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PRINCE DE, JOINVILLE — M'ROULAND

Le prince, qui avait été positivement exilé en Algérie en 1847, — parce qu'il contrecarrait énergiquement la politique de M. Guizot, — avait dit plusieurs fois à l'amiral que cette politique conduisait à l’abîme et que bientôt la famille royale serait chassée de France. Mais l'autorité paternelle n'avait rien perdu de son prestige; les fils obéissaient, et la catastrophe n’a pas tardé à justifier leurs craintes. Et quand le gouvernement provisoire a sommé les princes de quitter l'Algérie, ceux-ci ont obéi, toujours sous l'influence de la volonté du roi et parce que celui-ci espérait, en ne résistant pas, conserver sa fortune particulière. Le père de famille effaçait le roi. C’est bon, mais ce n'est pas héroïque; c’est bourgeois, et J'ajoute que cela a été parfaitement inutile.

Hier soir, J'ai passé quelques instants avec M. le procureur général. Il nous a dit : «L'autre Jour, je suis allé chez M. Billault, et je lui ai demandé pourquoi 1l ne faisait pas ses paquets, puisque Je devais le remplacer, etc. On a beau dire, on a beau fabriquer des nouvelles, elles ne sont pas plus exactes pour cela. Il n'y a qu'une chose qui me convienne : le ministère de la justice. Il est aussi tout à la convenance de Delangle; mais Abbatucci n’a pas envie de nous céder la place. Aussi nous restons chacun à la nôtre. Je ne voudrais pas de l’intérieur; tant de préfets à mener, cela ne me plairait pas. Le garde des sceaux n’a pas tant de besogne; le corps judiciaire est fort bien organisé, il marche tout seul; je m'en arrangerais volontiers. Les bavards, les cancaniers ne se gênent pas, il est vrai, pour susciter à la justice des embarras, en racontant des incidents inventés, par exemple, la fameuse scène où l’impératrice aurait été insultée à l’'Odéon par le parterre, qui aurait chanté la complainte du Sire de Framboisy : «Tudieu! madame, que faites-vous ici?» avec intention d'application blessante. J'étais dans la

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salle, personne n’a soufflé mot, et cependant on a dit partout que des chants injurieux avaient été cause d’ar restations nombreuses, qu'un jeune étudiant avait été envoyé à Cayenne, et autres monstruosités semblables. » Je tiens du chef d'orchestre et de Tisserant que cette prétendue chanson est une invention ridicule, et voyez après cela quelle confiance.on doit avoir en de telles anecdotes.

L'impératrice a pris pour nourrir son futur enfant une brave Bourguignonne, femme du peuple, nourrice de profession, choisie au bureau. Elle a vingt-huit ans, elle nourrit sa fille qui a deux mois; bien installée au palais, elle attend le futur poupon et trouvera dans

cette heureuse circonstance un élément de fortune inat-

tendu. Ce grand événement est toujours pour le mois prochain, du 15 au 20.

19 février 1856.

On m'a assuré que l’empereur avait résolu de mettre un terme à l’exil des trois généraux : Bedeau, Lamoricière et Changarnier, soit à l’occasion de la paix bientôt proclamée, ou bien à l’époque de l'accouchement de l’impératrice. Il paraît que, tout récemment, une lettre du comte de Chambord, adressée à Changar-

mier, a été interceptée. Remise à l’empereur, celui-ci

l’a fait rendre au général, en lui disant que son retour en France ne serait sujet à aucune restriction et qu'il serait libre de vivre où bon lui semblerait. Le comte de Chambord disait au général que ses services, son courage et ses malheurs méritaient une récompense et qu'un Jour, quand le trône serait rendu à la branche aînée, le roi saurait s’entourer des hommes qui ont tant fait pour la France.

IT était aussi question de garanties nouvelles don-

nées à notre pays, enfin de beaux projets comme en font toujours ceux qui croient pouvoir non seulement compter sur l'avenir, mais en disposer. Hélas! que de vaines espérances, et qu'il y a de présomption dans ces arrangements! J'ai vu l'fmpératrice samedi soir, au Gymnase. On donnait la première représentation de Lucie, petite pièce en un acte, de George Sand. Ce n’est pas bon, assurément, n1 intéressant; mais on se laisse prendre volontiers aux promesses d’un grand esprit, lors même que cet esprit a montré ses défaillances dans un bon nombre d'œuvres dramatiques successivement avortées. Mais J'ai vu l’impératrice en bon état, supportant bien l’appareïl imposant de la maternité, comme dit Demoustier, et nous promettant un fils pour le milieu de mars.

29 février 1856.

L'odyssée de Rachel est à peu près finie. La voilà revenue à Paris, mais si malade, si défaite, que sa mère disait hier, en pleurant à J. Janin que la malheureuse était moitié plus maigre que lors de son départ pour l'Amérique. Un échalas devenu baguette! Cela me rappelle le mot de sa cousine Judith. Rachel allait devenir mère. Sa maigreur proverbiale avait si peu changé sous l'influence de cet état intéressant, que la susdite Judith, maligne et un peu envieuse, prétendait que la grande tragédienne ressemblait à un fl auquel on aurait fait un nœud au milieu.

4 mars 1856.

Il s’est passé dans ces derniers temps un fait très considérable. L’évêque de Luçon portait à l'extrême son dévouement à la branche aînée. Il écrivait tous les ans au comte de Chambord pour lui offrir l'hommage

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de ses vœux et de ses obéissances; il l’appelait «son roi». Le ministre, M. Fortoul, qui tient les Cultes dans ses attributions, n'avait rien pu obtenir de ce prélat opposant, Il a fallu recourir à une autorité plus haute. L'évêque a été mandé à Rome; il a dû se démettre entre les mains du pape, et son siège est vacant. Voyezvous la vigueur de ce coup et combien le temporel est fort, puisqu'il parvient à dominer le spirituel à ce point.

