DEUXIEME PARTIE
Chapelle de Hasparren, samedi Ie' janvier 181V.
J'ai été à cheval à la ville de Hasparren et j'ai vu le général Alton, puis à Urcuray, où le major Hughes se guérit rapidement de ses blessures; ma main aussi va mieux et les docteurs pensent que dans une semaine je pourrai m'en servir.
Les Basques sont très robustes, déterminés, beaux, scrupuleusement honnêtes et étonnamment sûrs. On les dit braves, mais ils me sont suspects, car ils ont tous abandonné le drapeau de leur pays. Ils sont courtois et polis dans leurs manières à un degré qui dépasse de beaucoup leur état de civilisation. Dans leur régime, ils sont d'une sobriété rare ; pour moi, leur existence est un miracle; avec ce qui suffit à trois Basques par jour, ma chienne Vitoria crèverait de faim.
Chapelle de Hasparren, dimanche 2 janvier.
Je suis fatigué de cette vie monotone ; les pauvres diables d'habitants, qui actuellement nous bénissent
comme leurs libérateurs, auront bientôt de justes raisous pour nous maudire, car nous consommons toutes leurs provisions.
Plusieurs centaines de jeunes gens, déserteurs de leurs drapeaux, sont arrivés des montagnes où ils se tenaient cachés.
Chapelle de Hasparren, lundi 3 janvier.
J'ai chassé ce matin et j'ai tué deux lapins et un très beau poulet qui s'était égaré; j'ai été forcé de le cacher, car tout le voisinage me rebattrait les oreilles. Ces gens sont une maudite race de braillards, surtout les femmes : elles grognent plus vite et plus fort même qu'une femme anglaise et on ne les intimide pas aussi facilement. La bonne femme, mon hôtesse, est une véritable mégère pour sa famille et pour moi-même, et je suis obligé de mettre Ipper et Sparem Joe à ses trousses.
Deane, capitaine-trésorier, est parti pour Saint-Jeande-Luz chercher la paye de trois mois.
Ce pays est plus civilisé que cette infernale contrée, l'Espagne.
Chapelle de Hasparren, mardi h janvier.
On trouve près d'ici les ruines d'un magnifique château appartenant au général français Harispe (1). Quand Mina arriva ici avec son armée, ses hommes vinrent en corps lui demander la permission de piller ce château; il le fil d'abord fouiller pour son compte, puis l'abandonna aux officiers et ensuite aux soldats, qui couronnèrent l'œuvre en y mettant le feu.
(1) Chef d'état-major de Murât en Espagne.
J'ai porté secours à plusieurs pauvres paysans contre les ruffians espagnols. Je ne sais pourquoi je hais toute la nation espagnole du plus profond du cœur : c'est peutêtre à cause de son abjecte lâcheté.
Chapelle de Hasparren, jeudi 6 janvier.
J'ai vu ce matin un Basque renverser une charrette qui paraissait très lourde, en la prenant d'une seule main par la roue. Je lui demandai de la remettre debout, ce qu'il fit d'un seul bras et aussi facilement. Deux de nos hussards retournèrent avec difficulté cette charrette, et il en fallut trois pour la redresser.
Chapelle de Hasparren, vendredi 7 janvier.
Les ennemis concentrent leurs forces dans les environs de la Bastide de Clarence; il est probable qu'ils ont l'intention de nous attaquer.
Chapelle de Hasparren, samedi 8 janvier.
Ce matin, au point du jour, l'ennemi a refoulé nos piquets à la Bastide de Clarence et à Bunloc, et s'est avancé sur Hasparren, au grand effroi de la population, qui nous a si bien reçus. Une sonnerie de trompette rassembla la brigade, et je fus détaché avec la compagnie de Croker à l'entrée de Hasparren pour charger l'ennemi, s'il marchait sur la ville. Notre infanterie tirailla avec lui toute la journée, et il fit peu de progrès.
Nous attendons ce soir deux divisions d'infanterie. Le général Picton est avec nous, et nous avons notre nouveau chef, le colonel Vivian, du 7e de hussards. Le général Alton nous a quittés hier allant en Angleterre.
Un escadron du 18e et un du 1er de hussards sont, avec deux canons, de piquet sur les hauteurs; le reste est rentré au quartier. Les hommes se reposent près de leurs chevaux sellés, et sont prêts à partir à la première alerte.
De piquet près d'L'rcuray, route de Bayonne, dimanche 9.
Cette nuit, à minuit, j'ai reçu l'ordre de m'avancer avec vingt hommes à trois milles sur cette route, dans la direction de Bayonne. J'installai le piquet et je fis partir des patrouilles qui revinrent bientôt, ayant reconnu un camp; je pensais que c'était l'ennemi qui s'était placé sur nos derrières, en longeant notre flanc gauche, mais, eu me portant en avant, je trouvai une brigade de l'infanterie de Brunswick qui arrivait de Bayonne.
Pendant la nuit, deux divisions de l'armée vinrent camper derrière mon piquet. A six heures, elles firent un mouvement le long des collines, sur la gauche de la route de Pau, leur droite longeant l'Adour, jusqu'à un mille de l'ennemi; elles reçurent alors l'ordre de faire halte jusqu'à l'arrivée de lord Wellington. Vers dix heures, Sa Seigneurie passa devant mon piquet et, environ deux heures après, elle ordonna l'attaque. Notre infanterie fit un mouvement en avant, et l'ennemi se retira au delà d'un ruisseau, à la Bastide de Clarence. Nous reprîmes alors possession de nos positions primitives, et nous plaçâmes nos piquets comme avant.
Le général Harispe, qui commandait l'armée française, envoya un parlementaire pour donner la raison de sa marche en avant : c'est que les piquets de grand'garde anglais tirent sur ses gens toutes les fois qu'ils viennent prendre de l'eau. Il demandait donc : qu'il fût convenu qu'on resterait tranquille des deux côtés et qu'on aurait également droit au ruisseau; que la Bastide de
Clarence fût occupée sur la rive droite par les Français, et sur la rive gauche par les Anglais. Cette affaire a coûté à l'ennemi un homme tué et à nous un caporal blessé.
Kennedy était très fier d'être le plus ancien officielprésent au régiment; j'aurais voulu combattre et faire quelque acte d'audace, tout exprès pour faire avoir de l'avancement à Kennedy, qui est un officier plein de mérite et un brave homme.
Le général Harispe avait envoyé hier au maire de la Chapelle de Hasparren l'ordre de lui préparer un bon diner pour lui et son état-major, dix-huit personnes, à cinq heures. Harispe est Basque et très aimé de ses compatriotes.
Bernadotte, prince royal de Suède, est né à Pau, cheflieu de ce département. On dit que son père vit encore et qu'il est dans la plus grande misère, mais cela me parait peu croyable.
Chapelle de Hasparren, lundi 10 janvier.
Mon logement est si misérable que je pensais déjà à «n changer; mais ayant découvert une bonne chambre occupée parles gens de la maison, j'en ai vite pris possession, au grand ennui de ces pauvres diables, mais « nécessité n'a point de lois » .
Il y a à Bayonne une manufacture de baïonnettes, arme inventée et fabriquée pour la première fois dans cette ville.
Chapelle de Hasparren, mardi 11 janvier.
Nous avons placé nos piquets sur les bords d'un ruisseau qui coule entre la Bastide de Clarence et Bunloc. L'ennemi conserve une partie du premier village; les
vedettes se touchent presque sur le pont : on doit avertir une heure avant de commencer les hostilités.
Le frère du maréchal Soult commande la cavalerie de l'armée française; il a dans l'armée la réputation d'un officier audacieux et entreprenant.
Hasparren, jeudi 13 janvier.
Quand nous avancerons , ce pays souffrira cruellement, car les passages des Pyrénées seront ouverts à toutes les guérillas d'Espagne et ces pauvres montagnards seront laissés sans défense. J'ose à peine prévoir leur sort, et mon horreur redouble envers le monstre qui a été si longtemps le fléau des nations.
Hasparren, vendredi 14 janvier.
L'armée espagnole traite bien mal les malheureux habitants et les plaintes faites contre elle à lord Wellington ont décidé Sa Seigneurie à donner quelques ordres sévères! Elle la menace de la faire bivouaquer dans les Pyrénées. Les soldats espagnols ne reçoivent que la moitié de la ratiou des soldats anglais et ils sont forcés de piller des vivres pour ne pas mourir de faim. Les Portugais n'avaient aussi, dans le principe, que la demi-ration, mais lord Wellington, voyant qu'ils étaient devenus si bons soldats et qu'ils se battaient si bien, les a fait traiter comme les troupes anglaises. Ils ne reçoivent pas de tentes, mais se construisent très adroitement des baraques; on dit que c'est le général Picton qui le leur a appris. Le 2e régiment de casadores est de piquet près de nous : c'est dire la confiance que lord Wellington a dans ces troupes.
De piquet à Bunloc, samedi 15 janvier.
J'ai relevé un piquet du Ier de hussards : l'ennemi est en face. J'ai passé une partie de la journée avec trois sœurs, filles d'un bon naturel, mais sans culture; elles ont joué aux cartes avec moi et elles ont essayé de m'apprendre la langue basque : mais je crois qu'il est impossible à un Anglais d'y parvenir.
Vers six heures, quand il fît noir, je retirai mon piquet principal dans une grande maison, à un demimille environ en arrière, laissant là un sergent et six hommes pour surveiller la route. Mon domestique m'a fait un bon dîner et j'ai bien dormi près d'un bon feu de cuisine.
De piquet à Buuloc, dimanche 16 janvier.
Ce matin j'ai été à la messe avec les villageois : on fait tout pour passer le temps. J'ai été relevé à midi, par un officier du 1er de hussards, et je suis revenu à mon logement.
Hesse a diué avec moi, et à huit heures nous nous sommes habillés pour aller au bal donné par sir Stapleton Cottou. Nous y avons rencontré près de cinquante officiers et presque autant de femmes, beaucoup remarquablement jolies. Le général Picton a dansé. Après les contredanses, il y eut quelques valses, puis un fandango ; et enfin le souper, avec abondance de grogs, que nous ne ménageâmes point. On ne s'est séparé qu'à deux heures du matin. Il y avait plusieurs Anglaises, femmes d'officiers, dont la figure et le maintien éclipsaient toutes les beautés du pays.
Hasparren, lundi 17 janvier.
Le bal de la nuit dernière nous a tous éreintés : le plancher de la salle manquait d'élasticité. J'ai été à la ville de Hasparren, pour faire visite à plusieurs de nos danseuses, avec Hesse. Nous trouvâmes qu'une des plus jolies était la servante d'un vieux bonhomme qui ne parut que médiocrement charmé de notre présence. Deux autres étaient en train de servir les pratiques dans leurs boutiques; l'une d'elles nous donna à chacun un morceau de sucre et elle en mit en même temps un dans sa bouche. Je pense qu'elle nous faisait grand honneur, à la mode de son pays, mais nous ne pûmes nous empêcher d'éclater de rire.
Nous avons changé de quartiers aujourd'hui; ma compagnie est mieux logée et plus sous ma main. Ma maison n'a de cheminée que dans la cuisine. J'y ai vite remédié en bâtissant un foyer et en faisant un trou au plafond et au toit : je le boucherai demain, après avoir établi un tuyau. Les gens d'ici ne sont pas très contents de mon entrée en matière, mais, moi, je le suis fort.
De piquet à Ayherre, mercredi 19 janvier.
J'ai relevé le lieutenant Bobers, du 1er de hussards. Il y a, dans la maison où se tient le piquet, une fort jolie fille, dont la compagnie m'est très agréable. Elle sait lire et écrire et a de petits talents; mais on ne peut s'attendre à trouver ici des femmes très raffinées ni très exercées dans l'art de plaire.
Dans l'après-midi, je suis allé ci la Bastide de Clarence. Un joli pont sépare les deux armées; on y a accumulé de part et d'autre beaucoup d'obstacles pour prévenir
les surprises de cavalerie. La maison où je suis est uue ferme tenue par un homme riche qui paraît, comme toute sa famille, très attaché aux Anglais. Je lui ai parlé des Bourbons et je lui ai raconté que la cocarde blanche était portée à Sainl-Jean-de-Luz; mais il a secoué la tête et s'est* détourné de moi, avec une apparence de dédaiD, en m'entendant dire que celte famille vaut mieux que celle de Napoléon.
Chapelle de Hasparren, jeudi 20 janvier.
Le fourrage devient très rare; j'ai essayé d'en faire faire à mes hommes en revenant au quartier. On dit qu'il y a à Saint-Jean-de-Luz pour six mois de blé anglais et de foin; mais les routes sont si mauvaises que les mules ne peuvent aller et revenir en moins de cinq jours. Les muletiers auxiliaires reçoivent un dollar par jour par homme et un par mule. Ils sont rattachés au commissariat. La dépense quotidienne est énorme et dépasse peut-être celle de la paye de toute l'armée.
Chapelle de Hasparren, vendredi 21 janvier.
Je suis sorti avec trois compagnies du régiment pour faire du fourrage ; j'ai fouillé toutes les maisons de Bunloc, et je n'en ai trouvé qu'une quantité insignifiante. J'ai donc jeté en avant mes éclaireurs, chassé le piquet ennemi et, en dix minutes, mes fourrageurs avaient leur charge. Je me suis retiré avant l'arrivée de la cavalerie française. Je ne crains pas qu'on me rende la pareille, le fourrage manquant de ce côté.
Quelques-uns de mes camarades jouent aux cartes depuis le lever du jour jusqu'au dîner. Pulsford et Hesse paraissent être au nombre des perdants, et le pauvre
Olly se jure tous les jours de ne plus jouer : le lendemain c'est lui qui commence.
Le lieutenant R... est un peu toqué, et s'il obtient la compagnie vacante, sa cervelle sera complètement dérangée. On suppose qu'il a eu environ 2,000 livres à la bataille de Vitoria et, depuis ce moment, il n'a jamais eu les idées bien nettes.
Chapelle de Hasparren, samedi 22 janvier.
Tous les malins, je contemple les moutagnes et je découvre toujours quelque nouveau sujet d'admiration. Ceux qui n'ont pas vu les Pyrénées, ne peuvent se faire une idée de leur magnificence.
Toules les nuits nous entendons le canon : les premières fois nous croyions à une alerte et nous nous disposions à mettre le régiment sur pied; mais nous y sommes maintenant si bien accoutumés, q ue c'est à peine si ce fracas nous réveille; ce sont nos batteries des bords de l'Adour qui tirent sur les bateaux ennemis qui transportent des provisions à l'armée de Bayonne.
De piquet à Bunloc, dimanche 23 janvier.
Dès mon arrivée à Bunloc, je fus invité à me rendre au pont pour parler à un aide de camp du général Pierre Soûl t. Il désirait avoir des journaux anglais et, pour entrer en matière, il me donna les dernières gazettes qu'il avait reçues de Paris. Je lui ai promis de lui en envoyer demain. Je lui ai fait au sujet de son Empereur plusieurs questions qu'il semblait éviter, enfin il m'a dit : et Vous vous imaginez, parce qu'on vous laisse rester dans ce pays, que les eboses vont mal pour nous : mais vous vous apercevrez bientôt de votre erreur et vous
serez heureux de repasser les Pyrénées. » Je n'ai pas voulu discuter là-dessus, sachant bien que nous ne pourrions jamais nous entendre, et nous abandonnâmes ce sujet. Il me demanda comment nous passions le temps : je répondis que nous avions des bals à Hasparren et qu'il y en avait précisément un ce soir chez sir Stapleton Cotton. Il manifesta alors un grand désir d'y assister à cause d'une belle dame de Hasparren, son amie, qui doit s'y trouver.
J'ai envoyé ce soir un paysan à l'officier du piquet de cavalerie ennemie pour le prier de vouloir bien m'envoyer un peu de ce bon vin, qu'on dit se vendre de l'autre côté du village : il l'a fait et a refusé l'argent que le paysan lui offrait pour le payer. Les officiers français prennent tout ce qui leur plaît sans bourse délier; je trouve très mal qu'on leur permette d'agir ainsi dans leur propre pays, mais je voudrais que lord Wellington nous permît d'en faire autant.
Chapelle de Hasparren, lundi 24 janvier.
J'ai été relevé ce matin à midi ; j'avais d'abord reçu la visite du colonel Vivian, que je commence à aimer beaucoup, car il parait prendre grand plaisir à expliquer le service des avant-postes aux jeunes officiers.
Le Dr. Pulsford est envoyé à Saint-Pée pour examiner Mr. Morris. Ce dernier a quitté l'Angleterre avec la remonte il y a quelque temps, et il est tombé malade à Bilbao, où sa femme et son enfant l'ont bientôt rejoint. Le major Hughes croit que l'état de Mr. Morris n'est peut-être pas aussi grave qu'il le dit dans ses lettres.
Chapelle de Hasparren, mardi 25 janvier.
Le général Picton, le lieutenant général sir Stapleton
Cotton et le général Clinton ont leurs quartiers à Hasparren. Picton est très aimé dans l'armée, malgré la rigueur de sa discipline : c'est un homme qui ne s'occupe jamais de son bien-être avant d'avoir assuré celui de ses hommes. Il fit chercher l'autre jour le commissaire général de la division et lui dit : ce Monsieur, je vois que vous avez négligé à plusieurs reprises de' fournir les rations à la division; en ce moment même, les hommes n'ont pas encore reçu la ration d'hier. J'ai à vous dire que si elle n'est pas distribuée cet aprèsmidi, je vous ferai lier et fouetter devaut la division. » L'autre essaya de donner des motifs, mais Picton le fit mettre à la porte. Le commissaire distribua alors aussitôt les rations, eteourut se plaindre à lord Wellington. Sa Seigneurie l'écouta et lui dit : « H vous a réellement
menacé de vous faire fouetter? — Oui, mylord. Eli
bien! allez à votre service et fournissez régulièremen les provisions à la division, ou, pardieu ! il est homme à vous tenir parole ! »
Chapelle de Hasparren, mercredi 26 janvier.
On suppose que Bayonne tombera dans un mois. Sa garnison ne s'élève qu'à dix mille hommes.
L'armée de Soult, forte d'environ quarante mille hommes, est sur les bords du gave d'Oloron : l'ennemi nous disputera le passage de cette rivière, celui du gave de Pau et enfin celui de l'Adour.
Les affaires de Buonaparte doivent aller bien mal ; on dit que quiuze mille hommes des meilleures troupes de Soult ont été dirigés sur les bords du Rhin.
De piquet à Ayherre, jeudi 27 janvier.
Je suis encore de piquet, il y a si peu de sous-lieute-
liants présents au régiment. Je viens de voir un paysan, arrivant de Pau. Le maréchal Soult et le général Clausel ont passé les troupes en revue. On exerce environ quinze mille conscrits, mais leur nombre diminue de dix à vingt par jour par désertion. Il en arrive ici en effet journellement, et il y a plusieurs milliers de déserteurs qui vivent avec les habitants en dedans de nos lignes.
L'ennemi a voulu empêcher les habitants de son côté de nous apporter des provisions, mais le haut prix que tout acquiert dans la ville de Hasparren pousse les paysans à hasarder beaucoup pour suivre les marchés, et toutes les nuits ils passent le ruisseau avec d'énormes paniers d'œufs, de volailles et de pain.
J'ai visité ce matin tous les lits de la maison que j'occupe. Les matelas, bourrés de paille, ont été vidés et j'en garderai le contenu pour mes pauvres chevaux. La femme est bien en colère, mais tous les officiers ont fait de même.
Les habitants se sont réunis dans le cimetière, et ils jurent qu'ils iront se plaindre de nous â lord Wellington.
Chapelle de Hasparren, vendredi 28 janvier.
Nous n'avons maintenant ni foin ni blé et nous sommes obligés d'envoyer des escouades cueillir de l'herbe le long des haies, le seul endroit où on puisse en trouver. D'autres ont été employés à couper des ajoncs et des fougères qu'on écrase d'abord au maillet et qu'on hache fin ensuite. Les chevaux en sont très gourmands; cela les fera vivre mais ne leur donnera pas beaucoup de force .
Nous payons cinq shillings (1) une livre de sucre de
(1) 6 fr. 25.
qualité inférieure : le café vaut dix-huit peuce (1). Nous achetons le thé aux cantiniers anglais et ils ont la conscience de nous le faire payer 30 shillings (2) la livre. Mon ancien domestique Porter, notre cantinier, a été fouetté par ordre du grand prévôt à Cambo pour avoir acheté de la viande aux habitants qui la portaient au marché, et pour l'y avoir revendue à un prix double de celui de l'achat.
Chapelle de Hasparren, samedi 29 janvier.
Les prêtres de ce pays me paraissent connaître l'art de bien vivre : vous êtes sur de trouver dans leur maison tout le bien-être possible et les meilleures choses, tandis que les pauvres diables d'habitants qui les entretiennent meurent littéralement de faim.
Sir Stapleton Cotton a inspecté aujourd'hui les quartiers du régiment. Notre cantonnement s'étend sur près de trois milles le long d'une rangée de collines séparées par une vallée.
Hasparren, dimanche 30 janvier.
