LA MARQUISE DE SAINTE-AULAIRE BAT
Dans les nobles salons du faubourg Saint-Germain, il est impossible de ne pas parler politique; aussi ne s’en est-on fait faute. Les traditions se perdent difficilement sur ce terrain. L'empereur Napoléon I* trouvait là ses ennemis les plus acharnés, les plus redoutables; on lui faisait une guerre perpétuelle de coups de langue, de coups d’épingle, et sans trêve ni merci; les belles dames de l’ancien monde criblaient d’épigrammes le héros du siècle. On en fait tout autant au- Jourd’hui à l'égard de son neveu. On ne peut s’imaginer la vivacité des attaques auxquelles est en butte l'autorité impériale, les malices qui pleuvent à l'adresse des Tuileries. L'esprit français brille de son plus vif éclat dans ces escarmouches; notre langue se ploie merveilleusement aux exigences des rancunes nobiliaires;, mais Je ne garantis pas qu'il subsiste en tout cela le moindre brin de charité chrétienne.
Mme de Sainte-Aulaire nous a raconté, entre autres choses, la petite histoire suivante :
«Comme Mile Rachel nous a trompées, Mme la duchesse de Broglie et moi! Figurez-vous, docteur, qu'un soir, «chez: NT Lebrun, de l’Académie francaise. (x), Mile Rachel, dans tout l'éclat de sa jeunesse, de sa beauté et de son succès, nous récita des vers de ses meilleurs rôles, et avec un talent merveilleux. Nous étions charmées, émues, si bien que nous voilà, la duchesse et moi, causant dans un coin du salon avec cette merveille. Si vous saviez quel charme elle mettait dans ses paroles! «La carrière que je parcours est pleine de «dangers, je le sais; mais avec du courage on peut «s'en tirer. J'espère que Dieu me protégera, car mon «but est de soutenir ma famille, d'assurer l’avenir de «mes parents et de mes sœurs!» De quel air elle nous disait tout cela! Nous en pleurions d’attendrissement;
(1) Alors directeur de l'Imprimerie nationale. (P. M.)
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nous l’encouragions à bien faire, à persévérer dans ces bons sentiments. Et le lendemain, quand je racontai cette scène si douce à un de nos amis, il se prit à rire aux éclats, se moqua de moi très ouvertement et me raconta combien la perfide s'était agréablement moquée de nous.»
On se préoccupe beaucoup de la maladie du prince Jérôme. On craint une terminaison fatale. Ce personnage est fort inoffensif; il est doux et facile à vivre, aimé de tout son entourage, généreux à l'excès. Sa mort donnerait beaucoup d'importance au prince Napoléon son fils. Celui-ci, devenu premier prince du sang, pourrait bien être un embarras pour tout le monde. Il n’est pas aimé. Sa dureté, son impertinence, son mépris des choses et des hommes, le rendent presque redoutable. Aussi fait-on des vœux pour que le père ne laisse pas son héritage à un fils si peu digne de lui.
14 mars 1856.
Hier soir, chez M. le chancelier, pendant le dîner et pendant la belle soirée qui l’a suivi, J'ai eu de bonnes occasions. J’ai beaucoup écouté, j'ai recueilli des choses utiles à garder, et me voici, au premier instant de loisir, prêt à enregistrer ces souvenirs encore tout récents.
Durant les journées de Février 48, M. le baron James de Rothschiid était au chemin de fer du Nord, prêt à monter dans un wagon qui partait pour la frontière. Un de ses amis le prit par le bras et lui dit : «Restez. Si vous partez, vous serez déshonoré.» Le financier resta. On vanta beaucoup son courage, les journaux rouges se servirent de sa présence à Paris pour prouver la sécurité de tous, et ce héros n'eut rien à craindre. Il sest montré très reconnaissant envers le monsieur qui