— M. de Polignac disait en parlant de M. de Chateaubriand : «C'est un grand esprit, mais 1l a une singulière infirmité : 1l ne peut se tenir tranquille en présence d’une feuille de papier blanc!»

Croiriez-vous que, depuis vendredi ou samedi, 1 circulation est presque interrompue dans la rue Vivienne par les curieux qui veulent voir la layette du futur poupon impérial? On entre avec des billets chez la lingère, et la queue des amateurs s'étend, d'un côté, jusqu’au perron du Palais-Royal, et de l’autre, jusqu’au boulevard. Et tout cela pour admirer des béguins, des couches, des brassières... Le public parisien est bien amusant. On ne parle que du grand événement; on parie pour ou contre le 20 mars, pour une fille ou pour un garçon. J'ai des renseignements précis, car Je vois souvent M. P. Dubois; mais je fais comme le grand accoucheur : J'attends.

M. de Lamartine, poussé par les rigueurs de sa destinée, entreprend une nouvelle publication : un Cours familier de littérature, sous forme d’'Entretiens mensuels, dont le premier numéro vient de paraître. On s’'abonne chez lui, rue de la Ville-lEvêque, n° 43, moyennant une somme de vingt francs. Aïnsi, voilà le poète, éditeur, libraire, commissionnaire, faisant luimême sa besogne afin d'économiser les employés, se faisant payer d'avance les onze livraisons prochaines, et forcé de travailler pour faire honneur à l’engage-

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ment pris avec ses souscripteurs. Un homme d'esprit, M. de Custine, appelle cela «le chef-d'œuvre de la mendicité à domicile». Dernier appel à la charité du prochain, cri suprême du mäfheureux prêt à mourir de faim.

Lundi dernier, dans son feuilleton, Jules Janin a parlé de la manière la plus touchante de M. de Lamartine, de son désespoir, de ses misères, et cet article a fait grand bruit ici. Il est difficile de mieux dire, de se servir d’un plus magnifique langage pour exposer la situation actuelle de ce grand homme tombé en de telles tristesses, pour le relever à ses propres yeux, pour lui montrer la gloire et toutes les promesses de l’avenir. Ces pages, écrites avec une chaleur de sentiment bien rare aujourd'hui, ont vivement touché le poète; il a envoyé aussitôt à Janin un billet où 1l le remercie avec effusion. J'ai lu cette petite lettre familière et tendre, pleine de larmes et de Joie, félicitant en moi-même l'homme assez heureusement doué pour ressentir de telles émotions, pour les exprimer en termes aussi éloquents, aussi naturels. M. de Lamartine confie à Janin que, depuis le mois de novembre, il a perdu plus de sept cent mille francs; que sa publication actuelle est un dernier effort tenté pour arracher à la ruine une foule de fermiers et de vignerons qui lui ont confé leurs produits et leurs épargnes.

Hier, dans l'après-midi, M. de Lamartine est venu voir J. Janin. I] l’a embrassé et remercié avec chaleur, et, comme ils causaient tous deux dans une pièce «Vous me sauvez la vie, lui a-t-il dit; vous me ranimez. Je vous dois de ne pas succomber aux chagrins les plus cuisants que j'aie jamais éprouvés. Tout semble se réunir pour m’accabler; les malheurs sont encore moins cruels que le mépris de ceux qui n’estiment que l'argent. Croiriez-vous que Mirès daigne à peine se lever quand Jjentre chez lui! — On

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vous traitera mieux chez moi, venez...» Et, entrouvrant la porte de son cabinet, Janin dit : «M. de Lamartine, messieurs!» Il y avait là cinq ou six personnes, sens de lettres, artistes, une belle danseuse, et tout ce. monde, se levant, a salué le grand poète. II a souri au maître de la maison, qui a dit : «Ici, monsieur, le génie est toujours roi!»

Ces petites scènes sont charmantes parce qu’elles sont naturelles, sans apprêt; personne ne pose, et les vrais hommages rendus au talent sont bien faits pour le consoler des outrages des financiers arrogants ou mal éduqués.

I1 faut dire, pour être juste, que le susdit Mirès, qui est en affaires réglées avec M. de Lamartine, a compté à ce dernier, depuis deux ans, plus de deux millions. Tout cela a été englouti on ne sait où. Ce sera un singulier problème à résoudre, cette fortune colossale s'écroulant sans cesse, en dépit des efforts surhumains qui la relèvent toujours! Et l’on ne sait comment disparaît tout cet argent. On prétend que ces sommes fabuleuses servent à payer les intérêts d'innombrables emprunts contractés depuis longtemps à taux usuraire; que, loin d’amortir ce capital, le poète y ajoute de temps en temps, accumulant des charges sous lesquelles il finira nécessairement par succomber. Alors ces grands biens deviendront le partage de créanciers avides et habiles, et ce laborieux et grand écrivain disparaîtra après avoir consumé dans l'angoisse et la gêne une s1 belle vie. Grand exemple des imperfections intellectuelles : le plus brillant génie associé au manque absolu de sens pratique.

12 mars 1856.

J'ai diné hier chez Mme la marquise de Sainte-Aulaire,

en assez petit comité, comme Je l’aime et avec beaucoup d'agrément.

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