L'armée espagnole, dont les quartiers sont aux environs, est sous les ordres du général Morillo. Elle a eu des engagements pendant toute la matinée avec les Français dans les montagnes derrière Hélette. Je suis sûr que ces lâches canailles d'Espagnols vont recevoir une bonne frottée.
J'ai revu un vieil ami d'Olite, le capitaine espagnol Murphy; il s'est jeté dans mes bras et m'a donné une
(1) 1 fr. 80.
(2) 37 fr. 50.
belle accolade. J'ai appris de lui que toutes mes amies d'Olite vont bien et que Zacarias est mariée.
Mendionde, lundi 31 janvier.
Je suis sorti avec une partie du régiment pour rassembler, s'il est possible, du fourrage pour un jour aux dépens de l'ennemi, au delà de ses avant-postes sur la route d'Hélette. Je connais bien le terrain, car c'est près de la maison occupée par l'ennemi que Bolton reçut une blessure mortelle. Je suis arrivé à l'improviste sur le piquet français, qui s'est sauvé au galop dans la direction d'Hélette. Je franchis le cours d'eau et j'occupai des hauteurs opposées; mais je fis une pauvre récolte, à peine suffisante pour nourrir un jour les chevaux des officiers. Nous avons été engagés avec une compagnie du 21e chasseurs, mais pas un coup n'a porté ni d'un côté ni de l'autre. Dès que j'eus rappelé mes éclaireurs, l'ennemi reprit position.
Le maire de Mendionde est un aimable homme qui a beaucoup de John Bull dans ses manières : il est venu à ma rencontre avec une bouteille et un gâteau.
Chapelle de Hasparren, mardi 1er février.
Les commissaires payent les habitants pour les rations de fourrage, etc., avec des billets sur le trésorier général, à soixante ou quatre-vingt-dix jours de date. Ces pauvres gens ne comprennent rien à ces billets et le commissaire passe quelques jours après et les rachète pour la vingtième partie de leur valeur réelle. Je suis sûr du fait.
Ustarits, jeudi 3 février.
Je suis venu ce matin à Ustarits avec Hesse pour voir quelques amis de l'infanterie. J'ai lunché avec le chef d'état-major Gurwood et je suis allé eosuite à cheval à Cambo, où il y a un hôpital plein des malades et des blessés de l'armée. J'y ai vu mon ancien domestique Bentley, qui fut blessé quelques minutes après moi, le jour où le pauvre Bolton fut tué. On croyait d'abord que ce malheureux garçon perdrait le bras, mais il n'a plus rien à craindre.
Aux avant-postes à Ayherre, vendredi 4 février.
Je me suis amusé ce matin à regarder la revue des troupes françaises passée par le général Harispe. On voyait environ trois mille hommes en bel ordre, bien vêtus, fous avec des guêtres blanches. Ils avaient trois aigles. Je brûle d'envie d'avoir une aigle française, et si jamais je pénètre au milieu de l'infanterie ennemie pendant une charge, je tâcherai d'en prendre une ou j'y laisserai la vie.
Nos chevaux meurent de faim; deux sont tombés de faiblesse.
Hasparren, samedi 5 février.
La nuit dernière, j'ai été brusquement tiré de mon sommeil par mes vedettes qui faisaient le coup de feu; et je suis resté réveillé toute la nuit. Je n'ai jamais pu savoir la cause de cette fusillade. L'ennemi tirait, mes gaillards ripostaient, mais personne n'avançait, et je me plais à croire que tout ce fracas était causé par quelque
poltron de conscrit qui avait vu le diable ou un de ses suppôts et qui tirait dessus.
Le lieutenant Southwell, du 14e de dragons légers, est arrivé hier à Bunloc, à nos avant-postes, accompagné d'un officier français parlementaire qui le remit entre nos mains, deux lieutenants de cavalerie française ayant été envoyés à l'ennemi par lord Wellington en échange de Southwell.
Hasparren, dimanche 6 février.
Southwell dit qu'aussitôt après qu'il eut été fait prisonnier avec le capitaine Brotherton, on les mena tous deux à Pau, où on les fit dîner avec les généraux Harispe et Soult; que le soir ou les conduisit au bal, et que tout le monde s'occupa d'eux particulièrement. Le lendemain, ils furent transférés à Bayonne par un aide de camp; ils y dînèrent avec le maréchal Soult, et ils y restèrent plusieurs jours. On les envoya alors dans l'intérieur, où ils demeurèrent ensemble jusqu'au moment où Southwell fut délivré. Brotherton reste prisonnier, car lord Wellington et Soult ne peuvent s'entendre au sujet de son échange.
Chapelle de Hasparren, mardi 8 février.
Mes pauvres chevaux sont en bien mauvais état; le fourrage manque absolument, et nous sommes obligés d'envoyer à quatre milles pour des ajoncs.
Je me suis promené dans la montagne aujourd'hui, mais j'ai pris mou pistolet à deux coups dans la crainte de rencontrer quelque soldat espagnol.
Hasparren, mercredi 9 février.
Les Basques montent sur des échasses assez semblables h celles que j'ai faites moi-même et portées quand j'étais enfant. Notre adjudant, Mr. Dupérier, qui est, je crois, natif du département des Landes, en a une paire et marche dans le village aussi vite que le plus leste des paysans. Le major Hughes en a aussi, mais il est timide et inquiet quand il s'en sert.
Chapelle de Hasparren, vendredi 11 février.
Nous avons quitté ce matin nos quartiers pour nous rendre à Ayherre. L'infanterie s'est ébranlée en même temps; nous avons averti l'ennemi de notre mouvement trois heures à l'avauce.
Les Français étaient prêts à partir à cinq heures du matin. Le chef d'état-major leur donna le signal de nos avant-postes de Bunloc en agitant son chapeau. Ils sortirent aussitôt du village, clairons sonnant et tambours battant (119e régiment d'infanterie et un escadron du 2e de hussards). En marchant une heure après leur départ, nous pouvions les prendre tous. Si nous les rencontrons demain, nous ne les épargnerons pas : aujourd'hui il n'eût pas été bien de les attaquer.
Nous avons trouvé du fourrage pour quelques jours, et les chevaux en ont tant dévoré que j'ai grand'peur qu'ils ne se soient fait mal.
Ayherre, samedi 12 février.
La pauvre jument que j'avais prise dans l'escarmouche de Morales en Espagne et qui, depuis ce temps, portait
une partie de mes bagages, est tombée ce matin et j'ai été obligé de la faire abattre d'un coup de fusil.
La Bastide de Clarencc, dimanche 13 février.
J'ai été à pied à Ayherre avec Quinsey; nous avions nos fusils et nous nous sommes amusés à chasser les oiseaux. Nous voulions voir le camp des deux divisions d'infanterie. La ville paraît très vivante, car tous les officiers y logent; quand l'armée partira, je crois que toutes les femmes l'accompagneront.
J'ai été à la maison des avant-postes et j'ai revu la belle Maria, qui paraissait bien triste et bien abandonnée. Je lui ai demandé devenir me voir et de me suivre pendant la campagne, mais elle m'a répondu : « Epousezmoi! » Mais non, Maria :
Avec vous je veux bien m'amuser et jouer ; je veux bien vous
[embrasser.
Mais qu'on me pende si j'épouse !
Ayherre, lundi 14 février.
On s'est battu toute la journée dans la vallée, mais pas de nouvelles et pas d'ordres.
Ayherre, mardi 15 février.
Escarmouche dans la direction de Bidache, où nous nous attendons tous les jours à aller.
Ayherre, mercredi 16 février.
J'ai été aujourd'hui avec Burke du côté de Mauléon. Un homme a été traduit devant le conseil de guerre
160 JOURXAL DU LIEUTENANT WOODBERRY
pour avoir perdu sa culotte, et il aurait subi ce matin sa punition si sa femme n'était venue avouer que c'était elle qui l'avait vendue. J'ai entendu parler de femmes qui portent la culotte, mais pas encore de femmes qui la vendent.
Bardos, jeudi 17 février.
Partis vers deux heures, nous avons fait une étape de près de cinq lieues sur une très mauvaise route. Je suis dans une bonne maison, au pied d'une colline ; mes hôtes sont très obligeants et ont beaucoup de fourrage.
Cette horrible Mrs. M..., la femme du lieutenant, a suivi le régiment à pied jusqu'ici. Je ne puis ra'empêcher d'en avoir pitié, bien ce que soit une vraie chienue. Je lui ai offert de prendre son enfant sur mon cheval efc de le porter à sa place : elle a refusé avec un juroa, maudissant tout le monde et le régiment en particulier.
Bardoc, vendredi 18 février.
Mon bagage n'est arrivé que ce matin à cause du mauvais élat des routes et de la misérable condition de mes bêtes.
La plus grande partie des terres des environs appartenait à la famille du capitaine de Grammont, du 10e de hussards.
L'ennemi est en force à trois lieues d'ici, et on croit que nous passerons la rivière près de Guiche sur un pont de bateaux.
Il y a eu de grandes plaintes contre ma compagnie de la part des habitauts : nos hommes ont volé du lard, mais je ne sais que faire; notre ordinaire est si mauvais depuis quelque temps que je ne suis pas surpris de voir
ces pauvres garçons se procurer des vivres comme ils peuvent.
La nécessité permet souvent ce que l'honneur défend.
Bardos, samedi 19 février.
Pulsford est venu ce matin avec moi faire une visite au nouveau capitaine Russel. Pendant le lunch, nous bûmes à ses succès. Pauvre garçon! cette récente promotion lui a troublé la cervelle !
Une divison de notre armée occupe Bardos.
Bardos, dimanche 20 février.
J'ai rencontré ce matin le capitaine de Grammont qui se rendait à Guiche. Les paysans l'accueillent avec empressement et désirent que sa famille soit remise en possession de son ancien domaine.
Il y a eu fusillade toute la matinée sur les bords de l'Adour.
Waldie, Russel et Chambers ont dîné avec moi et je les ai renvoyés incapables de prononcer une syllabe.
Bardos, lundi 21 février.
J'ai passé la plus grande partie de la journée au conseil de guerre avec Kennedy et le lieutenant M... Quel misérable que cet individu ! Il ne fait que parler des brutalités qu'il fait subir à sa femme, et Dieu sait qu'elle les mérite! Mais encore est-il déplaisant d'entendre de pareils récits, surtout de la bouche du mari.
J'ai acheté deux agneaux pour 2 dollars; ils sont très beaux et pèsent chacun environ neuf livres. On a ici des pommes de terre en abondance.
L'amour est la plus délicieuse de toutes les passions du cœur humain : il soutient l'homme dans l'adversité, le garantit des soucis et des troubles de la vie. Secondé par l'amour, j'ai bravé la rigueur des hivers et la chaleur des étés. L'amour me rend agréable mon ordinaire, un dîner composé de ma ration, une livre de viande et une livre de pain bis. C'est avec un cœur joyeux que je le savoure. Je suis reconnaissant d'avoir cette nourriture et je la mange avec délices : c'est en sanlé et en joie que je finis ce modeste repas et que je me couche dans un lit que beaucoup trouveraient dur, mais sur lequel je dors d'un sommeil aussi profond que celui d'un prince dans sou palais. C'est mon amour pour *** (1) et un cœur honnête qui causent tout mon bonheur : c'est la source d'où jaillit la félicité, le lien qui unit tout, l'appui qui soutient tout. Puissent tous mes amis être aussi heureux! Quel bonheur pour moi si j'en étais sûr!
Bardos, mardi 22 février.
J'ai été avec la compagnie faire du fourrage sur les bords de l'Adour. L'ennemi a tiré sur nous.
La rivière a environ deux cents yards de largeur; son courant est rapide; nous ne pourrons la passer qu'avec l'aide des pontonniers.
Notre commissaire est très malade, et j'en suis bien fâché; car c'est un brave et honnête garçon, très aimé, et peu d'hommes de sa profession méritent le certificat que je lui donne. L'infanterie a commencé un mouvement sur Bidache. Nous la suivrons demain matin. — Huzza !...
(1) Le nom manque dans le texte.
Came, mercredi 23 février.
La brigade avait l'ordre de partir à dix heures du matin pour Bidache. Waldie et moi nous fûmes détachés pour y préparer les quartiers du régiment : nous trouvâmes la ville pleine de fantassins. L'ennemi occupait à ce moment le village d'Arthous, que nos troupes attaquèrent bientôt. Il se retira sur OEyregave et traversa le gave d'Oloron dans des bateaux tout prêts pour le recevoir. Notre infanterie arriva juste au moment où partait la dernière barque et elle lui tira une volée qui tua ou blessa presque tous ceux qui la montaient. La brigade était déployée dans une plaine, prête à Faction, mais l'ennemi s'enfuyant, nous allâmes prendre nos quartiers autour de Came. Cette ville, d'un aspect antique, est située sur une colline au bord de la Bidouze.
Nos logements sont détestables. Je n'ai pas vu mes bagages de toute la journée.
Le régiment a passé à gué la Bidouze en face d'ici; notre artillerie a canonné l'ennemi tout l'après-midi pardessus le gave d'Oloron, et on rapporte que les Français ont l'intention de s'opposer à notre passage.
La Bastide de Berme, jeudi 24 février.
Nous fûmes agréablement surpris ce matin, en entrant dans cette ville, de la trouver sous tous les rapports semblable à une ville anglaise : cafés et boutiques de toutes sortes.
L'infanterie et la cavalerie ont reçu l'ordre de feindre une attaque et de tenter le passage du gave d'Oloron. Nous sommes partis pour Escos par escadrons ; l'ennemi nous canonna quelque temps, mais nous étions hors de
portée. Les Français occupent, de l'autre côté de la rivière, Oraas et Abitain, villages situés en face des gués. A notre droite, l'infanterie traversa la rivière à gué, mais nous fûmes malheureusement repoussés et nous fîmes des pertes sérieuses.
Des pieux et des herses placés sous l'eau empêchent le passage. A trois heures, nous reçûmes l'ordre de retourner à la Bastide de Berme et de rentrer dans nos quartiers.
Je fus envoyé aux avant-postes, à Saint-Pée, sur les bords de l'Oloron, pour relever le lieutenant Dunkin. J'y arrivai juste à l'heure du souper et je partageai l'excellent repas de Dunkin, en compagnie d'un jeune ménage qui occupe la maison où est établi le poste.
Aux avant-postes à Saint-Pée, vendredi 25 février.
Ayant reçu mission de découvrir les gués et de les sonder, je me suis levé avant le jour, et, m'approchant de la rivière le plus possible, j'ai vu que l'ennemi avait placé une sentinelle devant chaque gué. J'ordonnai à un de mes meilleurs tireurs de faire feu sur l'une d'elles, mais elle ne bougea ni ne riposta. Je me préparais à passer quand un paysan vint m'avertir que l'ennemi se retirait et me fit remarquer que les figures que je prenais pour des sentinelles n'étaient que des uniformes bourrés de paille. Je passai alors, mais avec difficulté, le courant étant violent et l'eau profonde.
Je reconnus trois gués, un à Saint-Pée, l'autre à Saint- Dos, le troisième à Auterrive, où je rencontrai le lieutenant Hesse. J'envoyai alors mon rapport, et je revins dîner. A trois heures, je reçus l'ordre de marcher sur Auterrive, d'y retrouver la brigade et d'indiquer les gués à l'officier commandant. J'exécutai cette mission.
Pendant le passage, je faillis perdre la vie eu me portant au secours d'un cavalier qui se noyait. Je suis assez mal à mon aise pour avoir avalé un bon gallon (1) d'eau de rivière et pour avoir fait un plongeon complet. Mais je ne m'en plains pas; je n'avais pas d'autres moyens pour sauver un de mes semblables, un frère ; en effet, dès que le régiment me vit en danger, chacun se précipita pour m'aider et l'homme fut sauvé par-dessus le marché.
Nous fîmes à Castagnède une halte de quelques minutes; mais la trompette sonna et nous reçûmes l'ordre de marcher sur Sorde. Nous partîmes aussitôt et, à voir le peu de régularité de notre ligne, on n'aurait jamais cru que nous n'étions qu'à quelques lieues de l'ennemi. Nous traversâmes un joli village nommé Cassaber et nous atteignîmes Sorde, où je u'eus qu'un médiocre logement. La brigade fut très difficile à caser, et les hôtels étaient accaparés par les états-majors de plusieurs brigades campées dans les environs.
Puyoô, samedi 26 février.
Sortis de Sorde à huit heures du matin, nous côtoyâmes pendant plus de deux milles deux divisions de l'armée du maréchal Beresford. Nous passâmes le gave de Pau sans opposition, l'eunemi reculant à notre approche. Nous tombâmes sur la grande route d'Orthez près du village de Labatut. Un escadron du régiment fut alors envoyé sur la gauche pour faire une reconnaissance et prendre possession de quelques villages; le reste fit une lieue environ sur la route dans la direction d'Orthez, et on découvrit à ce moment les avant-postes français près du village de Puyoô. L'escadron d'avant-garde, celui de
(1) Quatre litres et demi.
Burke, chargea, Vivian en tête, et chassa le piquet français à travers les rues de Puyoô et de Ramous de la façon la plus brillante, capturant plusieurs hommes et plusieurs chevaux. Au delà de ces derniers villages, la route traverse une haute colline boisée; quelques fantassins ennemis s'étant montrés, nous abandonnâmes la poursuite, mais nous installâmes un piquet au pied de la colline et la brigade se logea dans les deux villages de Puyoô et de Ramous.
Le capitaine Sewell, aide de camp du maréchal Beresford, chargeait en tête du régiment. Ayant oublié sou sabre, il prit un manche à balai et s'élança sur l'ennemi, en distribuant force horions.
Les 10e, 7e, 15e de hussards ont forcé le passage delà rivière près de Puyoô et sont ensuite revenus par le gué à Bellocq.
Le vin de l'auberge de Puyoô est excellent.
Bataille d'Orthez, dimanche 27 février 1814.
Quand le régiment se mit en marche ce matin, nous prévoyions bien peu qu'une aussi glorieuse victoire serait remportée sur l'ennemi. Grâces soient rendues au Tout- Puissant pour ce bienfait!
On a commencé ce matin par fouetter sept hommes près de Ramous, puis nous avons suivi la grande route dans la direction d'Orthez. Nous avons fait alors notre jonction avec tout le reste de l'armée anglaise et alliée, et nous avons attendu les ordres. Personne n'aurait pu deviner qu'on n'était séparé de l'ennemi que par un insignifiant monticule.
Vers neuf heures, l'engagement commença et notre brigade quitta la grande route pour occuper une colline à gauche. Pendant que nous la gravissions, nous enten-
dions au loin tonuer l'artillerie. Il fallut franchir un ravin à pente très raide en tenant nos chevaux par la tête. Nous entrâmes alors dans le village de Baigts, qui avait été pris et repris plusieurs fois. Nous vîmes alors l'armée française dans ses positions, déployée d'une façon très imposante : cette vue frappa de terreur plusieurs de mes camarades, j'ai le regret de le dire. A ce moment, le maréchal Soult et son état-major parcouraient à cheval le front de bataille. Le maréchal exhortait ses soldats à bien combattre, je le vis très bien avec ma lunette.
Nous arrivâmes bientôt sous le feu de l'ennemi, Vivian voulant former le régiment au plus près, pour le cas où il aurait fallu charger. Mais les Français nous firent tant de mal avec leur artillerie, que deux escadrons du régiment furent envoyés à l'arrière-garde, et que l'escadron de droite se mit à l'abri, les hommes se tenant au ventre des chevaux dans un fossé boueux. Je vis de là comment les choses se passaient dans la vallée. Nos braves tirailleurs se maintenaient avec des succès divers.
Le maréchal Beresford et son état-major se tenaient près de nous, très exposés, car nous étions au centre de la ligne de bataille, attendant qu'une division vint à notre secours. Quand elle arriva, nous sortîmes du fossé et nous avançâmes avec elle.
A ce moment l'ennemi se retirait de tous côtés; nous ne pouvions en connaître la cause : c'était le général Hill qui, après avoir passé le gave à Orthez, avait tourné le flanc gauche de l'ennemi après un petit engagement.
La poursuite de l'infanterie continua jusqu'à la tombée de la nuit, aucune occasion de charger ne s'étant présentée pour notre brigade, le 7e de hussards fut plus heureux et ramena environ soixante-dix prisonniers.
La route était jonchée de cadavres; il y en avait, je crois, plus qu'à Vitoria; et pour le temps que dura la
bataille, elle fut une des plus meurtrières de la campagne.
L'ennemi est en pleine retraite sur Saint-Sever. Il paraît que, dès le commencement, Soult s'est rendu compte qu'il perdrait la bataille et que, connaissant la force de notre cavalerie, il a fait filer la sienne à l'arrière-garde. Elle a donc plusieurs heures d'avance sur l'infanterie et se trouve hors de notre atteinte. Elle occupait la grande route, centre de la position; nous la voyions très distinctement et nous nous attendions à un rude combat avec elle.
Nous n'avons prisqu'un nombre insignifiant de canons. Je ne sais comment Soult s'est arrangé pour faire échapper le reste.
La plus grande partie de nos pertes a été faite à l'attaque du centre. L'artillerie ennemie occupait, à côté d'un moulin, une forte position. Il fallut un certain temps avant que nos canons fussent en mesure de battre ce point, mais dès qu'ils se mirent de la partie, les pièces françaises furent aussitôt retirées.
