PRINCESSE DE SOLMS
France et qui s’est permis d’y revenir dans ces derniers temps. La police l’a forcée à repartir, et Ponsard, satellite de cet astre, ne reparaîtra sur l'horizon que quand ce stupide amour sera éclipsé. Mais il y a une place vacante parmi les académiciens, c'est celle de M. de Lacretelle, ce charmant vieillard que vous savez. Les compétiteurs sont nombreux.
Emile Augier se présente avec son bagage dramatique, puis Jules Sandeau avec ses romans si gracieux, puis M. Mazères qui a fait quelques bonnes comédies; Théophile Gautier est sur les rangs, poète et de plus romancier, critique distingué, grand connaisseur en beaux-arts. Il y a encore un certain Paul Foucher, le beau-frère de Victor Hugo, qui a fait des drames, des pièces en prose ou en vers; mais celui-là, je ne crois guère à ses mérites. Mme de Girardin, la plus charmante conteuse que l’on ait pu entendre, racontait à merveille la petite histoire suivante : « Un jour, Paul Foucher me faisait visite. En s’en allant, il s'arrêta devant une glace, se regarda avec complaisance et s’écria, en frappant de petits coups sur sa joue : Æ7 du talent! apparemment qu'il se trouvait beau! Notez que ce garçon à figure bouffe ressemble à un ange exterminateur sonnant de la trompette.»
Tout le monde ne se rend pas justice comme M. Villemain. M. Ary Scheffer a fait de ce grand écrivain un portrait qui est un chef-d'œuvre (1). M. Villemain, voyant ce portrait, s’écria : « Je suis bien laid, mais si J'étais seulement comme cela!» C’est que le peintre a su mettre dans ce masque de bossu la flamme de l’intelligence, quelque chose de divin dans le regard d’un myope. Je n'ai pas vu ce travail, qui est dans l'atelier de lartiste. M. Ary Scheffer ne peut pas se séparer de
(1) Ce portrait, l’une des toiles comprises dans le legs Margelin- Scheffer, se trouve depuis peu au Musée du Louvre.
228 JOURNAL DU D' P. MÉNIÈRE
ses productions; il les garde le plus longtemps possible... Il était le professeur de la princesse Marie. Elle lui a légué je ne sais quel objet d'art avec cette douce désignation : « À mon ami Ary Scheffer.» Ce peintre est resté à l'écart depuis 48. Il n’a pas voulu exposer un seul de ses tableaux au dernier Salon. Il a épousé la veuve du général Baudrant, aide de camp du feu roi. Un ancien amour, qui, comme tant d’autres, a mal tourné. Le grand peintre était, Je le répète, le professeur de dessin de la princesse Marie d'Orléans. Les goûts artistiques de cette charmante créature avaient établi entre elle et son professeur des relations fréquentes et très amicales. La reine Marie- Amélie faisait le plus grand cas de ce maître, dont le beau caractère est à la hauteur du talent. Personne n'a vécu plus intimement dans la famille royale; personne n’y a trouvé plus de bienveillance et n’a montré plus de gratitude. Il est intéressant d'entendre causer M. A. Scheffer. Il a vu de près ces personnages déjà si loin de nous, que les orages politiques condamnent à l'exil et qui, pour la plupart, sont si dignes de regrets. Voici un fait singulier raconté par lui, et qui mérite une mention spéciale dans ma collection de petites histoires contemporaines.
La princesse Marie était douée d’une imagination très vive, romanesque. Son cœur était tendre, si bien qu'un beau capitaine d'état-major, que des fonctions spéciales attachaient à la cour du roi Louis-Philippe, fut remarqué par la princesse. Les jeunes filles vont vite en pareille affaire; ce sentiment éclos grandit, et la princesse, bâtissant un roman dans sa tête, écrivit tout simplement à l'officier pour lui apprendre le sentiment qu'il avait fait naître et lui dire de préparer les moyens de l'enlever. Le capitaine, tout stupéfait de cette aventure, Jugea prudent de se confier au duc d'Orléans. Cette folie fut apaisée par les soins de la