‹ Journal du docteur Prosper MénièreChapitre 94 sur 170 · M. FORTOUL · texte numérisé non relu

M. FORTOUL

faites sortir les autres!» L'autre jour il s’est produit un incident tragique. Dans une petite ville du ressort de Paris, un président du tribunal ayant là ses habitudes, sa fortune, ses alliances, ne voulait pas d’avancement et, par conséquent, faisait obstacle à ceux qui avaient envie de monter plus haut. Un juge, pour lever cet obstacle, s’avisa d'écrire des lettres anonymes, de vilipender le président, si bien que le ministre, averti, dut faire procéder à une enquête. On fut bientôt sur la piste du coupable, et le susdit monsieur trouva à propos de se tuer d’un coup de pistolet. Jolie affaire. C'est de quoi juger les juges.

— Rendu visite hier à Mme de Boigne. J'ai trouvé la comtesse à son poste, bien gracieuse, ayant pour compagne féminine, ce jour-là, la femme du sous-préfet de Pont-de-l'Arche, grosse dame assez aimable que J'ai vue souvent à Trouville. Puis M. Brifaut et M. Mérimée, tous deux de l’Académie française, et quelques autres visiteurs passagers, habitués, conteurs assez a1mables. On a beaucoup parlé de l’astre du jour, une Jeune dame florentine ou piémontaise, belle à ravir, et qui fait bien des ravages dans les cœurs. L'empereur est fort attentif auprès d'elle, elle est à la mode, comme l'an dernier les deux sœurs polonaises dont on n'a plus oui parler.

9 février 1856.

L'empereur ne change pas volontiers ses ministres, il veut la stabilité autour de lui; c’est le caractère de son administration. Ainsi, m'a-t-on dit, il n'aime pas M. Fortoul, ministre de l'instruction publique, et, ajoute-t-on, 1l a de bonnes raisons pour cela, et cependant il le conserve à son poste. Il aime mieux subir l'inconvénient de certains esprits, qui lui sont presque

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antipathiques, que de rompre la série des affaires, d'introduire dans l'administration un nouveau personnage qui aurait à faire sa propre éducation. Le préfet de police, M. Pietri, et le préfet de la Seine, M. Haussmann, sont fort mal ensemble, à couteaux tirés. Le maître a essayé vainement de les rapprocher, et, nonobstant cette guerre ardente entre deux fonctionnaires aussi importants, il les garde à son service, toujours par cette haine du changement.

Tout cela rend assez peu probable le passage de M. Billault à un autre ministère, et l'élévation de M. Roulland au poste de ministre de l’intérieur. L’empereur est très bon, il est fort humain; il lui répugnerait de faire quelque chose qui pût affliger M. Billault dans la circonstance malheureuse où il se trouve. Il vient en effet de perdre sa femme. Si M. Billault désirait passer aux finances, comme on l’a dit, à la bonne heure; ce serait de son propre mouvement, par son choix; mais on ma assuré qu'il était loin de demander cette mutation. Il est donc fort douteux que ces changements s’opèrent. M. Roulland ne semble pas devoir quitter la magistrature, où sa place est marquée à la Cour de cassation en qualité de procureur général. M. de Royer, le titulaire actuel, est insuffisant, on le nommera sénateur, et la place sera pour mon redoutable ami. Voilà du moins ce que disent des gens bien informés. Moi, J'écoute ces propos, je les note, et j'attends que la lumière se fasse.

Il y a eu tout récemment, à la Rochelle, une affaire très grave et qui a donné lieu à des arrestations nombreuses. Un monsieur s’est présenté à la poste, bureau restant, et on lui a remis une lettre à son nom, mais qui évidemment n'était pas pour lui. Elle contenait des indications graves, des mots d'ordre, des mots de passe, l'heure et le lieu de certains rendez-vous; si bien que le monsieur, effrayé de ces révélations, déposa la lettre

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entre les mains de l'autorité et fit constater qu’elle ne le regardait pas. Cette lettre fut transmise à M. Roulland, qui en tira si bon pazti que l’on arriva sur la piste de cette «Marianne» qui travaille dans l'ombre à tout bouleverser chez nous.

Ma soirée d'hier a été fort agréable. Ponsard a très bien lu sa pièce. Les quatre premiers actes sont charmants; les vers sont bien tournés, remplis de mots heureux; il y a des scènes très vives, très dramatiques. Mais le cinquième acte ne m'a pas plu. On a discuté cette affaire très chaudement et je crois que l’auteur écoutera les conseils des gens qui s’y connaissent et qui lui veulent du bien. La Bourse ressemble beaucoup à l’'Honneur et l'Argent. C'est à peu près la même donnée mais avec des variantes remplies d'intérêt. Cette œuvre est destinée à l'Odéon, et tout fait espérer qu’elle aura un grand succès. L'auteur a travaillé trop vite. Il a besoin d'argent, il a hâte de voir le public accourir en foule à ses nombreuses représentations. Il y a bien des choses à corriger, à perfectionner, mais cet esprit alerte aura bientôt amené son ouvrage au point nécessaire.

12 février 1960.

L'amiral Parseval-Deschène a cinquante-deux ans de service, et ce demi-siècle s'est écoulé sur l'océan grondeur, presque toujours avec un commandement, c'est-à-dire avec une responsabilité énorme. Aussi la tête qui a si longtemps conduit et les vaisseaux et les équipages, les escadres et les flottes, a-t-elle acquis une gravité que l’on comprend aisément. Il est impossible de voir un visage plus calme, une physionomie plus immobile. Ce personnage a dû s’étudier à ne laisser Voir sur son masque aucune des impressions qui agitaient son âme.

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Dans mille circonstances, tout ce qui se trouve à bord, officiers et matelots, cherche à surprendre la pensée du chef, et celui-ci doit être impénétrable. Et voyez combien 1l faut de force et de volonté pour se rendre maître de ces émotions prêtes à se traduire sur la figure, combien il faut de résolution pour empêcher que le sang n’aille colorer la peau, pour prévenir cette pâleur qui naît de l'inquiétude. Quand on commande un vaisseau où s’agitent mille à douze cents matelots, quand il faut que cette foule attentive puise sa confiance dans son capitaine, quel intérêt celui-ci n’a-t-1l pas à dissimuler ses impressions et à garder son sang-froid au milieu des incidents terribles d’une navigation... M. Parseval me disait que cet effort lui avait coûté d'autant plus que son système nerveux est plus impressionnable, que, dans son enfance, il entrait dans des accès de colère furieuse, et qu'il fallait l’enfermer dans un petit appartement dont les murs étaient matelassés. La volonté toute-puissante a mis un frein à ces rages.

Peu à peu l’homme a dominé cette nature indomptable et, depuis longtemps, son visage, si expressif, est devenu immobile. Ce personnage a été chargé d’un grand nombre de missions fort importantes dont je n'ai pas à détailler ici les objets divers; ce serait trop de besogne pour un biographe de ma taille. Je me contente de noter que c’est à son bord que M. le prince de Joinville a fait ses premières armes et que l’amiral conserve un pieux souvenir de son élève. Il y a quelques années, pendant un voyage que fit la reine Marie- Amélie à la suite d’une assez grave maladie, M. Parseval eut l’occasion de rencontrer le prince à Aix en Savoie. L’amiral constata, comme Je l'ai fait en 1851, l'altération survenue dans la santé générale du prince, sa maigreur, son affaiblissement et surtout cet accablement moral qui résulte d’un chagrin profond, d’un ennui que rien ne peut dissiper.

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