Lord Wellington fut touché par une balle perdue, mais légèrement blessé. Son aide de camp, le comte de Mardi, fut grièvement atteint. Ce beau jeune homme appartient au 52e; apprenant que son régiment allait charger, il demanda à lord Wellington l'autorisation de rejoindre sa compagnie, disant qu'il ne pourrait se consoler de ne pas la conduire. Sa requête lui fut accordée, et on connaît le résultat de sa bravoure. J'ai rencontré son frère, lord Lennox, qui allait le voir. Sa douleur faisait peine à voir.
Lord Wellington n'a jamais été plus mal secondé sur le champ de bataille; tous ses aides de camp étaient loin de lui et on l'a vu galoper avec une seule ordonnance. Il était partout où Ton avait besoin de lui.
Mon bagage et mes domestiques se trouvaient, par
suite d'une erreur, lout près du régiment pendant l'affaire. Je n'eus qu'à m'en féliciter quand nous reçûmes l'ordre de bivouaquer à trois milles de Saint-Cricq ; je pus faire dresser ma tente et tous les officiers vinrent s'y réfugier. Je leur y offris un bon souper et presque tous dormirent sous son abri.
Saint-Aubin en Challosse, lundi 28 février.
Ce matin, à huit heures, la brigade a commencé la poursuite. Nous avons traversé Saint-Cricq, où les prêtres et les habitants vinrent nous souhaiter la bienvenue, Le Mas, Doazit, où les cloches sonnaient en notre honneur, avant d'atteindre Moutaut, grande ville située sur une rangée de collines aussi haules que celles de Saint-Cricq. L'ennemi venait de partir depuis une demi-heure : il était alors cinq heures de L'après-midi. Hommes et chevaux étaient harassés après une étape de près de quarante milles; ordre fut donc donné de prendre quartier et on nous fit rétrograder jusqu'à Saint-Aubin, petit village d'une trentaine de maisons. Je trouvai cependant moyeu de loger mes hommes.
Montaut est une des plus belles villes de province que j'aie encore vues en France : je fus étonné d'y compter plusieurs voitures, spectacle tout à fait nouveau pour mes yeux depuis des mois.
A Saint-Aubin, les gens me prirent pour un officier français, mais quand je leur eus décliné ma qualité, plusieurs femmes et enfants se jetèrent à genoux et me supplièrent de ne pas les tuer. L'ennemi, pendant sa retraite, nous a dépeints sous les couleurs les plus effrayantes, et peut-être cela vaut-il mieux, car c'est grâce à cette réputation que nous obtenons sans peine tout ce que nous voulons.
D'un château près d'Hagetmau, mardi lfcr mars.
J'ai reçu ce matin du colonel Vivian Tordre d'aller chercher à l'arrière-garde et d'amener les bagages à Saint-Sever, où je devais trouver le régiment ou de nouveaux ordres. J'allai d'abord à Saint-Cricq, puis, à travers le pays, jusqu'à la route de Sault-de-Navailles à Saint-Sever. Voyant que tout le monde était passé, je me dirigeai vers cette dernière ville; mais, la nuit arrivant, je m'arrêtai dans un beau château près d'Hagetmau. Il y avait là un certain lieutenant T..., du 51e, une espèce de capon et de freluquet, qui donnait des coups de pied à ses hommes en ma présence pour faire l'important et auquel je fus bien tenté d'en donner moimême pour lui apprendre comme on doit se conduire avec ses subordonnés.
J'ai eu à ce château un excellent dîner et du bon vin ; le propriétaire est un aimable et obligeant garçon, mais ami dévoué de son pays et de Buonaparte.
Mont-de-Marsan, mercredi 2 mars.
Au lever du jour, je me mis à la recherche des bagages et je traversai la Gabas sur une barque. J'arrivai bientôt à Saint-Sever, jolie ville, dans une charmante situation, sur les bords de l'Adour. Je descendis à la rivière par une route en zigzag, et je la passai sur un pont réparé, puis je pris la grande roule qui mène tout droit à Montde-Marsan. Je trouvai les bagages à une lieue de cette ville, où je dinai et couchai à l'auberge de la Boule d'or.
Mont-de-Marsan, jeudi 3 mars.
J'ai passé la matinée à visiter la ville; j'ai vu le palais
du préfet, lecapitole et la guillotine, les églises et les bibliothèques. J'ai été séduit par cette délicieuse ville.
Un des gentlemen de l'état-major du maréchal Beresford, s'est promené cet après-midi dans la ville avec une cocarde blanche et une fleur de lis au bras; tout le monde le regardait, mais sans exprimer ni plaisir ni indignation.
Quelques gentlemen de Bordeaux sont arrivés aujourd'hui pour inviter l'armée anglaise à entrer dans leur ville. On suppose qu'ils ont l'intention de se déclarer pour Louis XVIII.
Mont-de-Marsan, vendredi 4 mars.
Le régiment a quitté ce matin Mont-de-Marsan par la route d'Aire, et nous nous attendions à une bataille avec l'ennemi. Mais quand nous eûmes fait environ Jeux lieues, un contre-ordre arriva et on nous mit dans des fermes près de la ville. Croker et moi, qui sommes logés ensemble, nous avons dîné et couché en ville, et nous comptons faire de même tant que nous resterons ici.
Mont-de-Marsan, samedi 5 mars.
Parade du régiment en tenue de corvée pour l'inspection du colonel Vivian. Celui-ci s'est déclaré satisfait.
Mrs. M..., la femme du lieutenant, se montrait aujourd'hui dans la ville, sur un joli poney gris, avec une belle selle et une bride toute neuve. Elle a ertfin persuadé à son mari de lui acheter tout cela. Il n'y a sûrement jamais eu de régiment plus compromis par une femme d'officier, que le 18e, par la tenue de Mrs. M...
Une division d'infanterie est casernée ici; la nuit dernière, on a fait bivouaquer sur le pont, pour tumulte,
quatre-vingts hommes de différents régiments : c'est un nouveau genre de punition.
L'ordre nous est arrivé à midi de marcher sur Villeneuve. Là, je reçus Tordre d'aller avec vingt hommes éclairer la route jusqu'à Roquefort. J'y arrivai par la grande route de Bordeaux; le maire m'apprit que les Français avaieut évacué la ville depuis deux jours. Il me dit leur chiffre, le nomhre des troupes qui avaient passé dans un sens ou dans l'autre le mois dernier, l'évaluation des forces françaises à Bordeaux, Langon et autres places, et il me remit la liste des provisions abandonnées par l'ennemi. Je retournai alors à Villeneuve, et trouvaut un endroit convenable, je fis mettre pied à terre à la moitié de mon détachement pour faire manger les chevaux; l'autre moitié veillait, car j'avais appris de plusieurs paysans qu'un officier français, du nom de Florio, à la tète de vingt ou trente partisans, battait l'estrade ce matin aux environs de Roquefort. Je m'attendais un peu à être attaqué, mais on nous laissa tranquilles et j'arrivai à Villeneuve à huit heures du soir après avoir fait quinze lieues.
Ce matin, après avoir vu le colonel et lui avoir donné les informations que j'avais prises, comme mon régiment est logé à plusieurs milles en avant, Vivian voulait me garder pour la nuit, mais je refusai et je me fis conduire par un guide au petit village de Perquies, où Croker m'attendait avec un bon repas.
Aux avant-postes à Aire, dimanche 6 mars.
Ce matin, vers onze heures, je reçus l'ordre de me rendre aux avant-postes à Aire et d'envoyer des patrouilles à Montguilhem, le Honga et Houtans. Je les fis partir dès mon arrivée et je m'installai moi-même dans
un excellent château. J'y trouvai une vieille dame très obligeante qui aie fit préparer un diner et m'offrit fout le confortable désirable, et, ce qui me fit encore plus de plaisir, c'est qu'elle parlait un peu anglais.
Je suis charmé des lignes du paysage : je l'ai contemplé avec enthousiasme, admirant le soleil qui se couchait dans un ciel d'un rouge éclatant, réfléchi par la belle rivière sinueuse et colorant les sommets neigeux des montagnes lointaines.
Aire, lundi 7 mars.
Mes patrouilles ne sont revenues que ce matin : j'apprends que l'ennemi est en force à Nogaro et à Manciet, à neuf lieues d'ici. Ses patrouilles quittaient Montguilhem quand les miennes y entraient.
Perquies, quartier général du régiment, est un tout petit village où les officiers sont très mal installés. Il y a bien un énorme château, mais notre major, le petit Hughes, l'occupe, et il aime à être seul, surtout quand il partage cette solitude avec une belle femme.
J'ai dîné avec ma bonne hôtesse; elle m'a beaucoup parlé de sa famille, qui est irlandaise et qui vit à Dublin. Elle a trois fils, militaires, qui servent dans les armées françaises opposées aux Alliés.
Roquefort, mardi 8 mars.
Nous sommes maintenant sur la route de Bordeaux, où nous arriverons dans cinq ou six jours. Quand le régiment a traversé Villeneuve, les habitants n'ont pas caché leur joie de notre départ et se sont exprimés assez vivement sur notre compte.
A mon arrivée à Roquefort, où j'ai reçu l'ordre de
suivre le régiment, la première chose que j'ai vue a été deux hommes de la bande du partisan Florio, pendus sur la place du Marché, par ordre du maréchal Beresford. Je conserve des doutes sur la justice de leur punition. Russel a mis aujourd'hui aux arrêts M. D..., pour mauvaise conduite. Je ne connais pas toute l'affaire, mais si elle est aussi grave qu'on le laisse entendre, M. D... sera chassé du régiment et de l'armée.
Captieux, mercredi 9 mars.
Nous avons fait aujourd'hui une longue mais très agréable étape à travers une immense forêt de pins. La route est aussi bonne que la plus belle route anglaise
A Captieux, nous eûmes l'aimable surprise de voir des bœufs et des moutons à l'étal de plusieurs bouchers; on les avait tués pour l'usage de l'armée. Nous avons tout acheté et nous nous sommes tous régalés, officiers et soldats.
Langon, jeudi 10 mars.
Partis de Captieux au point du jour, nous étions trois heures après à Bazas, où nous sommes entrés trompettes sonnantes. Les habitants paraissaient transportés de joie à notre vue. On laissa le régiment formé sur la place pendaut une demi-heure envirou, pour leur laisser le temps d'admirer les hussards anglais.
L'escadron de gauche a été laissé à Bazas, et nous sommes arrivés à Langon après uue marche fatigante de trois heures. Nous avons d'excellents logements dans cette ville, et tout le corps des officiers a diné, au nombre de douze pour la première fois, à V Hôtel de l'Empereur. Les habitants nous ont bien accueillis.
L'ennemi occupe Saint-Macaire, sur la rive opposée de la Garonne. C'est là que sont toutes les provisions de l'armée française; une grande partie provient des magasins de cette ville.
Le bateau du bac est de l'autre côté, et notre artillerie a tenté de le détruire cet après-midi, mais l'ennemi s'en est chargé lui-même.
Nous espérons marcher demain sur Bordeaux.
Castets, vendredi 11 mars.
Contrairement à notre attente, ce n'est pas le 18e, mais le 1er de hussards qui va à Bordeaux. Nous devons garder le passage de la Garonne. J'ai été envoyé à Castets avec un détachement de nos hussards pour surveiller les embarcations et placer des postes d'observation sur la rive en face de la Réole et de Meilhan.
Je m'étais, dès mon arrivée, logé coufortablement dans un beau château; je reçus bientôt du général lord Dalhousie l'ordre secret de préparer les moyens de faire passer sur l'autre rive un corps d'infanterie. Je m'étais tout d'abord assuré de trente-huit chalands et barques; j'en informai Sa Seigneurie et je venais de me mettre à table, quand on vint me dire que l'ennemi attaquait mon détachement en face de La Réole. Je fis ces deux lieues au galop et, comme je poussais une reconnaissance en face de La Réole, l'ennemi me tira une volée de mousqueterie : une balle traversa la selle de mon ordonnance. Je jugeai prudent de me tenir à distance, je mis pied à terre et je revins en me glissant près de la rivière. Je vis la rive opposée couverte d'habitants, d'officiers et de soldats français. Les officiers m'aperçurent et me saluèrent. Je saisis alors l'occasion de replacer les vedettes que le feu de l'ennemi avait chassées. Mais on tira sur
elles dès que je les eus quittées. J'ordonnai alors à mes cavaliers de mettre pied à terre, de se dissimuler derrière des arbres et de faire feu de leurs carabines. Aussitôt les soldats français se mirent à couvert et les habitants s'enfuirent; mes vedettes purent reprendre leurs postes sans être davantage inquiétées.
Je revins alors au galop à Castets; j'y trouvai le major Winnet, du 68e, attendant, avec cent soixante -dix hommes, mon arrivée pour passer la rivière. Je le fis rapidement traverser en deux bateaux et j'envoyai mon rapport au général lord Dalhousie. Winnet doit s'emparer par surprise de la ville de Saint-Macaire demain matin, au point du jour. Il bivouaquera cette nuit sur la grande route et ses piquets arrêteront tout ce qui passera.
Langon, samedi 12 mars.
Pendant la nuit dernière, j'ai reçu un nouvel ordre du lieutenant général lord Dalhousie : il s'agit de faire passer les bateaux de Castets à Langon, ce matin, au point du jour. A quatre heures, je me suis embarqué sur un des plus grands, et je suis arrivé à Langon vers huit heures. Je me suis présenté au général, qui m'a félicité et remercié de mes heureux efforts pour faire passer la rivière à Winnet et à ses hommes. La tentative a été couronnée de succès : Saint-Macaire a été enlevé ce matin sans coup férir.
Je suis le premier de l'armée qui ait franchi la Garonne.
Dès mon retour à Castets, je reçus l'ordre de marcher sur Beautiran avec mon détachement, en prenant la route de Bordeaux. L'escadron auquel j'appartiens ayant reçu l'ordre de venir à Beautiran à trois heures»
Mr. Dolbel vint me relever et je partis pour Langon. J'y trouvai de bons logements pour moi et mes hommes; Deane et Chambers étaient eu train de dîner; ils s'empressèrent de faire venir une autre bouteille de bordeaux en mon honneur.
L'armée anglaise est entrée à Bordeaux ce matin; j'ai vu ce matin le duc d'Angoulême traverser Langon pour se rendre à Bordeaux. J'espère bien que c'est la dernière campagne de Buonaparte.
Beautiran, dimanche 13 mars.
Je n'ai pas de chance : j'ai perdu mon pupitre et une partie de mes bagages. C'est cette canaille de Florio qui s'en est emparé en face de Bions. Il m'a renvoyé mon domestique Sparem Joe dont je ne puis assez blâmer la stupidité, car il est resté à boire à l'arrière-garde et il est cause de tout.
On dit que les Alliés sont entrés à Paris et on donne pour certain que le roi de Naples a embrassé leur cause.
A Barsac, village où on fait le vin connu sous ce nom en Angleterre, j'ai acheté pour dix sous une bouteille d'un vin qui se vendrait quinze shillings en Angleterre. Il était délicieux et avait trois ans.
Au moment où je me mettais à table avec le capitaine Russel, j'ai reçu l'ordre de partir immédiatement pour reconnaître la rive gauche de la Garonne, de Cadaujac à Castets, sur une longueur de huit lieues. J'étais très fatigué, mais l'ordre de Vivian me désignant pour ce service, je partis. Mes instructions étaient de m'emparer de tous les bateaux et embarcations de la rive droite et de les faire passer sur la rive gauche. Voyant de nombreuses barques sur la rive opposée, à Cambes, je traversai pour parler au maire. Celui-ci m'invita à aborder, disant que
l'ennemi n'était pas là et qu'il allait réunir les mariniers pour me transmettre leur répouse. Je le suivis à son château; il m'annonça alors que j'étais prisonnier. La chambre était pleine de solides gaillards bien armés : je m'assis devant le feu avec sa femme; on m'avait laissé mon sabre. Bientôt tous les hommes sortirent sous différents prétextes : je croyais qu'on allait chercher les gendarmes pour m'arrêter. La dame m'offrit des rafraîchissements que j'acceptai. Au bout de trois heures, le maire vint me dire qu'un bateau m'attendait pour me reconduire de l'autre côté. Il était environ neuf heures du soir, il pleuvait très fort et il faisait très noir. Le batelier me débarqua, et, sans répondre un mot à mes questions, poussa son embarcation dans le courant. Je me trouvais dans un bois ; après d'inutiles tentatives pour reconnaître mon chemin, après plusieurs chutes dans des fossés bourbeux, je me couchai sous un arbre en attendant le jour. Je vis alors que j'étais tout près de l'Ile-Saint-Georges et j'y trouvai mon domestique et mon ordonnance avec mes chevaux. J'ai gagné un rhume affreux et je suis très mal à mon aise.
L'ile-Saint-Georges, lundi 14 mars.
Tous les différents piquets et postes d'observation entre Cadaujac et Castets sont installés grâce à moi : j'ai envoyé mon rapport au colonel Vivian.
Russel est logé dans la même maison que moi ; nous avons dîné ensemble. Le soir j'ai fait venir de la musique et nous avons dansé. Le maire du village est venu avec ses deux filles, qui sont charmantes, et j'ai valsé avec elles.
Beautiran, mardi 15 mars.
Ce pays est beau : j'y pourrais vivre et peut-être
même y oublier l'Angleterre. Nous avons encore dansé ce soir; le maire et sa femme, las de veiller, m'ont confié leurs filles. Celles-ci étaient enchantées de rester. Elles se sont assises sur mes genoux et j'ai donné mon cœur à l'aînée, qui est délicieuse; mais nous partons demain, et il est bien probable que, comme les autres amours de ma vie, celui-ci n'aura pas de lendemain.
La maîtresse du logis a envoyé son mari à Bordeaux et a mis le siège devant ma personne; mais après le départ des fraîches filles du maire, elle m'a peu tenté et je l'ai laissée au vieux Russel en regagnant mon lit.
Langon, mercredi 16 mars.
Nous partons ce matin pour rejoindre l'armée de lord Wellington à marches forcées. Le bruit court que Soult lui a infligé une défaite; les gens du pays en paraissent consternés. Ils craignent le retour de leurs compatriotes et la punition de leur complaisance pour nous. Il paraît qu'une division de notre armée restera à Bordeaux, et que les lu2e et 16e de dragons légers prendront la place du 1er de hussards, qui part demain après nous.
Bazas, jeudi 17 mars, saint Patrick.
Il y aujourd'hui un an, à Luz, eu Portugal, tout le régiment était ivre mort. Cette année, c'est bien différent, tout le monde reste sobre.
Cette ville sera le soir le quartier général du maréchal Beresford. Un escadron de notre régiment, récemment arrivé d'Angleterre, a un jour de marche d'avance sur nous : c'est le capitaine Grant qui le commande. Mon ami Blackett, revenu au régiment, en fait partie.
Roquefort, vendredi 18 mars.
Après Bazas, nous retrouvâmes la forêt de pins et le misérable hameau de Captieux. La journée était si chaude et l'étape si longue, que nous sommes fatigués et de plus à demi morts de faim.
Aire, samedi 19 mars.
La route traverse la forêt jusqu'à Villeneuve de Marsan ; on entre alors en pays découvert, et on arrive à Aire, village situé sur la rive gauche de l'Ado ut. Le régiment est logé dans un ramassis de cabanes, sur la rive droite, en face d'Aire.
I ne bande de partisans ennemis infeste les routes de Saint-Sever ici et a fait beaucoup de mal. Il paraît que c'est la troupe de Florio. Un régiment de cavalerie espagnole, arrivé cet après-midi, doit la surveiller.
Rabastens, dimanche 20 mars.
Partis de bonne heure, nous traversâmes Barcelonne, Plaisance; nous arrivions à Rabastens à quatre heures de l'après-midi. Nous avons entendu pendant toute la soirée le canon dans la direction de Tarbes ; les armées sont engagées à une lieue d'ici.
Le 14e de dragons légers a beaucoup souffert dans une affaire avec la cavalerie française : plusieurs officiers sont tués, blessés ou prisonniers. Les rapports disent que les hommes n'ont pas suivi leurs chefs et se sont sauvés.
On parle d'une bataille pour demain matin. Soult, paraît-il, occupe une position : en cas d'échec, il se repliera sur Toulouse, qui est très fortifié.
Notre nouvel escadron, arrivé d'Angleterre, se joindra demain à nous; nous serons très forts pour marcher au combat.
Nous avons passé aujourd'hui l'Adour, à gué, près d'Izotges, à côté des ruines du pont que Soult a détruit dans sa retraite.
Cabanac, luodi 21 mars.
Partis de Rabastens à six heures, nous avons rencontré, deux lieues plus loin, le nouvel escadron, et nous avons vu le capitaine Grant, qui a l'air un peu fou. J'ai été présenté à l'honorable M. Dawson et à M. Coote, les deux sous-lieutenants.
Mon ami, le colonel Sturgeon, a été tué hier à Tarbes. Soult a pris position près de cette ville, et lord Wellington, par ses manœuvres de la nuit dernière, l'a oblioé à en sortir et à commencer sa retraite sur Toulouse. A deux heures du matin, nous lui avons coupé la principale route qui y conduit.
