‹ Journal du docteur Prosper MénièreChapitre 90 sur 170 · JOURNAL BU D'NP/ MÉNIÈRE · texte numérisé non relu

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le critiquer; et ces mêmes personnages sont assez peu sensibles au bien que l’on dit d'eux.

7 décembre 1855.

J'ai encore entendu parler assez longuement de Rossini par Panseron, professeur au Conservatoire de musique. Ce brave Panseron est un bon musicien praticien, il a fait beaucoup de romances, mais surtout des solfèges, des méthodes pour piano et chant, il a arrangé beaucoup de musique à l’usage des élèves; 1l tient bien sa classe. Bref, c'est une z/ilité, sans la moindre trace de génie. Le petit bonhomme a été complètement oublié à la distribution des nez; il a au milieu du visage une sorte de petit tubercule retroussé, et, pour faire croire que c’est un nez ordinaire, il le bourre de tabac et se mouche bruyamment; mais ces démonstrations sont vaines. On dit même que ce brave Panseron ne s'est marié que pour entendre dire qu'il avait «un nouveau-né». Le Conservatoire est plein de mots de ce genre à l'adresse du «maëstro néanmoins». Mais je reviens à mon narté.

Donc, maître Panseron, qui est fort lié avec Rossini, nous racontait sa visite toute récente à l’illustre compositeur. « Tu m'as donc tout à fait oublié? (On sait que les artistes sont voués au tutoiement.) Tu ne m'aimes donc plus, ingrat? — Comment! je ne t'aime plus... Comment! Je t'a1 oublié!... demande à ma femme si je ne l’ai pas cent fois embêtée avec tes rois romances que je chante quand je n’ai plus de voix!» Et ainsi se poursuit ce colloque si drôle, si malicieux, du grand homme et en même temps si bon enfant avec son ancien camarade! Rossini est charmant dans ces circonstances. Panseron prétend que Meyerbeer et ses succès tueront le grand maëstro. Il est jaloux, et son cerveau plein de mélodies n’en laisse sortir aucune dans la

MEYERBEER — HALEÉVY 22:85

crainte que l’autre n’en profite. Il laisse rarement échapper une occasion de lancer une petite épigramme contre le juif allemand. Il+etrouve toute sa verve italienne contre le /edesco ebreo, deux choses en abomination à tout catholique romain.

M. Meyerbeer est Prussien. Sa famille, très riche, tient à Berlin une banque colossale. Le compositeur a plus de deux cent mille livres de rentes, tandis que Rossini n'en a pas plus de quatre-vingts. Il faut convenir que Meyerbeer est un grand savant en musique; il a aujourd'hui soixante ans, et dès l’âge de quinze à seize ans il était un vrai prodige de science harmonique. Mais, s’il a la force, la patience, le travail passionné, il lui manque ce feu qui abonde chez Rossini, ce charme, cet esprit qu'aucun compositeur n’a possédés à un degré aussi éminent. J’ai rencontré bon nombre de musiciens, mais ce n'étaient pas parmi les artistes ceux que Je préfère. M. Batton, qui est mort dernièrement et que Je voyais souvent, savait si bien la musique de tout le monde que, quand 1l voulait composer quelque chose de son cru, 1l retombait toujours dans des souvenirs que chacun saluait alors comme de vieilles connaissances. Zimmermann était un homme de talent, mais vaniteux et sot, se posant en grand maître et ne sachant bien que tourner la manivelle de son assommant piano. M. Halévy est plus aimable; 1l cause, il a été bien élevé, il sait écrire; enfin, c’est un compositeur habile, avec des éclairs d'inspiration qui illuminent des œuvres de travail puissant et de science profonde. Il lui manque pourtant ce don divin qui éclate chez Beethoven, Mozart, Rossini et deux ou trois autres.

13 décembre 1855.

Jai fait une visite hier à M. Pasquier. Toujours un peu souffrant, il aime les médecins. Mme de Boigne et

ses plus proches m'assurent que ma présence lui est agréable, même un peu utile; aussi je mempresse de lui rendre mes devoirs, qui sont de bons offices. Hier, donc, bien installé près du chancelier, nous avons causé. Je lui ai parlé des deux articles insérés aux Débats par M. de Salvandy, à propos de la mort de M. le comte Molé. « Hélas! il en fera un troisième, un quatrième, peut-être, tant il est inépuisable... Mais quel fatras!» Je ne sais plus quel personnage, en entendant comparer Salvandy à Chateaubriand, s'écria : «Oui, sans doute, c'est son ombre, mais l'ombre vue au clair de lune!» Royer-Collard ne l'aimait point. Quelqu'un disait un jour devant lui : «Salvandy est un sot. — Non pas, répondit l'acerbe philosophe, ce n'est pas un sot, mais bien /e sot.»

«J'ai connu Salvandy tout Jeune, a ajouté M. de Pastoret; nous avons été au collège ensemble. C'est un bon homme, qui a de la naïveté dans son amourpropre. Il a dû sa fortune politique et littéraire au Journal des Débats, qui l'a adopté de bonne heure, et cela après une certaine brochure politique qui avait eu du succès. Les Débars sont hdèles à leurs rédacteurs. Il faut leur rendre cette justice. M. Molé a toujours été soutenu par les Débars. À l'époque où MM. Guizot et Thiers se coalisèrent contre M. Molé, ces deux associés passagers furent violemment combattus par les Débats, et, plus tard, quand M. Guizot fut devenu ministre, la feuille des Bertin lui dit un jour : « Vous pourrez obte- «nir notre silence, mais Jamais notre estime!» Depuis, ce sentiment s'est modihé. Qu'est-ce qui ne se modifie pas avec le temps ? »

— Ponsard a été nommé membre de l'Académie française, il y a plus de six mois, à la place de Baour- Lormian. Je ne sais quand il fera son discours de réception. Ce maître fou est dans les fers de Mme de Solms, une princesse échevelée qui a été expulsée de

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