LE C® MOLÉ — M. VILLEMAIN
cause de M. Molé, et de toujours parler de la comtesse de Chateaubriand, maîtresse de François [*, à cause de notre cher vicomte, qui ne descend pas du tout de cette dame, mais qui est flatté de l'homonymie.» Il y a comme cela, dans le métier de journaliste, certaines ficelles fort importantes à connaître et qui expliquent le succès de quelques hommes, assez médiocres d’ailleurs.
Dans une soirée comme celle de jeudi, M. le chancelier éprouve une satisfaction extrême. Les personnes qui viennent chez lui connaissent la faiblesse de son ouie, lui parlent avec soin; on s'arrange de façon à le tenir au courant de la conversation et 1l peut y prendre une certaine part. Cela le ravit d’aise; ce commerce intellectuel l'anime et il peut oublier les misères de la vieillesse. Il n’en est pas toujours de même chez Mme de Boigne, où les visiteurs doivent leurs hommages à la dame et s'occupent moins du chancelier. Cependant il faut reconnaître que Mme de Boigne met une complaisance extrême à lui donner l’occasion de causer. Elle lui pose des questions qu'il développe, elle sait à merveille, de sa petite voix si faible et si douce, passer au travers de l'obstacle et arriver jusqu'à cette oreille engourdie par l’âge, et personne ne se fait mieux comprendre qu'elle. Mais, chez M. Pasquier, tout est pour lui.
La belle parole de M. Villemain, si sonore, si accentuée, ébranle agréablement les nerfs acoustiques les plus obtus, la pensée brillante va miroiter dans le cerveau des auditeurs, et M. le chancelier, sollicité par cet excitant, fait sa partie dans ce concert intellectuel, au grand plaisir de ceux qui, comme moi, savent écouter.
Ainsi, nous avons vu un vrai tournoi à armes courtoises entre M. Villemain, M. de Falloux, le chancelier et quelques autres personnages. Il s'agissait de l'Angleterre, qui, suivant M. John Lemoinne, est en
254 JOURNAL DU D' P. MÉNIÈRE
train de modifier profondément ses plus vieilles institutions sociales. M. Villemain ne croit pas à ces changements annoncés comme prochains, nécessaires, inévitables. Il croit à la pérennité des préjugés de caste, des privilèges, de ces formes antiques religieusement conservées par l'aristocratie anglaise. Suivant lui, le contact de nos voisins avec nous n'aura qu’un effet passager, sans portée, sans profondeur; ils reviendront bien vite aux vieilleries coutumières. Il s’est trouvé des contradicteurs, mais la thèse soutenue par M. Villemain avec chaleur et talent a paru faire beaucoup d'impression sur tout le monde.
M. de Falloux a dit avec esprit que les Anglais désiraient la guerre, au moins pendant un an encore, afin de montrer ce qu'ils pourraient faire. Ils sont fâchés de voir le rideau tomber sur un tableau qui ne les flatte guère, et 1ls espèrent prendre une revanche éclatante. [Il est certain qu'ils ont fait des préparatifs énormes; 1ls ont des canons formidables, tout ce qu'il faut pour écraser les ennemis; mais ces belles choses ont le grand tort d'arriver trop tard. Il est connu qu'après la bataille d’'Inkermann un officier général anglais a formellement conseillé à lord Raglan de se rembarquer et d'abandonner l’armée française à la mi1séricorde des Russes et de Dieu. Faut-il rattacher à cet incident le peu de sympathie qui existe entre les .offciers français et anglais, tandis que les premiers sont en s1 bons termes avec les officiers russes, lesquels, d’ailleurs, ne peuvent sentir les officiers anglais ?
La prédilection de M. Villemain pour l’Angleterre tient, Je pense, à ce que la liberté civile y règne absolument. C’est le régime parlementaire qui plaît à nos anciens ministres constitutionnels. Ils regardent comme le plus bel effort de l'esprit humain ces combinaisons de majorité ou de minorité qui donnent le pouvoir aux orateurs les plus habiles. L’oubli dans lequel on les