Le colonel Murray est à Bordeaux et va rejoindre le régiment, au grand déplaisir de Hughes et d'autrrs.
Cabanac est un petit village d'environ cinquante maisons : je suis logé dans le château (1) du maire. Les environs sont favorables à la cavalerie : c'est une véritable plaine ouverte.
Nous avons traversé aujourd'hui Castéra et Pouyastruc; aucun de ces villages n'offre rien qui mérite d'être rappelé, excepté une jolie fille que j'ai vue à une fenêtre. Oh! la délicieuse créature!
L'arrière-garde ennemie est à environ deux lieues de
(1) Woodberry appelle toute belle maison française un « chatteau (sic) » .
nous : elle consiste en deux régiments de cavalerie; il est possible que nous la rejoignions demain.
Tarbes est une très belle ville; les bâtiments publics sont magnifiques. Le maire est gardé à vue, c'est un buonapartiste enragé.
Boulogne, mardi 22 mars.
Après une longue étape de neuf heures à quatre heures, le régiment s'est logé dans des fermes autour de Boulogne, village occupé par lord Wellington et son état-major. Je suis dans un misérable trou et j'ai rencontré cette chose nouvelle : un hôte et une hôtesse désobligeants.
Le lieutenant Dolbel a eu un sérieux accident à Castets, sur la Garonne : en paradant devant la maîtresse du château, il a voulu faire sauter une barrière à son cheval; l'animal est tombé et s'est cassé le cou, et Mr. Dolbel a reçu un mauvais coup au côté.
Notre major, dans un de ses accès d'inconscience, a conduit le régiment aujourd'hui, plusieurs milles en dehors de sa direction; il cherchait un château pour s'y établir. Grant s'est mis fort en colère et a fait à Hughes des reproches bien mérités.
Montbardon, mercredi 23 mars.
Nous avons fait sept lieues dans les plus mauvais chemins que j'aie jamais vus, dans l'espoir de rejoindre l'arrière-garde de Soult, mais sans succès.
Je suis avec Croker et Ollypod dans un beau château habité par une charmante famille. Si jamais j'ai le bonheur d'avoir une femme et des enfants, que le ciel me permette de jouir de la vie comme le font ces gens-là!
Le roi d'Espagne, Ferdinand VII, a passé par Toulouse la semaine dernière, en route pour l'Espagne. Il a dîné chez un ami de nos hôtes, et on ne parle que de lui. On célèbre surtout sa politesse envers les dames. 11 s'est distingué, à ce point de vue, vis-à-vis d'une jolie fille qui lui donnait une poire; il la prit et la mit dans sa poitrine, disant qu'il la garderait jusqu'au dernier jour de sa vie en souvenir d'elle.
Rien ne prouve mieux la chute de la puissance de Buonaparte que la mise en liberté de Ferdinand; mais je crains qu'il ne retourne dans son royaume avec des principes français, qui n'ajouteront rien au bonheur ni à la prospérité de son pays.
La propriétaire de ce château est jeune et jolie : elle a cinq charmants enfants. Sa mère, une femme de Bordeaux, a peut-être des manières encore plus séduisantes que celles de sa fille. Elles m'ont fait toutes deux mille questions sur l'Angleterre et ont paru enchantées de l'heureuse tournure que prend la guerre. Je pourrais passer ma vie avec cette famille, ne fût-ce que pour jouer avec les jolis enfants.
J'aime beaucoup celte manière de faire campagne; nous avons eu un excellent dîner et quantité de vin de Bordeaux. J'espère que la guerre durera encore un an dans ce pays.
Monblanc, jeudi 24 mars.
J'ai peine à me soutenir; ces marches forcées ne me conviennent pas.
Nous avons traversé Lombez : pendant la halte, un Américain vint nous parler. J'appris de lui que Soult n'a pas l'intention de détruire le superbe pont de Toulouse : la ville est entourée d'ouvrages très forts; elle
sera détendue, ainsi que le passage de la rivière.
Le 13e de dragons a fait hier à l'ennemi de nombreux prisonniers; si le 14e de la même arme avait chargé l'autre jour, il n'aurait pas autant souffert.
Nous sommes logés dans un sale et misérable village, au haut d'une colline. On l'appelle mont Blanc (1), pourquoi ne pas l'appeler mont Noir? Les femmes, à notre arrivée, se cachaient d'abord et paraissaient très effrayées; mais elles ont peu à peu repris courage et maintenant elles se rendent insupportables par leurs impertinentes questions.
Il semble que nous nous rapprochons encore des Pyrénées : elles sont d'une hauteur effrayante et d'une pente plus abrupte que celles qui avoisinent Bayonne.
tturi, près Sainte-Foy-de-Peyrolières, vendredi 25 mars.
Le colonel Vivian a adressé aujourd'hui au régiment une admirable allocution : il a engagé les hommes à être fermes dans l'action et à observer le bon ordre et les bonnes relations avec les habitants en temps ordinaire.
Nous finies ensuite trois lieues sur une mauvaise route, et j'eus le malheur de recevoir Tordre de loger mon peloton dans le petit village de Beaumont; la chose était à peine faite, que nous fûmes déplacés par ordre du maréchal Beresford, pour faire place à une brigade portugaise. Je me réfugiai alors à Btiri, où je m'installai dans un beau château : on me donna de bon vin et je passai agréablement la soirée avec la famille qui l'habite. L'état-major du maréchal couche ici, et la 4e division est logée et campée aux environs.
(1) Woodberry se fait illusion sur l'orthographe de Monblanc, C'est un calembour d'étranger.
Les docteurs ne s'occupent pas assez de moi; je suis très malade. S'il y a bataille demain, j'essayerai d'y prendre part, mais je ne sais si j'en aurai la force.
Léguevin, samedi 2G mars.
Matinée très humide; nous attendions une affaire sérieuse en nous levant et nous aurions tous voulu que ce jour fût passé. Mais après avoir marché sur la route de Toulouse jusqu'à deux lieues de cette ville, l'infanterie reçut l'ordre de bivouaquer et la cavalerie de prendre ses quartiers, de sorte que le sanglant combat que nous prévoyons aura sans doute lieu demain, encore un dimanche !
A Saint-Lys, où nous avons passé, il y avait quantité de jolies femmes : elles paraissaient charmées de voir les hussards anglais.
Légueviu est une grande ville d'aspect sale, avec deux bonnes auberges. Je suis logé hors de la ville, dans la maison d'un prêtre : lui et sa femme sont des ladres, vieux et laids : ils se tourmentent et s'ennuient euxmêmes, et produisent sur moi le même effet. Je voudrais êtrebien loin d'eux, car je suis encore très malade.
L'ennemi est campé de ce côté de la Garonne.
Golomiers, dimanche 27 mars.
La division de gauche de l'armée s'est rassemblée près de ce village sur la grande route de Toulouse et des paris considérables sont engagés au sujet de la probabilité de l'entrée de l'armée h Toulouse cette nuit. On nous a fait marcher sur le village de Saint-Michel, occupé par l'ennemi; mais sir Lowly Cole, ayant été faire une reconnaissance, nous avons reçu l'ordre de
rétrograder et de regagner nos quartiers, en laissant un piquet avec de l'infanterie.
Je me sens si malade que je désire une bataille immédiate; je ne puis résister plus d'un jour ou deux encore et je frémis à l'idée de rester à l'arrière-garde.
Léguevin, lundi 28 mars.
J'enrage; les docteurs m'ont forcé d'aller à l'arrièregarde, jusqu'au moment de la reddition de Toulouse. On me conduira ensuite dans cette ville. Les docteurs échangent de tels regards, que je suis sûr d'être très sérieusement atteiut. Ils disent que ma maladie provient de la fatigue et du froid et que le repos peut seul me remettre.
J'apprends que le régiment a eu un engagement avec l'ennemi et qu'il s'est bien conduit : Dieu soit loué! Je suis heureux des éloges qu'il a reçus de Vivian, un des meilleurs officiers au service. Malheureusement, plusieurs officiers, entre autres le capitaine B...., n'étaient pas à leur poste pendant que leurs hommes combattaient.
Léguevin, mardi 29 mars.
J'ai quitté la ville pour aller dans un beau château inhabité. Le propriétaire l'a abandonné à l'arrivée des Anglais. Je suis maintenant tout à fait bien installé.
Hughes m'a envoyé tous les chevaux et tous les hommes malades pour m'en occuper : le vétérinaire les accompagne. Il habite ce château avec moi, c'est un aimable compagnon. Nous avons découvert la cave, garnie d'excellent bordeaux. Chambers est venu me voir : je l'ai gardé à dîner et à coucher. Le vétérinaire et lui
ont bien profité du bon vin et d'une eau-de-cerises parfaite que nous avons trouvée en forçant un placard.
Léguevin, mercredi 30 mars.
Je suis un peu mieux aujourd'hui. Je n'ai pas de nouvelles de l'armée. Le temps est pluvieux et contrarie beaucoup les opérations. La rivière sera certainement très grossie et d'autant plus difficile à traverser.
Léguevin, jeudi 31 mars.
Le temps s'est éclairci et paraît calmé. Quelle vie misérable que la mienne! Etre enfermé dans une chambre à coucher, incapable de supporter la marche ou le cheval, et mon régiment est peut-être en ce moment aux prises avec l'ennemi !
Léguevin, vendredi 1er avril.
Dieu merci, je vais mieux!
On évalue à quarante mille hommes, les forces ennemies à Toulouse. Suchet et l'armée de Catalogne n'ont pas encore fait leur jonction.
Léguevin, samedi 2 avril.
Une partie de l'armée du général Hill a traversé la Garonne sur un pont de bateaux à droite : mais de l'autre côté, les routes ont été jugées impossibles pour l'artillerie : on a rétrogradé et défait le pont.
On dit que lord Wellington fera son passage à un village de gauche, nommé Verdun, d'où la route est excellente jusqu'à Toulouse.
188 JOURNAL DU LIEUTENAXT WOODBERRY.
Chambers m'a fait une visite et m'a laissé espérer que je pourrais reprendre mon service dans une semaine et partager encore les chances de la campagne.
Il y a, dans les caves de ce château, près de trois cents barriques de bordeaux d'un bouquet délicieux ; j'en bois un quart (1) par jour. Chambers a emporté mon petit baril plein, plus deux bouteilles et de l 'eau-decerises pour Deane.
Le propriétaire, qui est à Toulouse, sera étonné de retrouver son château si bien respecté.
Léguevin, dimanche 3 avril.
Une belle armée espagnole, commandée par le lieutenant général don Manuel Freyre, est arrivée ce soir à Léguevin, avec une quantité considérable d'artillerie. Bientôt après, j'ai reçu l'ordre de serrer mes hommes et de laisser toute la place possible. Je fis alors un effort sur moi-même pour monter à cheval, et je mis mon détachement dans deux écuries : mais le général espagnol n'était pas encore content et il obtint, au milieu de la nuit, un ordre de lord Wellington, pour me faire déguerpir. Le capitaine d'état-major Gutterick vint me commander d'emmener mes hommes à Lévignac. Je priai le vétérinaire de se mettre à leur tête : il était deux heures du matin quand ils se mirent en marche, la pluie tombait à torrents. Pour moi, je restai où j'étais : le maire donna deux cents billets de logement aux Espagnols pour ce château, mais je refusai de céder mes appartements et tous les Espagnols, officiers et soldats, mangèrent dans la cuisine.
(1) 1 litre 135.
Lévignac, lundi 4 avril.
Je me levai ce matin de très bonne heure ; je m'habillai et je me rendis avec mes domestiques et mes bagages à Lévignac. La beauté de la vallée dans laquelle ce village est bâti, l'aspect majestueux d'un beau château et de jardins, une jolie rivière et un pont, une église surmontée d'un élégant clocher, plusieurs belles maisous entourées de vastes plantations, font de Lévignac un des plus charmants endroits que j'aie vu9. Le maire m'a conduit dans une excellente maison où j'ai la compagnie de deux délicieuses jeunes femmes et de leur frère.
Le quartier général de l'armée est à Grenade; on dit que le 18e a passé la Garonne.
Lévignac, mardi 5 avril.
Malgré le bon logement et les ravissantes hôtesses, j'ai émigré aujourd'hui dans le château. Je n'ai pu résister à la tentation de vivre dans une grande maison, mais je ferai des visites à ces dames.
C'est le jour du marché, et la place est pleine de paysans dont le plus grand plaisir paraît consister à contempler mes beaux hussards. J'ai pu m'assurer que les vivres sent à très bon compte.
Je dois avoir l'air bien souffrant, car j'entendais dire autour de moi .« officier malade (1) » .
La bataille aura lieu sous peu, car Tannée a franchi la Garonne, et il faut que Soult combatte ou se sauve, et je ne crois pas qu'il soit homme à prendre ce dernier parti .
(1) En français barbare dans le texte.
Lévignac, mercredi 6 avril.
J'ai demandé l'autorisation de rejoindre le régiment et je dois partir dès que Morris sera venu se mettre à la tète du détachement.
Les gens d'ici désirent une solution : que le sort favorise l'un ou l'autre, peu leur importe, je crois, mais ils sont las de voir leurs terres et leurs maisons aller à la ruine. Mous leur mangeons tout. Quelle pitié! L'ambition d'un seul homme force les deux premières nations du monde à se faire la guerre, quand la paix les rendrait toutes deux si heureuses !
Le
eviqnac, îeuai / avril
Le lieutenant Morris est arrivé avec un détachement de l'arrière-garde, je lui ai transmis le commandement du mien, et je suis libre, Dieu merci ! A trois heures cet après-midi, je rejoindrai le régiment.
J'ai quitté Lévignac et franchi la Garonne, en face de Fenouillet. Ne pouvant aller plus loin aujourd'hui, je me suis logé avec peine avec le 7e de hussards. Je ne suis pas encore complètement rétabli, mais je me sens assez bien pour partager les dangers de mes braves compagnons.
J'ai passé la Garonne à Beauzelle sur les dix-sept bateaux qui composent le pont; j'ai pris ensuite la route de Toulouse, mais, me sentant fatigué, je suis revenu à Beauzelle, où le maire m'a très obligeamment logé.
Il paraît que Soult a été surpris de notre passage; le bruit court qu'il nous attaquera demain matin.
Le courant est si fort que le pont vient d'être détruit :
l'armée qui reste de ce côté est sous les armes et demeurera ainsi toute lauuit.
Croix-Daurade, vendredi 8 avril.
L'ennemi, par bonheur, n'a pas connu la situation des six mille hommes séparés de l'armée par la rupture du pont; Soult aurait pu les faire tous prisonniers.
A la première heure le pont a été rétabli et lord Wellington et son état-major l'ont traversé avec la plus grande partie de l'armée. iYous avons suivi la grande route dans la direction de Toulouse jusqu'en face du village de Croix-Daurade, dont nous étions séparés par l'Hers.
Le pont qui traverse celte rivière était occupé par une forte colonne de cavalerie française : nous nous formâmes pour l'attaque, le 18e en tête, soutenu par le 1er de hussards. Lord Wellington, le maréchal Beresford, sir Slapleton Cotlon et plusieurs autres généraux se tenaient sur un monticule eu arrière de la brigade pour assister à la charge que nous reçûmes l'ordre de pousser quelques minutes après. Le régiment était formé en colonnes par divisions, la gauche en tête. Le colonel Vivian prit le commandement de celle-là, et nous nous ébranlions dans la direction de l'ennemi quand il fut malheureusement blessé au bras droit. On l'emmena aussitôt à l'arrièregarde, mais, avant de partir, il ordonna au capitaine Croker de conduire la charge, ce qui fut exécuté à l'instant même. L'ennemi nous reçut avec une volée de mousqueterie, mais nos braves hussards n'étaient pas hommes à se laisser intimider par quelques coups de fusil. En moins d'une miuute, toute la colonne ennemie fut rompue et nous finies cent vingt prisonniers avec leurs chevaux. Nos pertes furent seulement de deux hommes
faits prisonniers, de quatre tués et de dix blessés. Lord Welliugton et son état-major levèrent leurs chapeaux et acclamèrent nos hussards quand ils nous virent en possession du pont.
Le capitaine R. Croker, qui conduisait cette charge brillante, fut grièvement blessé au visage d'un coup de sabre : sa jument Pavait emporté quelques yards en avant des hommes dans les rangs ennemis. Le dragon français qui avait blessé Croker fut immédiatement après sabré par le sergent-major Black; presque tous les hommes s'acharnèrent après ce pauvre diable : en quelques instants, son visage n'eut plus apparence humaine : il ne mourut cependant que plusieurs heures après.
Nos hussards, voyant l'ennemi fuir, voulurent le poursuivre à travers Croix- Daurade : les rangs français élaient si serrés que si nous avions eu du canon, nous en aurions fait une horrible boucherie. Mais bientôt ils firent un mouvement pour quitter la route et démasquèrent ainsi l'artillerie qui se trouvait sur les anciennes murailles de Toulouse et qui ouvrit le feu sur nous. Nous fûmes alors contraints de battre en retraite et de reculer jusqu'au pont, que nous gardâmes.
Au bout d'une demi-heure nous fumes relevés par une brigade d'infanterie et nous nous. retirâmes dans nos quartiers.
Vivian est grièvement blessé : on croit qu'il perdra le bras. Croker est avec lui dans une petite maison au bord de la route, à un mille en arrière du pont de Croix- Daurade. Soult et son état-major assistaient au combat; ils se sont échappés à grand'peine. On dit que Soult a mis aux arrêts, aussitôt après la charge, le général de cavalerie qui commandait : l'ennemi avait trois régiments pour défendre le pont, entre autres le 22e de chasseurs.
On raconte que dès que Soult eut counaissance de la contruction du pont de bateaux, il fît partir sa grosse artillerie dans la direction de Paris et ses pièces d'artillerie légère pour Castelnaudary, où il va se retirer. J'espère que nous aurons une bataille et qu'alors nous anéantirons son armée. Je me sens renaître et dans peu de jours je serai tout à fait bien.
Aux avant-postes près de Toulouse, samedi 9 avril.
Je suis aux avant-postes sur la route de Toulouse : cette belle cité est devant mes yeux. La partie inférieure m'en est cachée par les arbres majestueux des jardins publics. Entre nous et la ville passe le canal de Languedoc. Le pont qui le traverse, quoique fortifié par l'ennemi, a été enlevé ce matin parle l,r de hussards, qui a fait prisonniers une centaine de chasseurs avec leurs chevaux.
On annonce la bataille pour demain : le dimanche est décidément notre jour de combat! Puissions-nous être heureux demain dans toutes nos entreprises! La position des Français est immensément forte par nature et par art.
A entendre sonner les cloches à Toulouse, je suppose que toute l'armée et que tous les habitants communient et obtiennent l'absolution avant la bataille.
Bataille de Toulouse, dimanche 10 avril.
Jour de gloire pour les armées anglaise, espagnole et portugaise, mais jour de carnage pour tous!
La ville.de Toulouse est entourée de trois côtés par le canal de Languedoc et la Garonne. Sur la gauche de cette rivière, le faubourg que l'ennemi a fortifié sérieu-
sèment, en avant de l'ancienne muraille, forme une bonne tête de pont. Les Français ont aussi établi à chaque pont du canal des têtes de pont protégées par le feu de la mousqueterie et le canon. A partir des anciennes murailles, au delà du canal, à Test et entre celui-ci et la rivière d'Hers, s'élève une hauteur qui s'étend jusqu'à Montaudran et sur laquelle passent toutes les routes qui vont de la région est au canal et à la ville qu'elle défend. L'ennemi y a pratiqué cinq redoutes, communiquant par des lignes de retranchement; tous ces préparatifs de défense ont été faits avec une diligence extraordinaire. Sur l'Hers, tous les ponts auxquels nous pouvons avoir accès et par lesquels la droite des positions françaises pouvait être tournée, ont été coupés.
Cependaut, comme les routes de l'Ariège à Toulouse sont impraticables pour la cavalerie ou l'artillerie et presque pour l'infanterie, il n'y avait rien d'autre à faire que d'attaquer l'ennemi dans celte formidable position. Le maréchal Beresford traversa l'Hers et forma son corps en trois colonnes dans le village de Croix-Daurade et aussitôt emporta Monblanc. Il remonta ensuite le cours de l'Hers sur un terrain très difficile, dans une direction parallèle aux positions fortifiées de l'ennemi et, aussitôt qu'il arriva au point de les tourner, il forma ses lignes et s'ébranla pour l'attaque. Le lieutenant général don Manuel Freyre, avec l'armée espagnole, marcha le long de l'Hers en avant de Croix -Daurade, où il la mit sur deux lignes avec une réserve sur une hauteur en face de la gauche de l'ennemi. On y plaça aussi l'artillerie portugaise et la brigade de cavalerie du major-général Ponsonby en dernière réserve.
