PRINCESSE MARIE —"ARY SCHEFFER
reine. L’officier fut envoyé en Afrique, et bientôt la princesse fut mariée au prince de Wurtemberg. Celui-ci était connu pour un terrible mari, beaucoup trop terrible pour une femme délicate.
Le roi Louis-Philippes à qui l'on avait soumis cette question, répondit en riant que les femmes ne mouraient pas de cela; mais, plus tard, on se repentit amèrement du parti qu'on avait pris. Tout cela est bien crave. Voici un fait moins sérieux. Un Jour, la princesse Marie (elle avait alors dix à onze ans), ayant été très indocile, fut mise en pénitence d’une singulière manière. Comme elle s'était avisée de grimper sur un meuble très élevé, on la força de rester sur ce perchoir, où elle pleurait de toutes ses forces. Ary Scheffer étant arrivé dans cette pièce pour donner la leçon à la demoiselle, celle-ci se mit à crier comme une brûlée, serrant sa robe autour d'elle et disant : «Scheffer va voir mes Jambes! — Elles sont bien trop vilaines pour que Je les regarde,» dit le peintre. Il me semble voir ce tableau. On s'imagine volontiers que les enfants des rois sont différents des nôtres. Mais pourquoi ne seraient-1ls pas semblables à tous les enfants?
M. Ary Scheffer est si sincèrement l’ami de la famille déchue, il porte un si grand intérêt à tout ce qui la touche, 1l à particulièrement une si grande tendresse pour le souvenir de sa chère élève, que de pareils récits ne peuvent être pris en mauvaise part. Il aime cette royale enfant qu’il a pleurée, et quand il raconte des aventures de ce genre, 1l ne faut y voir que l'expression d'une vérité bienveillante, indulgente, sans la moindre arrière-pensée de blâme. Et c'est ainsi que je transcris ces souvenirs empreints d'un sentiment respectueux.
M. le marquis de Pastoret m’a parlé de l’exhumation des restes de nos rois, jetés dans un coin du cimetière de Saint-Denis après la violation des tombeaux. «M. d'Ambray, chancelier, dit-il, avait été chargé de
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cé travail. Je lui fus adjoint, et, comme J'étais jeune et actif, je dus faire presque tout. Il fallut du temps pour recueillir les témoignages des personnes qui avaient assisté à cette violation. Les témoins oculaires furent entendus, mais, parmi eux, se trouvaient des gens qui avaient fait cette belle besogne et qui craignaient les vengeances du pouvoir restauré. Cependant on arriva à savoir le lieu où avaient été entassées pêle-mêle ces dépouilles, et je n’oublierai jamais le spectacle de ce désordre. Ainsi s'évanouissent les gloires passées ! De ces rois, de ces reines, de ces princes qui gouvernèrent la France pendant tant de siècles, de toutes ces splendeurs de l'histoire, il ne restait qu'un débris informe, une masse confuse que Dieu seul eût pu débrouiller en appelant chacun par son nom. Deux squelettes nous furent, à quelques signes, reconnaissables. L’un était celui d’une femme, la princesse Louise, fille de Louis XV, dont les sandales de carmélite n'étaient pas détruites; l’autre, resté debout, appuyé contre le sol avec un bras étendu, était celui de Louis XIV, encore dans l'attitude du commandement, protégeant en quelque sorte sa dynastie.
« J'ai consigné ces détails dans un écrit que je chercherais en vain; je ne sais plus où il en reste un exemplaire, mais c'était assez curieux. Le roman n’invente rien d'aussi dramatique que les réalités.» M. de Pastoret a beaucoup vu. Il lui est arrivé de dîner avec deux femmes dont la position est singulière : Madame la Dauphine, fille du roi Louis XVI, et la veuve de Napoléon I*. Quelles étranges destinées ! et combien il y a d'intérêt à voir de près des personnes qui ont tenu tant de place dans les histoires de notre siècle... M. de Pastoret est arrivé, à force de vivre, au degré d’indulgence que Jai admiré chez M. Pasquier. Ces grands praticiens de la vie ont assisté à tant de choses, ils ont vu passer tant d'hommes différents, les circonstances
M DE PASTORET — D‘* DE BERRY chan
ont eu tant de part à leurs déterminations, qu'il en est résulté chez eux une tolérance parfaite pour ce que la Jeunesse est si disposée à blâmer.
1 20 décembre 1855.
Il me semble que M. le marquis de Pastoret pourra fournir quelques éclaircissements à mon armorial de Blaye. Il a bien connu la principale héroïne de cette histoire, il est au courant d’une foule d'incidents très particuliers, et, si je parviens à le mettre sur cette voie, Jen tirerai profit. En qualité d’ancien tuteur de Henri V, ce marquis doit savoir la vérité sur des points restés obscurs, pour moi et pour bien d’autres. Dans sa dernière visite, J'ai entamé ce sujet. J’ai parlé comme Je ie devais de Mme la duchesse de Berry, et j'ai pu voir que M. de Pastoret en savait long sur ce chapitre. À propos de la haine que portait la princesse à ce pauvre maréchal Bugeaud, le marquis m'a dit que cette rancune avait cessé, que Madame avait rendu Jjustice à son gardien de Blaye, et que la paix avait été faite. Je ne savais pas cela, et je suis étonné de n’en avoir Jamais entendu dire un mot au maréchal.
M. de Pastoret m'a dit que la conduite de Mme la duchesse de Berry pendant sa captivité avait subi l’influence de son entourage, et, s’il a omis de préciser cette sorte d'accusation à l'égard de l’un des conseillers intimes, il a au moins établi que M. le comte de Brissac était un excellent homme; de sorte qu’en procé-
dant par exclusion — et ce procédé est facile — Mme d'Hautefort reste seule chargée de cette partie du procès.
