‹ Journal du docteur Prosper MénièreChapitre 97 sur 170 · MARIE-ANTOINETTE · texte numérisé non relu

MARIE-ANTOINETTE

lui avait donné ce conseil; il lui a fait faire une fortune assez considérable.

A l'époque où Louis XV mourant laissait le trône à son successeur, les courtisans se portaient avec empressement vers la royauté nouvelle. Mme du Barry, abandonnée et méprisée, voulait en vain lutter contre cette cour ingrate. Il arriva qu'une famille, dont un des membres, condamné à mort, allait périr sur un échafaud ignominieux, courut à Versailles et implora la protection de l’ancienne favorite. On s’indignait, devant la jeune reine Marie-Antoinette, de cette démarche faite auprès d'une femme perdue. La reine s'écria : «Ah! que je les excuse volontiers! Pour sauver l'un des miens, je me jetterais aux pieds de Zamor.» C'était le petit nègre de Mme du Barry. M. le chancelier, qui a raconté ce trait, le tient de bonne source et dit qu'il peint à merveille la bonté de cœur de cette princesse infortunée. Cette histoire est tout à fait inédite.

Le grand événement qui se prépare aux Tuileries est l'objet des plus singuliers propos, le public ne parle guère d'autre chose, et Dieu sait tout ce qui se dit sur ce chapitre. L'autre jour, M. le baron Paul Dubois, accoucheur de Sa Majesté, l’a fait rire aux éclats en lui racontant l’anecdote suivante :

Chaque matin, M. Dubois fait prendre à l’impératrice une dose de laudanum, destinée à empêcher que l'accouchement n'arrive avant le vingt mars. Et sur cela l’impératrice dit au docteur : « Vous ne savez pas ce qui se passe 1c1?... Eh bien, je vais vous l’apprendre, moi... Il y a dans les caves du palais une douzaine de femmes sur le point d'accoucher. Il y aura 1à plusieurs garçons parmi lesquels on choisira celui qui doit être mon fils. Cependant, il y a une chose qui m'embarrasse... Je pourrais bien, plus tard, avoir un second enfant, et alors, s1 celui-ci était un garçon, je

250 JOURNAL DU D' P. MÉNIÈRE

me verrais dans la nécessité d’étrangler le premier!»

Toutes ces histoires absurdes amusent beaucoup la dame, qui se porte bien. Un de ces soirs, pourtant, dans son petit cercle, comme elle paraissait un peu soucieuse, quelqu'un lui ayant demandé le pourquoi de cet air, elle répondit : « J'ai peur de ne pas avoir assez de courage quand le moment sera venu.» C'est là un sentiment fort naturel, et il n’est guère de femme qui n'ait de pareilles craintes quand vient le terme de sa grossesse. J'ai déjà noté que, pendant plusieurs jours, la rue Vivienne avait été encombrée par les curieux qui allaient visiter chez la lingère la layette du poupon impérial. On se porte en foule à l’'Hôtel-de-Ville pour admirer le berceau en argent que donne la Viile de Paris au futur héritier.

Il y avait dans la bibliothèque de M. le chancelier une magnifique tête, avec le col et un fragment d'épaule, le tout appartenant à quelque statue grecque du meilleur temps de la sculpture antique. Mais le nez de cette déesse avait été brisé, ce qui ne laissait pas que de défigurer un peu cette face, si belle du reste. M. Simart a eu le bon goût de restaurer ce visage charmant, auquel rien ne manque aujourd’hui, et M. Pasquier n'a pas tardé à nous faire admirer ce chefd'œuvre si bien remis en état.

Que de belles choses il y a dans cette bibliothèque, outre les beaux livres qu’on y compte par milliers! Un Joli bas-relief, copié sur les frises du Parthénon volées par lord Elgin, représente une des nymphes de cette procession des Parthénées, et la demoiselle, enveloppée d’une robe flottante, offre le plus singulier et le plus complet contraste avec le genre de toilette si fort en honneur aujourd’hui parmi les dames les plus à la mode. On a beaucoup plaisanté sur cette robe, et le chancelier prétendait qu'aussitôt après les couches de

Page 1