Aussitôt que la formation fut faite et qu'on put voir que le maréhal Beresford était prêt, le lieutenant général Freyre s'avança pour attaquer. Toute l'armée éprouva
bientôt la joie universelle de voir les Espagnols bien battus. Ils marchèrent en masse compacte pour gravir le flanc de la colline; à peu près à moitié chemin, ils s'arrêtèrent quelques minutes, puis repartirent pour s'emparer d'une forte redoute. A une portée de pistolet, l'ennemi ouvrit sur eux un feu violent de mousqueterie et d'artillerie. Les Espagnols furent repoussés avec une perte de près de quinze cenls tués ou blessés : l'affaire ne dura que quelques minutes et les survivants s'enfuirent à toutes jambes, pas tout de suite cependant, car ils étaient si entassés qu'ils ne pouvaient se démêler. Un de leurs régiments résista bien quelques minutes de plus que les autres, mais il se retira hors de portée beaucoup plus vite que le corps principal. Cette armée espagnole est peut-être la seule qui ait eu un contact aussi intime avec l'ennemi de l'Espagne depuis le commencement de la guerre : en tous cas, ces Lâches canailles eurent plus à souffrir que jamais aucune armée dans un si court espace de temps.
Aussitôt après leur retraite, le brave 42e marcha sur la position et prit cette même redoute, tombeau des Espagnols. Le 18e et le Ier de hussards se formèrent en face du centre de la position, les 10e, 17e et 15e de hussards sur notre droite. Le 18e fit un mouvement sur une position parallèle à une redoute dont notre brave infanterie venait justement de se rendre maîtresse et nous nous logeâmes dans cette position.
Le 10* de hussards, qui n'avait pas observé notre marche, prit le 18e pour un régiment de cavalerie ennemie et s'avança contre nous. Il tomba sous le feu d'une des redoutes frauçaises et ses pertes furent cruelles. Mon ami, le capitaine Gordon, eut une partie du dos emporté par un boulet. Il ne survécut que quelques minutes : en lui Sa Majesté perd l'un des meilleurs officiers de cavalerie.
Sur la gauche de la Garonne, le lieutenant général Hill chassa l'ennemi du faubourg fortifié, et le général Picton, avec sa brave 3e division, emporta la tête de pont du canal.
Dès lors l'armée se trouvait établie sur les trois côtés de Toulouse et la cavalerie fut envoyée pour couper les communications sur la seule route qui restait à l'ennemi.
Mous nous logeâmes dans des communs et des cours de fermes et tous les officiers se réunirent dans une seule maison.
Toulouse, lundi 11 avril.
L'armée a un jour de repos : nous occupons toutes les positions en dehors de la ville, nous en sommes absolument maîtres; nous voyons l'armée française très occupée à réparer les murailles et à préparer la défense : on croit cependant qu'elle se retirera aujourd'hui par la route du bas Languedoc, la seule dont elle peut disposer. A en juger par les mouvements de l'infanterie, lord Wellington essayera de s'en emparer demain. En cas de réussite, toute l'armée française tomberait en notre pouvoir.
Nos pertes d'hier sont très graves : on les évalue à quatre mille hommes. Quelques régiments ont perdu trois cents hommes et le brave 42* presque tous ses officiers. Les généraux Cole, Pack et Brisbane sont blessés. Nous n'avons pris qu'une pièce de canon.
Depuis le 8 courant notre brigade a demandé reçu de sept cents prisonniers faits par elle. Si les autres brigades de cavalerie ont fait de même, le nombre total doit s'élever à plusieurs milliers.
Mon ami Charles Poten, du 1er de hussards, a été blessé hier d'un coup de sabre sur le cou. Il était, sorti
pour faire patrouille et il rencontra une patrouille ennemie qu'il attaqua et fît prisonnière.
Le capitaine Fitz Clarence, du 10e de hussards, aide de camp de lord Wellington, a été blessé hier à la fesse.
La quantité des cadavres autour de nous est énorme : il faut enterrer les morts ou quitter nos positions.
Toulouse, mardi 12 avril.
L'ennemi a évacué la ville ce matin vers deux heures ; il se retire sur le bas Languedoc. Ainsi Soult a cédé à des forces égales en courage aux siennes la seconde ville de l'Empire français (J). Lord Wellington aurait pu couper la retraite à l'armée vaincue, mais il désirait épargner la vie de braves gens.
Une division de notre armée est entrée à huit heures à Toulouse par la porte de Saint-Cyprien, au milieu des acclamations de milliers de spectateurs. Elle a traversé la ville et l'a quittée par le faubourg Saint-Michel, poursuivant l'ennemi. Les autres divisions ont suivi Soult par différentes routes.
J'ai été envoyé à Toulouse pour trouver des munitions : le peuple me souhaita la bienvenue dans les rues et sur les places. Le cri de ce Vivent les Bourbons! » résonnait de tous côtés et tout le monde portait la cocarde blanche. Les femmes étaient très affairées; elles nettoyaient leurs vitres et disposaient des chandelles pour l'illumination de ce soir. Le drapeau blanc flottait sur le Capitole et toutes les fenêtres étaient occupées par de belles femmes portant des rubans blancs : elles attendaient l'entrée de lord Wellington. Je ne pus rester
(1) Woodberry était mal renseigné.
pour y assister, mais je vis les principaux officiers municipaux et les personnes de distinction de Toulouse sortir à sa rencontre. Je suivis alors la grande route pendant environ deux lieues et j'arrivai à un petit village nommé Odars. J'y passai la nuit dans un beau château; un bon prêtre qui l'habitait me donna un excellent dîner.
Escalquens, mercredi 13 avril.
Anniversaire de ma naissance : j'ai aujourd'hui vingtdeux ans, étant né eu 1792.
Quel plaisir, quelle joie de pouvoir écrire les nouvelles arrivées de Paris! Buonaparte a abdiqué le trône de France et un nouveau gouvernement est formé! C'est la paix !
Que Jupiter incruste Les sabres, les piques et les canons d'une rouille éternelle La paix fait mes délices (Pope).
Ces nouvelles ont été apportées à lord Wellington par le colonel Cooke, envoyé de Paris par les Alliés avec des messages particuliers pour les deux armées. Napoléon va se retirer à l'ile d'Elbe, dans la Méditerranée, avec une pension annuelle de huit millions de francs.
J'ai rejoint le régiment à Escalquens; toute l'armée a fait halte, et nous nous attendons très prochainement à un armistice.
Toulouse, jeudi 14 avril.
Je me suis rendu ce malin avec Luard, Hesse etDunkin à Toulouse. Il fallut aller près d'une heure à cheval par
les rues avant de découvrir une écurie. Nous eûmes presque autant de peine à nous procurer des logements, les hôtels regorgeant de monde. Nous visitâmes alors la ville. Lord Wellington demeure à la préfecture. Nous achetâmes chacun une cocarde blanche, et nous allâmes dîner dans un hôtel sur la place où nous rencontrâmes sept officiers de grosse cavalerie et Kelly, desLife-guards. Notre dîner, accompagné de beaucoup de musique, nous coûta à chacun 30 shillings environ. Nous entrâmes ensuite au théâtre. La scène était bien éclairée, mais la salle très mal : il n'y avait qu'un petit lustre au centre du plafond. Lord Wellington honorait de sa présence la représentation et la salle était pleine d'officiers anglais. Pendaut la pièce (Henri IV) on exécuta un chant de fidélité en l'honneur des Bourbons auquel toute l'assemblée répondit par le cri de : « Vive le Roi ! »
Les femmes d'une certaine catégorie emplissaient toutes les avenues conduisant au théâtre : leur conduite aurait fait rougir leurs pareilles en Angleterre.
Tous les militaires ne parlent que de la brillante conduite du J8e. Nos hommes se sont en effet battus comme des lions. Lord Wellington, en voyant notre charge, a dit : « Eh bien, si le 18e fait ainsi les choses, je n'aurai jamais à me plaindre de lui. »
Toulouse, vendredi 15 avril.
Le peuple est très poli et comprend très bien le service que nous lui avons rendu, mais les boutiquiers, connaissant l'ampleur des poches de John Bull, ont doublé tous leurs prix depuis notre arrivée.
La ville est pleine de déserteurs français : plus de deux mille hommes de l'armée de Soult se sont cachés pour attendre notre entrée. Soult a bien laissé à Toulouse
un général pour rassembler les traînards, mais le peuple s'est ameuté contre lui et Ta mis en prison.
Vivian a été transporté en ville; il est mieux, mais on ne sait pas encore s'il conservera son bras.
L'ennemi a laissé ici les généraux Harispe, Burrot, Saint-Hilaire et seize cents prisonniers, beaucoup de canons et d'énormes quantités de provisions de toutes sortes.
Voici les pertes approximatives de l'armée : Anglais, tués et blessés, 2,200; Espagnols, 1,800; Portugais,
Escalquens, samedi 16 avril.
Le château de ce coquet petit village est habité par un vieil amiral qui est un luron. Il a paradé dans tout le hameau sous son uniforme avec une cocarde blanche au chapeau.
Il est probable que nous resterons ici jusqu'à la signature de la paix et que nous irons alors à Bordeaux nous embarquer pour l'Angleterre.
Luard et Hesse sont revenus ce soir de Toulouse, dégoûtés d'une ville où tout est si cher.
Maureville, dimanche 17 avril.
Soult ne veut accepter aucune des propositions de lord Wellington : il dit qu'il ne peut croire à l'abdication de son maître tant qu'il ne tiendra pas la nouvelle de lui-même. Il a réuni hier soir son conseil de guerre; tous sont convenus de rester attachés à la fortune de Napoléon jusqu'à plus ample informé. Cette décision ayant été portée à la connaissance de lord Wellington pendant la nuit, nous reçûmes, à six heures du matin,
Tordre de marcher sur Castelnaudary : l'armée de Soult occupe une position près de la ville de Saint-Félix.
Nous rencontrâmes le 1er de hussards et formâmes la brigade. Je fus alors envoyé en avant avec un détachement formant patrouille pour découvrir l'ennemi. A Saint-Félix, toutes les femmes sortirent pour nous regarder et j'en vis beaucoup de jolies. J'appris là que l'ennemi était à Castelnaudary. Je suivis la grande route de Revel à Castelnaudary jusqu'à une demi-lieue de cette dernière ville, et je constatai que l'ennemi avait là un fort piquet de cavalerie dissimulé derrière un pli de terrain. Je partis moi-même en reconnaissance et j'eus bien de la peine à échapper à trois dragons ennemis. Après avoir établi un poste, je retournai vers le colonel Arentchild et je lui fis mon rapport sur nos positions respectives et la configuration du terrain. Je trouvai la brigade cantonnée dans des villages autour de Saint-Félix.
Chacun croit à une autre bataille pour demain, car lord Wellington ne se prêtera pas à parlementer plus longtemps avec Soult : il désire une déclaration immédiate en faveur de la nouvelle constitution et du nouveau gouvernement. Nous pensons que plusieurs régiments déserteront ce soir : des ordres sont donnés pour les recevoir dans nos lignes.
On dit que la cavalerie française souhaitait une rencontre personnelle avec la cavalerie anglaise dans ces belles plaines si favorables au déploiement de l'arme. Je ne sais si elle est encore dans ces dispositions, mais, pour ma part, je ne demande qu'une chose, c'est que le 188 en vienne aux mains avec deux de leurs meilleurs régiments, et je promets qu'ils seront proprement étrillés.
Le colonel Murray a rejoint aujourd'hui le régiment : il revient d'Angleterre, où il avait été rétablir sa santé, fort éprouvée par sa chute au passage de l'Esla, en Espagne.
Le colonel Arentchild est dans le petit village de Moutaigut, fondé par quelque famille anglaise de ce nom : je suis logé dans un misérable trou et j'ai une peur mortelle, car tous les paysans ont la gale.
Les ordres du jour de Vivian et de sir Stapleton Cottou au sujet de la conduite du régiment à la Croix-Daurade sont très flatteurs pour nous, les voici :
Ordre de la brigade.
« La Croix-Daurade, 9 avril 1814.
« C'est avec le plus sincère plaisir que le colonel Vivian félicite le major Hughes, les officiers, les sous-officiers et soldats du J8e de hussards de leur brillante bravoure et de leur extrême solidité dans l'affaire d'hier, qui s'est passée sous les yeux mêmes du commandant en chef. Le colonel a été très heureux d'apprendre que Sa Seigneurie a exprimé dans les termes les plus chaleureux son approbation de la conduite du 18e. Il déplore vivement que ses blessures l'empêchent pour quelque temps de partager les honneurs et les dangers de sa brigade, et il espère que le régiment, persévérant dans son système de fermeté dans les mouvements et d'énergie dans l'action, moissonnera de nouveaux lauriers. Son vœu le plus cher est de se retrouver à la tête du 18e.
« H. D. Clout,
a Chef d'état-major, v
Ordre général.
« Bruguières, 9 avril 1814.
« Le lieutenant général sir Stapleton Cotton a eu l'ex-
trème satisfaction d'être témoin de la conduite vraiment guerrière du 18e de hussards dans l'engagement d'hier, près de Toulouse, avec des forces ennemies supérieures. Le lieutenant général doit des remerciements au colonel Vivian, qui commandait sa brigade avec autant de jugement que de bravoure et qui malheureusement a été blessé au commencement de l'action. Il prie le major Hughes, commandant le 18* de hussards, les officiers, sous-officiers et soldats de ce régiment de recevoir ses remerciements pour leur belle conduite, leur solidité et le courage déployé par eux en cette occasion.
^Colonel Elly. A. A. G. »
Maureville, lundi 18 avril.
Soult a conclu ce matin un armistice avec lord Wellington et nous avons été dans les lignes françaises pour parler avec les officiers. Nous devons évacuer ce village et ses environs demain ; les troupes françaises l'occuperont. Nous nous retirerons sur les bords de la Garonne et nous y resterons jusqu'à la signature de la paix. Tout le pays a arboré le drapeau blanc et s'est déclaré poulies Bourbons.
Quinsey a diné avec moi et nous n'avons parlé que de l'heureuse Angleterre.
Maureville, mardi 19 avril.
J'ai changé de logement pour aller chez Mr. IUitton : c'est une bonne maison où l'on me traite bien. Ces genslà ont un fils prisonnier en Angleterre et je leur ai promis de lui faire parvenir des lettres.
Le capitaine Croker nous a rejoints hier : sa figure
porte la trace du coup de sabre et on verra toujours la cicatrice.
Après l'arrangement avec Soult, les Français croyaient que nous devions partir ce matin et un de leurs régiments de cavalerie est venu à nos cantonnements pour s'y loger : mais le colonel Murray a fait comprendre au colonel français qu'il n'avait pas d'ordres, et ils ont fait volte-face.
Mercredi 20 avril.
Nous avons fait une longue étape pour revenir sur Toulouse, mais par un autre chemin que quand nous poursuivions l'ennemi. Nous avons passé à Caraman, où les gros dragons ont leurs quartiers.
Soult est parti pour Paris et lord Wellington y ira aussi dans quelques jours; l'armistice est conclu pour deux mois. Les troupes françaises se sont substituées à nous aujourd'hui.
La ligne de démarcation est la Garonne, mais Toulouse restera aux mains des Anglais jusqu'à la paix.
Blagnac, jeudi 21 avril.
A onze heures nous avons trouvé à Toulouse le général Stuart, que nous n'attendions guère : il arrive de Paris avec des dépêches pour lord Wellinglon. Il a passé l'inspection du régiment pendant qu'il défilait sur le pont, et il a exprimé sa haute satisfaction de notre conduite à la bataille de Toulouse. Il nous a fait connaître les termes flatteurs dans lesquels lord Wellington s'est exprimé sur notre compte.
Les habitants de Toulouse étaient tous dans la rue ou aux fenêtres pour voir passer notre beau régiment.
Beaucoup de militaires français, ayant vu notre charge à la Croix-Daurade, nous connaissaient aussi bien que les Toulousains.
Nous passâmes une fois de plus le pont sur la Garonne et nous nous dirigeâmes sur cette ville. Je fus logé chez le curé, qui m'offrit de bon via.
A neuf heures, je me rendis avec Kennedy au bal que lord Wellington donnait au Capitole de Toulouse. Il y avait tant de monde que nous eûmes beaucoup de peine à entrer dans la grande salle d'honneur. Parmi les étrangers, je vis Suchet : il portait l'uniforme des hussards, avec une immense moustache et une tresse de cheveux pendant sur chaque épaule. Le grand lord était couvert d'étoiles et d'ordres. La salle était superbement décorée de lanternes de couleurs, de lauriers et de fleurs. Il y avait plusieurs beaux transparents. Près de deux cents officiers français assistaient au bal.
L'Isle-Jourdam, vendredi 22 avril.
Nous avons traversé Colomiers et Léguevin, anciens quartiers du régiment; les habitants paraissaient heureux de nous revoir : ils priaient le ciel pour notre bon retour en Angleterre. Je me logeai près d'Aubiet, avec Croker et Quinsey, dans la maison d'un bûcheron. Le maire, jeune homme très poli, nous apporta du vin et nous offrit tout ce qui pourrait nous être agréable : mais Croker était en ce moment de très mauvaise humeur et il le renvoya à ses affaires d'une façon assez brutale.
En revenant du bal, Kennedy a couronné son cheval ; il est lui-même grièvement blessé au côté et au bras droit. Luard et Hesse sont encore à Toulouse à coqueter avec les jolies femmes : je voudrais bien être avec eux.
Buonaparte a demandé deux cents pièces de canon
pour fortifier l'île d'Elbe et une frégate pour le protéger, lui et ceux qui l'ont suivi, contre les corsaires. Je crois que sa demande a été repoussée. Il est encore à Fontainebleau, mais il partira sous peu de jours.
Auch, samedi 23 avril.
On nous dit ce matin, que Buonaparte est parti de Fontainebleau mercredi dernier pour l'île d'Elbe, accompagné de plusieurs de ses généraux.
Après une agréable étape, nous sommes arrivés à cette grande ville et nous avons été reçus avec la plus grande politesse par tous les habitants. Les drapeaux blancs et les bannières de même couleur flottent sur toute la ville.
Je suis logé dans la maison d'un gentilhomme, qui a émigré en Angleterre pendant la Révolution et qui a servi quelques années dans notre armée : il parle très bien anglais.
Les officiers ont tous dîné ensemble, au nombre de seize. Comme nous allions nous mettre à table, un aide de camp de Soult arriva avec un lieutenant de nos dragons légers, portant des ordres au général français qui commande à Bayonne. Nous les invitâmes. Le Français nous raconta plusieurs anecdotes sur Buonaparte : il était près de lui, à Fontainebleau, quand il signa son abdication. Il nous disait que toutes les fois qu'il pensait à son cher Empereur, son seul ami, les larmes lui venaient aux yeux. Il ajouta : « Je crois que l'armée française servira fidèlement Louis, maintenant qu'elle lui a prêté serment, mais je suis sûr qu'elle servirait bien plus volontiers Bonaparte, m Cet officier a vu Buonaparte faire ses adieux à sa garde à Fontainebleau : tous les assistants pleuraient. Il leur recommanda d'être fidèles
au nouveau Roi que la France avait choisi et les supplia de ne pas oublier leur chère pairie, si longtemps malheureuse. Il ajouta en parlant : ce Ne pleurez pas sur mon sort, je serai heureux si je sais que vous Têtes. Je ne puis vous embrasser lous, mais j'embrasserai votre général. » Ce qu'il fit. Il demanda alors l'aigle, qu'il baisa : — « Ah, chère aigle! puissent les baisers que je te donne, retentir aux oreilles de la postérité! Adieu, adieu, mes héros! n II monta ensuite dans sa voiture. A ce moment il était incapable de maîtriser son émotion; il versa quelques larmes et se sépara de sa fidèle garde qui pleurait en offrant au ciel des prières pour sa vie et son bonheur, et peut-être aussi pour quelque occasion favorable de se déclarer à nouveau pour lui.
Quand l'offre de la pension de 8 millions fut faite à Buonaparte, il répondit par ce mâle refus : « C'est trop peu pour un Empereur et trop pour un vieux soldat comme moi. »
Nous saoulâmes presque l'aide de camp et son guide; ils doivent voyager à raison de douze lieues par jour (trente-six milles) jusqu'à Bayonne.
Grant parle remarquablement bien français : quand l'aide de camp nous eut raconté tout ce que nous voulions savoir, ce fou de Grant se mit à l'injurier à cause de son attachement à Buonaparte, et il décontenança ce pauvre garçon.
Lavardens, dimanche 24- avril.
Partis d'Auch, ce matin à huit heures, nous vîmes venir au-devant de nous, en entrant dans Lavardens, des jeunes femmes et des enfants portant des drapeaux blancs et des fleurs, et poussant des acclamations et des cris de bienvenue. Nous nous logeâmes dans deux chà-
208 JOURXAL DU LIEUTENANT WOODBERRY.
teaux, Croker et moi dans l'un, et Luard dans l'autre. Nous dînâmes d'abord tous avec les maîtres de mon château, puis nous allâmes chez Luard, où nous fûmes régalés par le maire, de la façon la plus magnifique. Le soir, un de ses amis, le maire de Montas, vint causer avec nous : cet individu accablait Buonaparte d'injures, plus qu'il ne convient à un Français de le faire. Il a armé ses paysans, et si Auch ne s'était pas déclaré en faveur des Bourbous, il l'aurait attaqué.
Pauvre diable de Buonaparte ! Le songe de sa grandeur est fini : il va se réveiller à l'île d'Elbe. Il y a six mois, il négociait pour garder les bords de l'Elbe; il y a trois mois, il offrait de traiter pour les bords du Rhin; dans les premiers jours de mars, il ne se trouvait pas satisfait des limites de l'ancienne France, et maintenant que toutes ses prétentions sont détruites, il parlemente encore pour obtenir quelques articles d'ameublement, quelques livres, quelques bouteilles de vin. Hélas! pauvre Napoléon !