— Voici un joli mot de M. de Salvandy, à propos d'un ouvrage de M. Cousin destiné à éclaircir les ténèbres d’une métaphysique archiobscure. Le susdit Salvandy, qui ne trouvait pas qu'on y vît plus clair,
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s’écria : «C'est une bouteille d'encre sur un habit noir !»
11 janvier 1856.
«Dans les salons, me disait l’autre soir le chancelier, les causeurs sont rares. Les hommes bavardent entre eux et s'occupent peu des femmes, qui les traitent assez mal à cause de cela.» Juste observation. Les leçons que je prends chez cet excellent homme, chez Mme de Boigne, chez M. de Sainte-Aulaire, me sont profitables. Si J'avais trente ans de moins et que je me trouvasse dans la position qui est mienne, je voudrais faire un beau chemin dans le monde. Il ne faut pas oublier que MM. Villemain, Cousin, Mignet, de Rémusat et bien d’autres ont dû une bonne part de leurs succès à ces succès de salons, à cette renommée de causeurs charmants, d'hommes galants auprès des dames, et, ma foi! c’est un bon moyen de se caser dans le monde. Mais, hélas! je n’ai plus le temps de recueillir, la moisson sera perdue pour être trop tardive, il fallait semer plus tôt. Je ne le pouvais, J'avais trop à faire. Un poète latin a dit avec un grand sens : «Ceux-là sortent diffcilement de la foule qui débutent par la misère... Il faut vivre, on dépense toute son énergie à lutter contre ces premiers obstacles, et, quand on a vaincu, on est las, on s'endort dans cette défaillance précoce... Mais ñe nous plaignons pas.»
Le jour même où l’empereur reçut la fameuse dépêche qui lui annonçait l'acceptation par la Russie des préliminaires de paix, il s'est passé un fait assez important et bon à conserver. C'était le matin, à l’heure du déjeuner. I] y avait, assis à la table du maître, cinq ou six personnages des plus intimes, et chacun d’eux regardait l’empereur avec l'attention qu'y peuvent mettre les gens intéressés à savoir les nouvelles. La
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figure du maître laissa voir un mouvement de joie facile à interpréter, et bientôt les convives se disposèrent à quitter la salle à manger.
Mais l’empereur les retint près de lui et envoya l’ordre d’afficher à la Beurse cette dépêche, qui pouvait donner lieu à des spéculations énormes. Or, les meilleurs amis de l’empereur, ses familiers, jouaient à la baisse. Aussi la nouvelle de la paix probable, déterminant une hausse considérable, leur fit-elle perdre des sommes très importantes. MM. de Morny, Mirès, le comte de Montguyon et quelques autres ont eu là un rude échec. Mais l’empereur s’est conduit en cette circonstance comme un parfait honnête homme. L'intérêt général l’a seul préoccupé. Et puis, il a dû être content de punir ses amis, qui ont assez peu de confiance en son gouvernement pour jouer à la baisse, c’est-àdire pour parier contre lui. La leçon a été forte, mais les spéculateurs sont tout à fait incurables.
Voici une anecdote que je tiens de bonne source. M. Drouyn de Lhuys, ancien député sous Louis-Philippe, s’est fortement rallié au gouvernement impérial. Il à été ambassadeur à Londres et ministre des affaires étrangères. Dans ces derniers temps, le susdit personnage, qui est de plus sénateur, avait écrit au maître une lettre pleine de louanges pour sa politique extérieure. Et puis, bientôt après, il a conçu des inquiétudes au sujet de la guerre, craignant qu’il ne s’ensuivît un embrasement de l'Europe prochain et général. Enfin est survenu cet incident de l’article du Moniteur reprochant au Sénat son inutilité. Alors M. Drouyn de Lhuys, saisissant la balle au bond, a envoyé sa démission de sénateur. Le maître a, paraît-il, accepté cette démission en disant que sa vengeance était facile, et qu'il n’y avait pas bien du temps écoulé entre les deux lettres, si différentes, de M. Drouyn de Lhuys. Et en même temps qu'il accusait réception de la dernière, il
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envoyait au mécontent une invitation au bal de la cour.
On voit par là que ce diplomate s’est trompé de tout point, ce qui arrive souvent à ceux qui sont si pressés d'agir. Le boudeur, le critique a quatre ou cinq cent mille francs de rentes. C’est un grand diable noir, avec une tournure de traître de mélodrame. Il a été aussi ambassadeur en Espagne. Sa femme est une grosse petite boulotte, qui roule plus qu'elle ne marche, assez aimable, du reste, et que J'ai eu l’occasion de voir plusieurs fois.
27 janvier 1856.
Voici un mot d'Alexandre Dumas. Cet écrivain est criblé de dettes et donne force besogne aux huissiers de Paris. Dumas faisait un billet. Regardant la feuille de papier timbré sur laquelle il devait écrire, 1l s’écria : «Quand on pense que cette feuille vaut en ce moment trente-cinq centimes et qu’elle ne vaudra plus rien du tout dès que je l'aurai signée!...»
SMÉVHENTISSO:
Les hommes qui vivent de la presse, qui doivent au Journalisme toute leur importance, sont hostiles au gouvernement actuel, et cela se conçoit de reste, puisque l’empereur, bien convaincu des excès de la liberté, de ses dangers, a dû restreindre, sinon anéantir, cette même liberté dont on faisait un si mauvais usage. Aussi les journalistes rongent-ils leur frein, disent-1ls pis que pendre de la main ferme qui les tient en bride.
Les journaux étaient devenus une puissance dans l'Etat, il fallait compter avec eux. Souvent même certains ministres ont dû reculer devant les menaces d’opposition du Journal des Débats, par exemple, à une