Gondom, lundi 25 avril.
Sur la route de Condom, nous avons traversé le village champêtre de Castéra, réputé pour ses eaux ferrugineuses.
Tout le régiment est logé ici dans d'excellents quartiers. Vers six heures, le duc d'Angoulême et le comte de Grammont, qui servait au 10e de hussards, sont arrivés. Le préfet, le maire, la municipalité, le régiment de cavalerie porlugaise du général Campbell, une escorte d'honneur de gardes nationaux avec des drapeaux blancs, sont sortis à leur rencontre et les ont suivis dans la ville au milieu des acclamations. Le soir, la ville a été brillamment illuminée et les rues
décorées avec beaucoup de goût de guirlandes de fleurs jetées en travers.
Mon aimable hôte, un prêtre, m'a donné un bon dîner; après avoir soupe avec Russel, je me suis promené par la ville pour voir les illuminations, en compagnie de plusieurs dames que je rencontrai.
II y a, à deux lieues d'ici, un petit village où l'on peut obtenir un Diplôme de menteur. La méthode pour faire les chevaliers de cet ordre est très curieuse ; comme nous nous attendons à rester ici quelque temps, je me propose d'y aller et de me faire recevoir chevalier.
Il y a quelques jolies femmes à Condom, mais les officiers de cavalerie portugaise, qui sont logés ici, sont leurs favoris : deux d'entre eux vont se marier.
Lisse, près Nérac, mardi 26 avril.
Nous avons quitté Condom ce matin et nous avons trouvé à Nérac l'escadron de gauche et l'ordre pour les compagnies K et C d'aller à Lisse, où je suis logé. La compagnie C, sous les ordres de Luard, esta Casagrand.
Je suis dans un beau château, appartenant à un marquis de la vieille noblesse du pays : il est venu me recevoir à la porte et me souhaiter la bienvenue. Il porte la croix de Saint-Louis. Son fils parle anglais. La femme et ses deux jolies filles m'ont accueilli de la façon la plus aimable.
Lisse, mercredi 27 avril.
J'ai été ce matin, à cheval avec le fils de mon hôte, à Casagrand, pour voir Luard, mais il était absent. A notre retour au château, nous trouvâmes trois officiers de l'armée de Suchet, qui venaient faire une visite à la
famille, étant fils de voisins. Ils dînèrent avec nous et restèrent jusqu'au soir. Ils ont beaucoup admiré mon cheval Dick. Un des officiers appartient au corps des cuirassiers, et il m'a raconté de curieuses histoires sur les armées de Catalogne.
Le vieux gentilhomme qui habite ce château est le marquis de Comminges et son fils aîné, mon compagnon de ce matin, le comte de Saint-Seurin. La mère, deux filles, belles jeunes femmes, complètent la famille avec douze ou quatorze domestiques. La table est somptueuse; je prends mes repas avec eux. Ils ne boivent ni thé ni café le matin et je suis forcé de déjeuner seul. Le marquis et le comte, son fils, sont tous deux chevaliers de Saint-Louis et portent toujours un ruban rouge à leur habit ainsi qu'une cocarde blanche au chapeau. Le drapeau blanc flotte sur le château. Les filles du marquis sont charmantes et leur vieille mère est très bonne pour moi. Je donne au comte des leçons d'anglais et lui me donne des leçons de français.
J'ai été aujourd'hui au quartier général à Mézin, où on faisait l'appel de la compagnie. Le soir nous avons rencontré, chez une Mme Mélignan, tous les gens comme il faut de la ville, jeunes ou vieux. C'est ce qu'on nomme la société. J'ai vu là plusieurs très jolies filles. Les cartes et la conversation étaient les distractions de la soirée; j'ai remarqué que beaucoup d'hommes comprennent l'anglais. Cette société se réunit tous les soirs, et on m'assure qu'il y a quelque chose du même genre dans toutes les villes du midi de la France. Il y avait plusieurs chevaliers de Saint-Louis et d'autres représentants de la vieille noblesse du pays. La plupart des habitants de cette ville vivent sur leurs propriétés.
Lisse, vendredi 29 avril.
Je ne suis revenu à Lisse que ce matin, et j'y ai amené Chambers, chez qui j'avais couché. Nous devons rester quelques semaines dans nos quartiers actuels avant de nous embarquer à Bordeaux pour l'Angleterre.
Lisse, samedi 30 avril.
J'ai reçu, cet après-midi, une invitation des habitants de Nérac pour un bal et un souper qu'ils offrent aux officiers de la brigade de hussards, demain soir. Le comte a promis dem 'accompagner.
jVérac, dimanche 1er mai.
Je suis venu à Nérac avec le comte, pour assister au bal. Nous avons d'abord dîné avec Croker, puis nous sommes allés à la promenade sur les bords de l'Auzoue. Nous y rencontrâmes les plus charmantes filles du pays. Je me croyais presque à Vauxhall.
A huit heures, nous nous sommes rendus au théâtre, que nous trouvâmes tout noir. Nous le fîmes éclairer, et, jusqu'au lever du rideau, Grant et Hesse nous amusèrent, ainsi que toute l'assemblée, par diverses bouffonneries, des chansons, etc. Vers neuf heures, la représentation commença : d'abord un ballet, puis une danse sur la corde, des chants et des danses diverses, le tout pour l shilling 10 pence, et encore nous avious une loge d'avant-scène. Grant avait certainement pris une certaine dose de vin : entre chaque acte il récitait des morceaux comiques en italien.
Vers dix heures, nous nous rendîmes au bal. La salle
n'était pas grande et nous avions à peine assez de place. J'ai dansé, pour la première fois, les contredanses françaises, qui me plaisent beaucoup, avec de très jolies filles. Les femmes françaises sont d'une légèreté admirable; elles ont les plus jolis pieds et les plus fines attacbes, et non pas une ou deux dans le nombre, mais toutes sans exception dans cette partie de la France. Les hommes dansent très bien, quelques-uns trop bien : on les prendrait pour des maîtres à danser.
J'ai quitté le bal à sept heures, pour revenir au château avec le comte.
Lisse, lundi 2 mai.
Je ne me suis levé que pour dîner; j'ai alors été assassiné de questions par ces dames; il a fallu leur raconter tous les détails de la fête d'hier, leur dire le nom de mes danseuses, etc.
Dans l'après-midi, le second fils du marquis est arrivé au château avec sa femme, venant de sa demeure de Faleyras, sur la rive droite de la Garonne.
Quelle différence avec la vie anglaise! Un homme de bonne famille peut ici, pour 2 ou 300 livres par an, mener un train qui lui en coûterait 1,500 en Angleterre.
J'ai demandé à transporter ma compagnie de Lisse à Nérac, pensant que les hommes et les chevaux y seraient mieux. Mais le maire de Nérac s'y oppose et le colonel Arentchild ne veut pas m'y autoriser. Mes cavaliers sont logés dans des chaumières disséminées, deux ou trois ensemble; il y en a qui sont à près de trois milles de moi.
Lisse, mardi 3 mai.
Croker est venu au château, mais il n'a pas mis pied
à terre, ce qui a beaucoup contrarié le marquis : j'ai excusé le capitaine.
J'ai été à cheval avec le comte et une de ses sœurs, chez M. Pascon, dont le château est un peu plus haut dans la vallée, sur la route de Barbaste. Le capitaine Pascon me présenta à sa charmante et malicieuse sœur. Après avoir pris quelques rafraîchissements, nous retournâmes à Lisse, accompagnés une partie du chemin par les Pascon.
Le principal motif de notre promenade était de me montrer une petite propriété qui est à vendre : elle consiste en une assez belle maison, bonue pour une famille de huit à dix personnes, avec soixante acres de terre à l'entour, prix : 1,000 napoléons. Mes amis de Lisse voudraient me la voir acheter.
Pascon est officier de cuirassiers dans l'armée de Suchet. Il m'a dit que son régiment a battu notre 20e de dragons légers en Catalogne, pendant la dernière campagne. C'est possible, bien que la chose me paraisse invraisemblable. Mais peu importe, nous sommes tous amis maintenant. Puissions-nous rester ainsi longtemps! Je suis las de la guerre.
Lisse, mercredi 4 mai.
J'ai péché ce matin dans l'Auzoue, avec le comte et sa sœur cadette : nous avons pris quelques carpes.
Le roi de France, Louis XVIII, a quitté l'Angleterre dimanche matin, 24 avril. Il a fait la traversée sur le yacht Royal Sovereign. Le prince-régent, avec toute sa cour, a pris congé de Sa Majesté à Douvres : il lui avait fait cadeau, avant son départ, d'une voiture de voyage et de six chevaux gris. Il a aussi donné une voiture et quatre chevaux à la duchesse d'Angoulême.
Lisse, jeudi 5 mai.
Un troisième fils du marquis est arrivé ce matin; il vient de Bayonne où il était en visite II a été destiué à la marine et il était capitaine au service portugais. C'est un aimable jeune garçon, le chéri de la famille.
Terrible orage hier soir : les éclairs étaient si effrayants que je me suis retiré de bonne heure dans ma chambre à coucher, d'où je ne pouvais les voir.
Lisse, vendredi 6 mai.
La famille du marquis est très religieuse mais non bigote. Depuis que je suis logé chez eux, les fils mangent tous les jours de la viande, tandis que les autres s'en abstiennent certains jours de la semaine.
Lisse, samedi 7 mai.
J'ai été visiter un vieux château dans la vallée, au delà de Mézin. Les dames, qui m'accompagnaient, étaient toutes à califourchon, à la mode du pays : aussi n'ai-je pu reprendre contenance qu'au bout d'un certain temps. Nous étions sous bois et à l'abri du soleil. Les jardins et les plantations du château sont magnifiques. Après un crochet sur Casagrand, nous revînmes à Lisse, ornés de roses et enchantés de notre promenade.
Lisse, dimanche 8 mai.
On raconte que le partisan Florio a été pendu par la populace à Pau. J'ai peine à le croire, et si c'est vrai, j'aurais une bien mauvaise opinion du peuple français.
Quelle raison y a-t-il de supprimer un homme qui a bravement combattu pour le gouvernement qu'il servait et qui a reconnu la nouvelle constitution dès qu'il apprit l'abdication de Buonaparte?
La nouvelle constitution a été brûlée à Bordeaux, en grande cérémonie; tout le monde en est mécontent. Je soupçonne les Français de regretter déjà leur héros : il n'y a qu'un militaire qui puisse gouverner ces gens-là.
Lisse, mardi 10 mai.
Nous donnons demain un bal aux daines de Mézin et de Nérac : les organisateurs sont le colonel Areutchild, les lieutenants Hesse et comte Bobers. On ne parle que de cette fête et on prépare ses plus beaux habits.
Luard est venu ce matin au point du jour pour chasser. Après déjeuner, nous allâmes chez M. Pascon, qui nous accompagna dans le bois avec le fils du marquis : mais nous eûmes peu de succès, et nous revînmes comme nous étions partis, sans le moindre lapin.
Mon trompette est venu ce soir 'au château avec son instrument et il a joué différentes danses anglaises à la mode : nous avons dansé pour amuser le vieux marquis.
Lisse, jeudi 12 mai.
Je suis allé avec le comte à Nérac pour assister au bal donné par les officiers de la brigade de hussards. Nous avons dîné ensemble à l'hôtel de l'Etoile, où se trouvaient beaucoup d'officiers du Ier de hussards.
C'est le préfet qui a eu l'obligeance de nous prêter ses salons : ils étaient décorés de lauriers et de roses, en guirlandes, entremêlés de lanternes de couleur. De beaux lustres complétaient l'éclairage. Il y avait au moins
soixante jeunes femmes venues là pour danser, et le double qui se contentaient de regarder. On a joué alternativement les contredanses anglaises et françaises : toutes les quatre danses, il y avait une valse. Les rafraîchissements étaient préparés avec le plus grand luxe. La galerie qui conduisait à la salle de bal était très jolie ; de chaque côté de petites portes s'ouvraient sur des buffets. A son extrémité, un transparent représentait une dame française et un hussard fléchissant le genou devant elle.
Notre musique était à l'un des bouts de la salle, et un orchestre français occupait l'autre. Nos musiciens ont eu un grand succès. J'ai dansé avec quelques femmes élégantes le cotillon français, que j'aime beaucoup. Les Françaises, qui raffolent des danses anglaises, prêtaient toute leur attention à nos inslruclions. J'essayai aussi de valser, mais je me trouvai si étourdi que je tombai, au grand amusement de la société.
Les femmes, belles pour la plupart, dansaient d'une façon délicieuse; leur manière de valser est très gracieuse. Les hommes sont de bons danseurs, bien meilleurs qu'aucun des officiers anglais, mais ils avaient l'air de professionnels qui cherchaient à s'éclipser mutuellement et à nous donner des leçons.
Parmi nos rafraîchissements, il y avait du punch, que les Françaises aiment à la folie; malheureusement elles en buvaient trop : une jeune femme était si grise qu'elle dut renoncer à danser.
La fête dura jusqu'à sept heures. Le comte ne dansa pas une seule fois ; mes belles hôtesses du château avaient du reste refusé d'assister à ce bal. Je soupçonne la vieille noblesse de ce pays d'être fière à l'excès. Sans doute mes chers amis de Lisse considéraient cette société comme indigne de la présence de la famille d'un marquis.
Lisse, vendredi 13 mai.
Déluge de questions de la part des dames du château au sujet de la fête d'hier; exigence des détails, des conversations, des cancans.
Nous pensons nous embarquer sous peu sur la Garonne pour rentrer en Angleterre.
Lisse, samedi 14 mai.
J'ai chassé le renard avec le comte : nous en déterrâmes un que nous avions poursuivi et ma chienne Vitoria le tua.
Le capilaiue Luard permute de la compagnie E à la compagnie K, et le capitaine Crokcrà la compagnie D à cause du capitaine Cléments, qui nous a rejoints et qui réclame son ancienne compagnie E. Luard n'est pas content.
Lisse, dimanche 15 mai.
Le maréchal Suchet et son armée entreront à Toulouse le 17. On dit que le quartier général anglais sera déplacé aujourd'hui.
Il parait que le maréchal Soult est aux arrêts à Paris : il connaissait, dit-on, l'abdication de Buonaparte et l'état des affaires à Paris trois jours avant la bataille de Toulouse et il aurait pu l'éviter. Pour ma part je pense que, eût-il connu l'entrée des alliés à Paris, il était en droit de combattre contre nous ou toute autre armée qui se serait opposée à lui. Du reste, aussitôt qu'il a connu officiellement l'abdication de Buonaparte, Soult s'est déclaré pour le nouveau gouvernement. J'espère qu'un
général brave et capable comme lui saura se justifier aux yeux de la France et de l'Europe, et je serais désolé d'apprendre qu'il est arrivé quelque mésaventure à ce brave qui a défendu sa patrie contre l'invasion.
Lisse, lundi 16 mai.
Le second fils du marquis et sa charmante femme sont partis hier pour leur château de Postiac. Le château paraît bien triste sans eux : ils m'ont fait promettre d'aller les voir si je passe par Bordeaux pour aller en Angleterre.
Nous avons encore chassé aujourd'hui, mais sans beaucoup de succès. La terre est si sèche que le fumet du renard ne persiste pas plus d'un quart de minute. Les chiens sont facilement en défaut.
Luard est venu au château pour y rester avec moi : il a été très bien reçu par le bon marquis et sa famille.
Lisse, mardi 17 mai.
Nous avons ordre de nous tenir prêts à nous rendre à Cherbourg pour nous y embarquer. C'est quarante-deux jours de marche environ, à travers la plus belle partie de la France. Les gros bagages et les cavaliers démontés rentrent par Bordeaux.
Lisse, mercredi 18 mai.
Vingt mille hommes d'infanterie anglaise vont s'embarquer à Bordeaux pour l'Amérique- Le 14e de dragons légers y va aussi.
L'infanterie a donné un bal à Condom, mais il y avait peu de femmes.
Le lieutenant Crofton, du 82% a épousé la semaine dernière une très belle jeune fille française à La Réole. Son régiment va en Amérique.
Mézin, jeudi 19 mai.
Je suis venu à Mézin pour assister au bal donné par les officiers du régiment aux femmes de cette ville, dans les salons de Mme Mélignan. Les femmes sautèrent et burent du punch jusqu'à cinq heures du matin. Waldie nous a beaucoup amusés : en essayant de tomber aux pieds d'un ange charmant, il déchira malheureusement son pantalon par derrière et aux genoux et cela fit bien rire. Russel aussi nous a divertis : nous l'avons fait danser après l'avoir grisé; résultat, plusieurs jambes endommagées.
Lisse, vendredi, samedi, dimanche et lundi, 20, 21, 22, 23 mai.
Tous les officiers ont reçu l'ordre de renvoyer leurs domestiques portugais aux différentes brigades portugaises qui doivent les recevoir pour les rapatrier. Les officiers qui commandent les régiments sont rendus responsables de l'exécution de cet ordre. Je ne pourrai donc pas emmener en Angleterre mon fidèle Sparem Joe, qui le désire tant.
Les quartiers généraux anglais et français sont maintenant à Toulouse, mais les officiers se fréquentent peu. Il y a dans le cœur des Français une haine profonde contre l'Angleterre; la nuit dernière, plusieurs officiers ont été insultés parce qu'ils portaient la cocarde blanche et on a môme été jusqu'à l'arracher de leurs chapeaux.
Lisse, mardi 24 mai.
Le régiment s'est rassemblé en ternie de marche pour l'appel sur la grande route, entre Nérac et Mézin.
Presque toutes les Françaises sont désireuses d'avoir des maris anglais et je crois vraiment que les plus riches d'entre elles accepteraient les propositions d'un simple hussard. Elles s'habillent, chantent et dansent dans l'espoir de gagner nos cœurs.
Lisse, mercredi 25 mai.
J'ai chassé presque toute la journée; nous avons fait lever un loup, et nous l'avons forcé à grand'peine. Il a tenu tête aux chiens, mais le plus jeune fils du marquis l'a tué d'un coup de fusil. Il était de la taille d'un chien de Terre-Neuve et avait dévoré deux moutons ce matin, ce qui le rendait un peu lourd. Demain ou après-demain, quand nous aurons un nombre suffisant de chiens, nous devons chasser un sanglier qu'on nous a indiqué dans les environs.
Nous attendons chaque jour l'ordre de rapatriement : mais nous vivons si heureux ici, les habitants sont si aimables que je resterais quelques mois de plus sans regretter l'Angleterre, où j'ai pourtant de bien chers amis.
Barbaste, jeudi 26 mai.
Je suis parti de Lisse ce matin à cinq heures avec les fils du marquis. A Barbaste, à six heures, nous avons rencontré les chiens et les chasseurs au nombre de dixhuit. Nous trouvâmes bientôt quantité de lièvres, mais
les chiens n'en tuèrent pas. Nous fîmes quelques bonnes poursuites, jusqu'à deux milles, quand les chiens voulaient bien retourner eu arrière. Deux des chasseurs avaient des cors dont ils sonnaient souvent, mais les chiens ne faisaient attention ni aux cors, ni aux cris, ni aux fouets et ils n'allaient qu'où ils voulaient. Dawson et moi, les deux seuls Anglais présents, nous nous sommes bien amusés.
Lord Wellington allant à Madrid a été poursuivi à coups de pierres par les troupes espagnoles. Quelle tourbe de lâches ingrats!
Lisse, vendredi 27 mai.
J'ai été chasser le lapin ce matin de très bonne heure. Vers dix heures, je me rendis au conseil de guerre à Mézin. J'allai voir Luard chez Mme Méliguan, qui m'invita à diner : mais c'est un jour maigre et je fis un médiocre repas. L'après-midi, je rendis visite à plusieurs dames et je revins à Lisse pour retrouver Dawson. Il est venu passer la nuit au château pour chasser avec nous demain.
Lisse, samedi 28 mai.
A quatre heures ce matin, le comte, son frère, Dawson et moi nous sommes sortis avec nos fusils. Nous avons d'abord été réveiller M. Pascou, qui s'est joint à nous et nous avons commencé la chasse avec six paires de lévriers. Un des meilleurs chiens est parti cette nuit à la poursuite d'un renard qui s'était réfugié dans la cour de la ferme. Nous le suivîmes pendant quelque temps, mais sans succès et nous revînmes avec un lièvre et deux lapins.
On n'a jamais tant vu de loups dans les bois : on attribue cette invasion aux combats dans les Pyrénées, qui les ont rejetés dans les forêts. Ils enlèvent un mouton par jour.
L'ordre d'étapes pour le régiment est arrivé ce soir : nous partons lundi.
30 mai, Casteljaloux. — 31 mai, Bazas. — 1er juin, Rions. — 3 juin, les Bons-Enfants. — 4 juin, Saint- André.
Lisse, dimanche 29 mai.
A la parade ce matiu toute la compagnie avait des branches de chêne au bonnet. Les hommes étaient enchantés d'apprendre que nous partons demain.
Waldie a eu hier un grave accident. Comme il revenait de diner à une loge maçonnique, sa jument a pris peur et l'a jeté contre -un arbre : il a le bras gauche cassé. Il était gris, me dit-on.
Le comte m'a donné aujourd'hui en souvenir de lui un petit bol en noix de coco joliment ciselé par lui-même. Je lui ai offert en retour une petite poire à poudre. Quant aux jeunes dames et à leur mère, je n'ai pas besoin de gages pour ne les oublier jamais : jamais leur bonté ne s'effacera de ma mémoire.
Luard est allé à Mézin prendre congé des dames : j'aime mieux n'y pas aller. Les femmes de ce pays ont des sentiments très vifs et je ne puis supporter de voir pleurer uue femme. Luard est un vrai bourreau de cœurs : il ne craint pas d'aller faire ses adieux à de pauvres créatures dont il a détruit à jamais le bonheur.
Gasteljaloux, lundi 30 mai.
J'ai quitté Lisse avec tristesse, après d'affectueux adieux.
Je jette bien des regards en arrière En quittant des amis que je chéris.
Peut-être en trouverai-je d'autres, Mais certainement pas d'aussi chers!
Le comte et son frère m'ont fait la conduite jusqu'à un mille de Casteljaloux : nous nous sommes séparés, mais pas pour toujours, nous devons nous retrouver à Paris l'an prochain.
Je suis logé chez un vieil officier du génie qui était au service des rebelles en Amérique et qui a été fait prisonnier par lord Cornwallis. Il dit quelques mots d'anglais, mais sa femme parle la propre langue du diable, car je ne puis comprendre un mot de ce qu'elle raconte. Il paraît qu'elle est folle et, qu'ayant perdu un fils dans les guerres, elle me prend pour lui. Il y a quelques minutes elle est entrée dans ma chambre et m'a causé une frayeur mortelle en me prenant dans ses bras et en me serrant de toutes ses forces. J'ai fermé ma porte à clef pour qu'elle ne me joue pas encore un de ses tours.
Nous avons déjà traversé cette ville autrefois avec l'armée du maréchal lîeresford.
Le capitaine Russel, les lieutenants Morris et Duukin rentrent par mer avec les hussards démontés du régiment. Le 18e se joindra à la 2e brigade de la division de gauche de cavalerie auglaise et traversera la France pour se rendre à Calais et à Boulogne, ports d'embarquement pour l'Angleterre.
Bazas. mardi 31
mai.
Vitoria a mis bas hier et j'ai une petite famille à transporter : il faut au moins que je garde deux chiens, qui sont promis. J'ai acheté un panier pour les mettre et je les chargerai sur la mule. J'ai pris aujourd'hui le commandement de la compagnie C.
Loupiac, mercredi 1er juin.
Le régiment a traversé la Garonne à Langon en barques, sans accidents. La rivière est en cet endroit trop large et trop rapide pour permettre la construction d'uu pont de bateaux. Je dirigeai alors ma compagnie sur le village de Loupiac, sur la rive droite de la rivière, à deux milles environ de Rions. Après avoir changé de vêtements, je montai Jeannette et je me rendis à Postiac; j'eus à traverser un pays où les routes sont inconnues et je trouvai à grand'peine le château du second fils du marquis. J'y reçus l'excellent accueil auquel je m'attendais. A souper, mon hôte me fit goûter ses vins, comme il me l'avait promis : ils sont certainement les meilleurs de France, et j'étais plein d'entrain quand je me suis couché.
A Montarouze et à Faleyras, où j'étais le premier Anglais qu'on eût vu, je fus joliment reluqué : les gens s'ébahissaient devant mon bel uniforme et criaient : « Superbe ! maguifique ! >
Postiac, jeudi 2 juin.
Nous attendions à diner une dame qui n'a jamais vu d'Anglais, mais un deuil de famille l'empêcha de venir.
Ce matin, j'ai visité le château : c'est un des plus beaux que j'aie vus. Il est disposé dans le goût anglais, mais les murs sont couverts de riches tapisseries. Le service d'argenterie est aussi beau que celui du marquis.
J'ai fait le tour des vignobles et je suis entré dans la cave, qui est si fraîche que j'en sortis tout refroidi : je grelottais encore une heure après.
Vers trois heures, après le dîner, je pris congé de l'aimable femme de mon hôte, lequel m'accompagna jusqu'à Loupiac, où je croyais trouver ma compagnie. Mais le régiment était déjà parti. Apprenant que Luard avait dit au colonel que j'étais malade, je me décidai à aller avec mon ami voir son frère à Saint-Macaire. Nous y arrivâmes à neuf heures du soir, à la grande surprise de la famille, qui ne nous attendait pas. Après un bon souper, je me retirai très fatigué, car hier et aujourd'hui je n'ai pas fait moins de vingt-trois lieues à cheval et je suis encore à quinze lieues de mon régiment.
Les Bons-Enfants, vendredi 3 juin.
Ce matin à quatre heures, je déjeunai avec les deux frères et, après leur avoir fait mes adieux, je pris un bateau pour aller à Rions, distant de trois lieues. Le batelier s'arrêta un moment à Langon, ce qui me permit de prendre congé d'autres amis. A Rions, je trouvai Ipper avec mes chevaux et nous allâmes jusqu'à une ville appelée Créon, où le maire se promenait avec un bonnet blanc sur la tête : je le prenais pour un fou.
Je venais à peine de finir de dîner que l'ordre arriva pour le régiment de se rendre à Bons-Enfants, Carbon- Blanc et Saint-Loubès. Mous ne pûmes nous loger qu'à minuit après une étape de trois lieues. Je fus mis dans
un château, et je forçai le propriétaire à me donner à souper, ce qu'il ne paraissait pas disposé à faire.
Bordeaux, samedi 4 juin, anniversaire de la naissance du Roi.
Je suis allé ce matin avec Dupérier visiter cette magnifique cité. La Garonne est couverte de navires et comme c'est aujourd'hui l'anniversaire de la naissance du roi d'Angleterre, ils sont tous pavoises. Les vaisseaux de guerre anglais qui sont dans la rivière ont tiré la salve royale à une heure.
On voit quelques traces d'un nouveau pont, Dieu sait quand il sera terminé!
La visite des monuments, et surtout des quais, m'intéressa vivement. Les immenses magasins, pleins de toutes sortes de marchandises et surtout de vins, n'ont d'égaux dans aucun port d'Europe, Londres excepté.
Dupérier est né ici et il y a vécu jadis : il était riche alors. Il a été frapper à la porte d'une belle maison qu'il habitait autrefois et il a demandé aux gens qui y demeurent depuis combien de temps ils l'occupent. « Dix-neuf ans, ont-ils répondu. — Qui demeurait ici avant vous? — Un jeune fou du nom de Dupérier qui est mort en Angleterre. »
Nous rejoignîmes le régiment à Saint-André de Cubzac. Ma compaguie était cantonnée dans un petit village à un mille de là; mes domestiques et mes bagages étaient avec le capitaine Kenuedy, dans un grand château. Le propriétaire est plus poli que je ne demande à un homme de l'être avec moi : à peine arrivé, il m'a pris dans ses bras et m'a embrassé. Comme vengeance, demain matin avant de partir, j'en ferai autant à sa femme, car elle est jolie.
Montlieu, dimanche 5 juin.
La 2e division de la colonne de gauche s'est mise en marche à sept heures, sous le commandement du colonel Arentchild, pour Montlieu, et nous sommes répartis dans un certain nombre de petits villages. Notre division se compose d'une brigade de hussards et d'un peu d'artillerie montée sous les ordres du colonel Dixon, en tout quinze cents chevaux.
La cavalerie anglaise, autorisée à traverser la France, se compose de dix-huit régiments, de soixante-six escadrons, qui, d'après les calculs les plus modérés, montent à neuf mille chevaux; ceux de l'artillerie, qui marche avec les deux colonnes, s'élèvent à environ seize cents. Le général Vandeleur commande la colonne de gauche.
Je suis logé dans une ferme : les paysans sont très polis, mais leur vin est bien mauvais.
Nous avons remonté notre musique : Deane, le capitaine-trésorier, a été il y a quelques jours à Bordeaux pour acheter des instruments, et nos musiciens ont joué aujourd'hui pendant la marche pour la première fois depuis notre départ du Portugal, où tous les instruments avaient été perdus et les musiciens mis dans le rang.
Le 1er de hussards est entièrement habillé à neuf, et il a un chic!
Ghâteauneuf, lundi 6 juin.
La paix a été signée le 1er du mois.
L'impératrice Joséphine est morte le 29 mai, le cœur brisé par la chute de Napoléon, qui, tout le monde s'accorde à le dire, l'a bien mal traitée.
Pendant la longue étape d'aujourd'hui, pour avoir négligé de prendre un guide, nous nous sommes égarés pendant près de trois lieues. Enfin nous sommes arrivés à Roullet, misérable peiit village où le colonel Murray est resté avec l'escadron de Croker et une partie de l'élatmajor : ils étaient incapables de continuer jusqu'à Châteauneuf avec nous.
Les officiers s'étaient entendus pour dîner tous ensemble à l'auberge et nous chargeâmes l'hôte du Soleil de préparer notre repas. Il nous a demandé dix-huit francs par tête, et tous les gens où nous logions s'apprêtaient à nous traiter! Nous ne sûmes pas eu profiter et nous nous sommes laissé rançonner par une canaille d'aubergiste.
La population n'est plus la même que dans le Midi et nous n'entendons plus la langue gasconne. L'habillement des paysans ressemble à celui des gens de la campagne en Angleterre.
J'ai vu aujourd'hui le fameux partisan espagnol Pujol, se rendant à Paris. Je ne sais ce qu'il va y faire, mais, d'après ce que j'ai entendu dire, le gouvernement français devrait livrer ce coquin à ses compatriotes pour qu'il reçoive la punition qu'il mérite. Un officier français qui parle un peu anglais m'a donné sur lui des détails qui font horreur. Après avoir commis dans son pays les crimes les plus affreux, Pujol s'enfuit en France et suivitNapoléon pendant la guerre de la Péninsule. Il organisa une bande composée des misérables les plus cruels et les plus endurcis dans le mal qu'il put ramasser en France et en Espagne, et à la tête de ces assassins, il n'hésita pas à se souiller de tous les crimes : pendre, crucifier, clouer aux murs, rôtir à petit feu des personnes de tout sexe et de tout âge, c'étaient là ses passe-temps favoris. On dit qu'une partie de sa famille, son père et ses frères, furent
sacrifiés par lui. Son souvenir glace de terreur les Espagnols, et son nom est voué à l'exécration universelle, surtout en Catalogne, où il avait suivi Suchet, après avoir servi sous les ordres des maréchaux Augereau et Macdonald. A Toulouse, il était dans l'armée de Soult : sa bande était arrivée peu de jours avant la bataille.
Montignac (Charente), mardi 7 juin.
Depuis quelque temps nous sommes toujours déçus dans notre espoir d'être logés dans les grandes villes : c'est le cas encore aujourd'hui : c'est le 1er de hussards qui occupe Angoulême. Nous sommes logés dans les deux misérables villages de i¥ontignac et de Vars; mais le régiment fait halte demain et nous avons l'intention d'aller visiter Angoulême.
Nous avons traversé Pétignac, où il y a d'importantes papeteries.
Les paysans n'ont jamais vu d'Anglais et ils nous mangent des yeux. Leur politesse satisferait le plus difficile. Ils disent que nous sommes beaux et nous font des compliments sans fin.
Nous avons dîné aujourd'hui dans une auberge de village, mais nous n'avons pu obtenir plus d'un couteau. Il paraît que ce n'est pas la mode ici de se servir d'un couteau en mangeant (1).
Angoulême, mercredi 8 juin.
Nous sommes partis au point du jour, Luard et moi, pour visiter Angoulême. La ville est bâtie sur un rocher
(I) Woodberry n'avait pas remarqué que tous les paysans français ont un couteau dans leur poche et qu'ils s'en servent.
qui domine plusieurs lieues de pays. La muraille et les remparts qui l'entourent, plantés d'arbres, offrent uue magnifique promenade. Presque toutes les bonnes familles ont quitté leur domicile jusqu'au départ de notre armée. Les officiers français nous out dépeint sous un jour si défavorable que les habitants paraissent vraiment avoir peur de nous. La réception est bien différente de celle qui nous a été faite jusqu'à présent.
Après le théâtre, il nous fallut faire trois lieues achevai pour regagner nos lits à Montignac.
Mansle, jeudi 9 juin.
Je suis encore logé dans un sale village, composé de deux rues et d'une petite place de marché pleine de paysans. C'est ici qu'est le quartier général de la brigade et du régiment.
J'ai été présenté hier au colonel Bulow, de la grosse cavalerie allemande, frère du célèbre géuéral prussien de ce nom.
Les roules sout couvertes d'hommes qui reviennent des prisons d'Angleterre; ils nous ont insultés en passant, nous donnant en anglais tous les noms possibles et criant : « Vive l'Empereur! »
J'ai contemplé aujourd'hui avec admiration les ruines d'une grande abbaye qui devait, dans l'origine, avoir les mêmes dimensions que Wesminster et être aussi magnifique. Mais les fenêtres sont dépouillées de leurs belles verrières, les statues sont mutilées, les ornements détruits. Un grand couvent de moines s'élève près de là : maintenant c'est un paysan qui l'habite. Triste effet de la Révolution!
Ruffec, vendredi 10 juin.
Plusieurs officiers, le major Grubben et moi, nous avons diné ensemble à Ruffec : ce repas nous est revenu à \2 shillings par tête. Les hôteliers sont les plus grands voleurs du pays : ils taxent un Anglais six fois plus cher qu'un compatriote. Nous avons dû plusieurs fois, dans ces derniers temps, avoir recours aux magistrats pour régler leurs notes,
Gouhé-Vérac, samedi 11 juin.
Presque tous les officiers sont las de cette cavalcade à travers la France. Je suis moi-même très mécontent, car les habitants sont bien moins aimables qu'aux environs de Bordeaux. Ils paraissent peu satisfaits des conditions de la paix qui, disent-ils, sont très dures pour eux. Quel changement en peu d'années ! En 1812 la France aurait pu donner la paix au monde et garder la suprématie sur presque toute l'Europe. Maintenant, par l'ambition d'un homme qu'elle appelait son Empereur, elle est tombée au degré le plus bas et je suis persuadé qu'elle ne se relèvera jamais au point de vue de la grandeur militaire.
Chacun s'accorde à dire que si Buonaparte reparaissait en France, après le départ des Alliés, une autre grande révolution pourrait encore avoir lieu. Il n'est pas rare ici de voir encore la cocarde tricolore.
Des prisonniers de guerre revenant d'Angleterre ont traité certains de nos hommes de la façon la plus outrageante.
Poitiers, dimanche 12 juin.
Si ce temps continue, nous allons ressembler à des
Mores. Je suis brun comme une mûre. Il est impossible de rester dehors au milieu du jour. Nous avons fait aujourd'hui dix-sept lieues de poste. Voici le rare bonheur dont nous jouissions : nous traversons la France, exposés sept à huit heures par jour à l'ardeur du soleil, et en arrivant au bout de l'étape, nous sommes iusultés par les habitants, dont la plus grande partie est buonaparliste : ils répètent que nous apprendrons bientôt la nouvelle du retour de leur Empereur.
Je suis logé dans un petit village appelé Migné, près de Poitiers; nous faisons halte demain et j'en profiterai pour visiter la ville.
Les gens du village m'ont raconté un fait curieux : depuis quatre ans, ils n'ont pas fait de vin. Les raisins sont détruits tous les ans par de petits animaux ou insectes nommés urbec (1). Ils ne peuvent s'en défaire.
Kennedy a dîné avec moi. Notre hôte a ajouté quelques bagatelles à notre ordinaire : il nous a bien amusés en se faisant devant nous l'avocat de Napoléon et nous soutenant qu'il reviendra bientôt étonner le monde !
Nous avons traversé une jolie ville nommée Vivonne. La principale rue était très agréablement décorée de guirlandes de fleurs jetées en travers avec beaucoup de faniaisie; de belles femmes s'y promenaient de long en large, dans l'attente du commencement de la fête célébrée pour la paix. De nombreux orchestres se préparaient
(I) Urbec, beemare ou lisette. — Rhynchites betuleti, rhynchite du bouleau, charançon long de cinq à six millimètres, bleu ou vert brillant doré. La femelle roule en paquet cylindrique les feuilles de l'extrémité d'un bourgeon, puis elle le perce en quatre ou cinq places avec son bec et pond un œuf dans chaque trou. Elle coupe ensuite à moitié les pétioles des feuilles, ce qui arrête la sève, les ilélrit et les dessèche.
à faire danser. J'aurais bien voulu rester là, mais j'étais de garde aux bagages.
Poitiers, lundi 13 juin.
Kennedy est venu avec moi voir Poitiers : mais le temps était si chaud que nous fûmes obligés de chercher un abri dans un café jusqu'à trois heures passées. Nous fîmes alors le tour de la ville et nous fumes frappés de son aspect antique. Les promenades publiques ressemblent à celles d'Angoulême : elles dominent tout le pays environnant.
La fameuse bataille de Poitiers a eu lieu aux environs de cette ville ; les habitants en racontent les détails comme si elle s'était livrée pendant la dernière campagne.
Nous avons rencontré quelques-unes de nos vieilles connaissances du 22e de chasseurs; ils nous ont bien reconnus, mais n'ont rien trouvé à nous dire. Il y a ici un dépôt de cavalerie et nous avons vu des dét;ichements de plusieurs régiments.
Le 15* d'infanterie française est entré dans la ville pendant que nous y étions, venautdes environs de Paris.
Les femmes de Poitiers sont fort jolies et s'habillent proprement et même assez richement. La cathédrale a été bâtie autrefois par les Anglais : elle contient des tombeaux de quelques représentants de notre ancienne noblesse.
Ghâtellerault, mardi 14 juin.
De Poitiers à Châtellerault, l'étape est longue mais agréable. Pour cette fois toute la brigade est logée ensemble.
La ville de Châtellerault est non seulement grande, mais encore jolie. La Vienne la traverse; le pont est très
beau et rappelle uo peu celui de Toulouse. Les manufactures sont nombreuses, surtout celles de coutellerie et de tissage de bas. Les femmes nous ennuyèrent beaucoup avec l'offre de leurs marcbandises.
J'ai pris un bain dans la Vienne avec quelques autres officiers. Je ue suis qu'un nageur de force moyenne et je ne me risque jamais dans une rivière sans un nageur plus fort que moi.
On fait dans ce pays d'excellente bière, presque aussi bonne que Taie anglaise, et qui coûte à peu près le même prix.
J'ai été bien surpris d'entendre un homme crier en français : « Petits agneaux à vendre, petits agneaux à vendre, deux pour un sou! Petits agneaux à vendre! » sur l'air dont se servent les colporteurs en Angleterre. J'ai remarqué que ce marchand est le même personnage bien connu que j'ai si souvent vu dans mon pays.
Le dîner a réuni tous les officiers; notre musique a joué et nous avons fait danser quelques jeunes femmes de la ville.
Après le Champagne et ce bal improvisé, nous nous trouvâmes bien fatigués. Le temps est excessivement chaud et nous nous mettons en marche tous les matins à quatre heures.
Sainte-Maure, mercredi 15 juin.
Dès que nous eûmes quitté Cliâtellerault, survint un des plus terribles orages dont les anciens du pays aient mémoire. Quelques minutes avant qu'il éclatât, la chaleur était si excessive que nous pouvions à peine nous tenir en selle : nous ne respirions qu'avec difficulté. Le tonnerre roulait au-dessus de nos têtes, les éclairs brillaient autour de notre colonne et jetaient la terreur dans
tous les cœurs. Enfin la pluie tomba à torrents; les chevaux avaient peine à avancer. Je crus plusieurs fois que la foudre allait frapper quelqu'un de nous, mais nous échappâmes à ce danger. Nous étions trempés jusqu'aux os et nous fûmes bien heureux d'arriver à Sainte- Maure, où toute la brigade se logea. Cette ville est un important relais de poste; elle est pleine de voyageurs, et il y a plus d'auberges et d'hôtels que de maisons particulières. Très beau marché au centre de la ville.
On dit aujourd'hui que Buonaparte est mort ; j'espère que non, car je rêve de nouveau piquets et patrouilles : cette vie d'inaction me lasse.
Rencontré sur la route les prisonniers retour d'Angle-
terre.
Tours, jeudi 16 juin.
Nous sommes entrés ce matin de bonne heure dans cette belle ville et nous avons été reçus par la garnison française sous les armes dans la rue Royale. Elle nous salua et nous rendîmes le salut. La foule remplissait les rues. Notre musique a eu beaucoup de succès.
Le village où l'on nous envoyait fut heureusement occupé par erreur par l'artillerie, et le maire me donna un billet de logement pour la ville.
La rue Royale est la plus belle rue que j'aie vue. : elle est très large et tout entière bâtie en pierre, exactement dans le même style et, si c'est possible, plus grandiose que Portland-Place à Londres. C'est là que je suis logé, et mes hôtes sont très polis.
Tours, vendredi 17 juin.
Plusieurs familles anglaises résident ici et dans les
environs : si jamais je devais quitter mon pays natal, c'est Tours ou les environs de Lisse que je choisirais pour y vivre.
Lord Wellington, qui a passé ce matin, se rendant à Paris, a dit au général Vandeleur qu'il était particulièrement satisfait de cette colonne dont la conduite n'avait donné lieu à aucune plainte; mais qu'il déplorait amèrement les procédés de la colonne de droite, qui s'est querellée et battue avec les habitants. Plusieurs hommes ont été tués. Les plus coupables sont les Lifeguards.
Lord Wellington a donné l'ordre à Vandeleur de permettre aux officiers de la colonne de gauche d'aller à Paris.
Le général G..., cette canaille qui nous commandait à Vitoria, est dans cette ville. Mansfîeld, son aide de camp, a dîné avec moi.
Chàteaurenault, samedi 18 juin.
Nous sommes arrivés à nos quartiers ce matin vers neuf ou dix heures; j'ai déjeuné avec le colonel Murray, qui m'a autorisé à aller demain à Paris avec le capitaine Kennedy.
Cent cinquante des meilleurs chevaux de la cavalerie qui traverse ce pays doivent être choisis et offerts au roi de France : c'est un cadeau du prince régent. Je ne pense pas qu'on en prenne un seul dans le régiment, tant ils sont fourbus. Le bruit court dans l'armée que la princesse Charlotte (1) a vu ou entendu citer un prince russe
(1) Filin de Caroline de Brunswick et de George, prince de Galles. Lord Castlereagh voulait lui faire épouser le prince d'Orange en 1814. Elle épousa en réalité, en 1815, Léopold de Saxe-Cobourg, qui devint roi des Belges; elle mourut en 1816.
qui charme son caprice plus que la grande asperge en uniforme d'aide de camp (1).
Vendôme, dimanche 19 juin.
Hier matin les deux lieutenanls-colonels de la brigade ont échangé des propos malsonnants au sujet de la marche de leurs régiments. Je ne sais comment cela finira; par un duel, je suppose.
Vendôme est une grande et vieille ville, d'aspect
riche.
Murray a permis à Kennedy, Cléments, Luard, Hughes et moi de quitter le régiment pour aller passer cinq jours à Paris. Après nous être lestés, nous sommes partis, Kennedy et moi, pour faire les deux premiers relais achevai. A mi-chemin de Cloyes, nous avons trouvé Hughes, Cléments et Luard qui couraient la poste. Sachant qu'il nous serait impossible de faire route ensemble, car il n'y avait pas assez de voitures ni de chevaux, nous leur avons fait croire que nous nous arrêtions à Cloyes pour y passer la nuit. Mais, aussitôt après leur départ, nous avons pris une voiture et nous les avons suivis jusqu'à Bonneval, où ils étaient en train de dîner. Nous les entendions rire et mener graud bruit, se doutant peu du tour que nous allions leur jouer. En effet, persuadés que nous étions en arrière, ils avaient négligé de retenir la chaise de poste : nous la prîmes et nous arrivâmes à Chartres à deux heures du matin. Nous allâmes nous coucher après avoir commandé une voiture et des chevaux pour repartir à six heures.
(1) Le prince d'Orange, le mince Billy, comme on l'appelait dans l'armée.
Paris, lundi 20 juin.
Chartres, qui a été occupé par les Alliés, a maintenant pour garnison plusieurs régimeuts d'infanterie française. Ils partiront demain, car la cavalerie anglaise doit s'arrêter ici.
Un régiment de lanciers polonais a été surpris à l'improviste, pendant les apprêts du repas, par un parti de Cosaques et fait prisonnier tout entier. Les habitants nous dépeignent les Cosaques comme des bêtes féroces; ils ont commis de grandes violences dans la ville. Dans certaines maisons, ils ont volé l'argenterie et toutes les valeurs; dans d'autres, ils se contentaient d'exiger un bon dîner.
De Chartres nous allâmes à Rambouillet, séjour favori de Marie-Louise. Elle a reçu au cluàteau la visite de l'empereur Alexandre et de l'empereur d'Autriche, son père, et c'est de là qu'elle est partie pour l'Allemagne, avec son fils, le roi de Rome, qu'on dit être un très bel enfant.
Dans ce village loge le 2e régiment de hussards de la garde impériale — maintenant royale. — Il est composé des fils des premières familles. Il y en a trois régiments, mais ils se sont sauvés à Leipsick et leur Empereur faillit être fait prisounier pour avoir eu confiance en eux.
Nous traversâmes Versailles et Saint-Cloud et nous aperçûmes bientôt après la ville de Paris. Notre cocher nous conduisit dans un hôtel, rue Saint-Honoré, près du Louvre, où nous nous assurâmes deux chambres à coucher et uu salon pour une semaine, le tout pour la bagatelle de dix livres sterling.
Après nous être réconfortés, nous envoyâmes chercher un tailleur du Palais-Royal : il nous prit mesure de
vêtements civils qu'il nous promit pour demain matin.
Nous allâmes ensuite au Palais-Royal, où nous nous promenâmes jusqu'à près de minuit, en regardant les femmes et les boutiques. C'est une des principales curiosités de Paris : on y trouve la plus étonnante variété de scènes qu'il soit possible d'imaginer. Les boutiques de modes, de bijouterie, les tailleurs, les libraires, les horlogers, les marchands d'estampes, les magasins de porcelaine, les cafés, les bains, les changeurs, les maisous de jeu s'unissent dans une amicale rivalité pour soulager de son argent le flâneur sans défiance. Jamais on n'a vu de boutiquiers dans une si splendide demeure.
Les élèves de l'École polytechnique ont fait des prodiges de valeur aux Buttes-Chaumont. Ils s'étaient fait le serment de mourir à leur poste pour la défense de Paris, et après la sanglante bataille du 30 mars, beaucoup de ces braves jeunes gens ont été trouvés morts à côté de leurs canons. Us étaient six cents dans Paris; un tiers seulement a échappé à la mort. On dit que l'empereur Alexaudre, voyant une partie des lignes françaises mieux défendue que les autres, demanda quelles troupes il y avait là; et quand il sut que c'étaient les polytechniciens, il ordonna de cesser le feu de ce côté, et leur envoya un parlementaire pour leur offrir libre passage s'ils voulaient retourner à leur École. Cette proposition fut repoussée d'emblée. Le plus âgé de ces élèves avait dixhuit ans et beaucoup n'avaient pas plus de treize ans. C'étaient les enfants des premières familles du pays et tous étaient destinés à devenir des officiers.
Paris, mardi 21 juin.
Après déjeuner, nous avons été voir les admirables collections du Louvre et la place Vendôme, où s'élève
la superbe colonne érigée par ordre de Buonaparte en commémoration des victoires remportées sur les armées autrichiennes, russes et prussiennes, et faite avec le métal des canons pris sur elles. Il y avait dans l'origine une belle statue de bronze de Napoléon au sommet : les Alliés Font tirée en bas pendant l'occupation de Paris et Alexandre Ta envoyée en Russie : on doit l'élever sur une place de Moscou avec une inscription appropriée.
A quatre heures, nous allâmes diner au café de Londres, le principal hôtel de Paris ; nous y rencontrâmes plusieurs officiers du 1 er de hussards et quelques officiers russes qui se joignirent à nous pour porter, à la grande confusion des Français présents, un toast à la sauté de lord Wellington et de l'armée qui a combattu à pareil jour l'an dernier sous ses ordres à Vitoria.
Nous avons ensuite visité les Gobelins, où l'on fait ces belles tapisseries. Le nombre des ouvriers s'élève à près de cent; à considérer leur extraordinaire habileté et l'admirable rendu des figures, ils gagnent bien pauvrement leur vie. Leurs magnifiques travaux sont emmagasinés sans trouver d'acheteurs : ils sont trop chers pour toutes les bourses d'aujourd'hui.
Paris, mercredi 22 juin.
Nous avons vu l'église de Notre-Dame : elle est bien au-dessous de l'abbaye de Westminster. Napoléon y a été couronné. La lettre N a été placée au-dessus du grand autel pour que les Français eussent toujours son nom présent à la pensée. De chaque côté sont tendues de belles tapisseries, représentant la vie de saint Louis.
Le Panthéon est en réparation : nous y vîmes les tombeaux de Rousseau, de Voltaire, du maréchal Lannes et d'une foule d'autres célébrités.
Les musées du Jardin des plantes sont, dit-on, supérieurs à tous ceux d'Europe. De là nous traversâmes la Seine et nous vîmes l'endroit où s'élevait la Bastille.
Les étendards pris par Buonaparle à la bataille d'Austerlilz étaient gardés au palais du Luxembourg : on les a fait sortir de Paris peu d'heures avant l'entrée des Alliés et sauvés ainsi.
Après dîner, nous sommes allés à l'Opéra-Comique : les chants m'ont beaucoup plu, mais le jeu des acteurs rappelle Aslley à Londres. Je me rendis ensuite au Théâtre-Français, où je restai jusqu'à la fin ; puis je me réfugiai au Palais-Royal et je m'y amusai jusqu'à deux heures du matin.
Je suis entré ce matin dans les écuries du Roi et j'ai vu l'ancienne écurie de Napoléon, ses mules et l'homme qui les soigne. Ce vieillard a accompagné Napoléon dans, toutes ses campagnes, même en Russie, et pas une des mules n'est restée en route.
Paris, jeudi 23 juin.
Nous avons été à onze heures au palais des Tuileries en grand uniforme pour faire notre cour à Louis XVIfl. Un des gentilshommes de service auprès de Sa Majesté vint nous recevoir à la porte du palais et nous conduisit dans la salle des Maréchaux. Le lever n'ayant pas lieu avant la fin de la inesse, à laquelle assiste le Roi, nous sommes allés à la chapelle : le Roi y est entré à midi, accompagné de la duchesse d'Angoulême et de sa suite! La messe finie, nous sommes revenus dans la salle des Maréchaux et nous avons eu tout le loisir d'examiner leurs portraits, car nous ne fumes présentés au Roi que vers une heure. Sa Majesté nous adressa la parole d'abord en français, puis en anglais, qu'elle parle d'une
façon remarquable. Elle nous congédia ensuite en nous saluant.
Nous visitâmes alors le palais : la duchesse d'Angoulême se promenait dans un corridor, méditant, uu livre à la main : notre excellent guide nous présenta et elle se montra très affable.
Au sortir du palais, nous nous fîmes conduire au collège des Invalides, institution qui n'a de rivale au monde que celles de Chelsea et de Greenwich. Il y a actuellemet trois mille neuf cents invalides. Le dôme est doré et produit un effet imposant.
La voiture nous mena ensuite à l'Ecole militaire, autre belle institution pour l'éducation des enfants de soldats. Eu avant s'étend une grande plaine, le Champ de Mars. C'est généralement là que Napoléon passait des revues de trente ou quarante mille hommes.
En face de l'Ecole militaire, mais de l'autre côté de la Seine, on a commencé un palais destiné au roi de Rome : on dit que Louis XVIII veut le transformer en hôpital.
Abandonnant notre voiture, nous marchâmes jusqu'à la place de la Révolution, où furent guillotiués les infortunés roi et reine de France. Nous entrâmes dans le jardin des Tuileries, très bien entretenu et rempli de statues et de jets d'eau. Autour du palais sont les postes de la garde suisse, vêtue de rouge, un peu dans le genre de nos soldats, mais de moins bonne tournure.
Nous avons vu jouer au Théâtre-Français le Mari jaloux et la Chasse de Henri IV. Ce théâtre est mal éclairé, mais le jeu des acteurs est excellent.
Avant le théâtre, nous avions vu Frascati, sur les boulevards, au bout de la rue de la Loi. On y entre par une galerie bordée de glaces qui conduit dans un grand bâtiment carré où l'on vous apporte des rafraîchissements.
Au bout d'une des principales allées du jardin, de petits piliers se dressent de chaque côté, le chèvrefeuille s'y enroule. Une grotte s'ouvre au milieu. Les allées sont ornées de statues, qui tiennent toutes une lampe à la main. L'heure à la mode est dix heures du soir.
Quelques officiers de Cosaques ont bivouaqué dans ce joli endroit et, sauf quelques arbres détruits, aucun dégât sérieux n'a été fait ni ici, ni sur les boulevards, où campaient plusieurs milliers de Russes et de Prussiens.
Les boulevards s'étendent autour de Paris sur sept milles de longueur : les grands boulevards ont quatre rangées d'arbres qui forment trois allées, celle du milieu pour les voitures et les cavaliers, les deux autres pour les piétons. Le long de ces promenades s'étale tout ce qui peut attirer et intéresser l'étranger : théâtres, cafés, vauxhalls, magnifiques hôtels et tavernes se présentent en suite non interrompue, tandis que des musiques charment les oreilles, que des théâtres de marionnettes, des bateleurs innombrables divertissent les yeux. . Les anciens boulevards s'étendent de l'Observatoire à l'Hôtel des Invalides. Ils offrent des promenades plus longues et plus larges que les autres, et les arbres y poussent mieux. On y trouve des jardins publics très fréquentés, ce sont la Nouvelle Pologne et la Chaumière, où l'on peut danser, se balancer, s'amusera quantité de jeux innocents. C'est ici qu'on trouve le citoyen modeste et sa famille : le monde brillant et à la mode fréquente les grands boulevards et le côté nord de Paris.
Epernon, vendredi 24 juin.
A sept heurs du matin nous avons quitté Paris, Kennedy et moi, pour nous rendre à Saint-Cloud, où nous ne restâmes que quelques minutes, et à Versailles, où
nous fûmes émerveillés par notre visite du château et des Trianons.
Marie-Louise est aussi populaire ici qu'à Rambouillet. Sa mémoire est chérie et l'affection qu'on lui porte va jusqu'à l'enthousiasme. Toutes les bonnes épouses la citent comme un modèle d'amour conjugal : et, qu'on n'eu doute pas, son extrême jeunesse au moment de sou mariage avec Napoléon doit servir d'appui à l'opinion que son coeur était absolument librejusqu'à cette époque. Il était le père de son enfant, et, comme dit le poète,
II devait être pour elle toute douceur.
Ses domestiques la regrettent sincèrement et parlent d'elle comme de la meilleure et de la plus indulgente des maîtresses.
L'élégant pavillon où Marie-Louise et le petit roi de Rome allaient faire de fréquentes visites s'élève comme un palais de féerie au milieu de cette scène champêtre de Trianon. Le boudoir et le cabinet de toilette de l'Impératrice paraissent avoir été décorés par la main des génies. C'est ici que l'homme qui semblait ne se plaire qu'au milieu des scènes de carnage se retirait et se reposait des soucis de l'ambition dans les charmes du bonheur paternel et conjugal. On peut supposer que son àme agitée a goûté dans ces lieux quelques moments de plaisir domestique dans la paisible société de sa femme et de son enfant.
Houdan, samedi 25 juin.
Marche lugubre à travers des espèces de dunes; nous avons quille la grande route. Je suis logé dans une ferme en dehors du village de Houdan.
Mantes, dimanche 26 iuin
Le régiment est arrivé à Mantes à midi après une longue étape. A notre grand ennui, la brigade tout entière a été logée aux environs. J'occupe avec ma compagnie le petit village de Magnanville.
Le pont de Mantes sur la Seine est remarquable et bâti de niveau. Peu de jours après la bataille de Paris, on voyait flotter au fil de l'eau un nombre considérable de cadavres. C'étaient surtout des Français, car les Russes et les Prussiens enterraient tous leurs morts et jetaient ceux de l'ennemi aux poissons.
Un petit détachement de Cosaques a pris possession de Mantes sans opposition ; il a fait très peu de dégâts : on les a bien payés et on leur a donné tout ce qu'ils demandaient.
Gisors, lundi 27 juin.
J'ai reçu l'ordre d'aller préparer les logements du régiment, d'ici à Abbeville, soit cinq jours de marche.
Gournay, mardi 28 juin.
Après l'arrivée du régiment à Gisors, ce matin, je suis allé, avec Deane et Chambers, visiter les boutiques. J'ai acheté une tabatière sculptée en forme de cheval. Cette curiosité rare a été trouvée dans la poche d'un Cosaque tué près d'ici par des paysans.
Je suis ensuite venu tranquillement à cheval à Gournay. On y est fort occupé à gratter les aigles et les armes impériales sur les monuments publics et à les remplacer par le blason des Bourbons. Je crains bien qu'il n'y ait
un nouveau changement dans quelques mois, tant est grande l'inconstance du peuple français.
Les gens d'ici ressemblent plus à des Anglais que tous ceux que nous avons vus dans ce royaume et sont, par conséquent, plus beaux que la généralité des Français.
Neufchâtel, mercredi 29 juin.
J'ai quitté Gournay à dix heures, et après une marche de neuf heures, sous un soleil brûlant, je suis arrivé à Neufchâtel. Le sous-préfet m'a invité à dîner. C'est un bon royaliste : il a beaucoup parlé du ce bon roi Louis XVIII » et de « cette canaille de Buonaparte » .
Après dîner, il envoya chercher une délicieuse jeune femme qui parle assez mal anglais. Elle m'apprit, à ma grande surprise, que presque toute la ville est dévouée à Buonaparte. Elle est ici en visite et elle ira en Angleterre dans un mois. Elle a appris son anglais au couvent où elle a été élevée.
Le soir, cette dame a joué de la harpe, chanté, et s'est faite très agréable et très prévenante. La maîtresse de la maison, qui est Italienne, chanta aussi avec une très belle voix. Je vis, avec regret, arriver l'heure de me retirer, car j'avais presque donné mon cœur à cette charmante femme.
Le quartier général du régiment sera demain à Esclavelles, à deux milles de la ville. Le 1er de hussards et l'artillerie seront logés en ville à tour de rôle.
Blangy, jeudi 30 juin.
Le maire de Blangy est un grand imbécile, avec qui j'ai eu beaucoup de mal. Je n'ai trouvé des logements
pour mon régiment qu'après beaucoup de difficultés. Il m'envoya moi-même dans une très sale auberge qui, pour le dire en passant, est la meilleure de la ville. J'y obtins, avec assez de peine, un des plus mauvais dîners que j'aie faits depuis plusieurs mois.
Tous les paysans que j'ai rencontrés chantent : ce Vive Henri IV! » Les habitants paraissent contents du changement de gouvernement, car, de tous les commerces, c'est le leur qui a le plus souffert : ils fabriquent de la dentelle.
Le prince d'Orange est connu dans l'armée sous le nom du « mince Billy » . Tous le tiennent pour un excellent garçon et souhaitent sincèrement qu'il réussisse auprès de la princesse Charlotte.
Les Cosaques étaient dans les environs peu de jours avant l'abdication de Buonaparte : ils ont pillé partout, et, chose étrange, ils n'étaient que vingt hommes avec un officier. C'est leur nom qui a tout fait. Ces gens-là ne couchent jamais dans des maisons, et on n'a jamais pu savoir ce qu'ils devenaient pendant la nuit.
Abbeville, vendredi 1er juillet.
Je suis arrivé à Abbeville d'assez bonne heure et j'ai fait aussitôt tous les arrangements nécessaires aux logis du régiment pour demain et dimanche. Mon hôte m'a appris que l'aimable sous-préfet de Neufchàtel, que je prenais pour un vrai royaliste, s'est rendu célèbre pendant la Révolution en désignant les victimes pour la guillotine. C'est lui, du reste, qui a été choisi l'autre jour, par le département, pour porter l'adresse à Louis XVIII. Le pauvre Roi fera bien de se méfier.
t8 JOURNAL DU LIEUTENANT WOODBERRY
Abbeville, samedi 2 juillet.
Le régiment est arrivé ce matin aux portes de la ville ; après avoir attendu que le gouverneur vînt le reconnaître, il fut admis en due forme.
Abbeville, dimanche 3 juillet.
J'ai visité ce matin la cathédrale : l'intérieur est magnifique, aussi beau que l'abbaye de Westminster. Cet édifice fut autrefois construit par les Anglais quand ils étaient maîtres de cette partie de la France.
Arry, lundi 4 juillet.
Partis d'Abbeville à cinq heures du matin, nous sommes arrivés ici à neuf heures. Le Ier de hussards va aujourd'hui cà Auxy, se rendant à Bruxelles.
Nous avons traversé une partie de la fameuse forêt de Crécy, dans laquelle se livra la célèbre bataille gagnée par les Anglais en 1415. Les gens du pays vous racontent les détails du débarquement des Anglais à Saint-Valéry comme si l'événement datait d'hier, ainsi que la grande bataille d'Azincourt.
J'ai vraiment assez de chance : d'une façon ou d'une autre, je trouve toujours moyen de me faire loger dans un château. Je suis chez le maire; tout le monde est plein de prévenance pour moi. Un officier italien est venu dîner avec nous; il m'a fait une foule de questions au sujet de Mme Calalani : son mari était autrefois brosseur de cet officier et Mme Catalani elle-même jouait et chantait alors dans un petit théâtre avec un cachet de trente-cinq sous par soirée.
Un des hôtes de ce château est un officier polonais du corps des lanciers : il joua du violon, le maire de la clarinette, et une petite femme noire, institutrice des filles du maire, du piano. L'Italien chanta d'une façon délicieuse, et dansa ensuite avec la petite noiraude sur l'air de : ce Mad'moiselV voulez-vous danser? » ce qui nous fit bien rire.
Montreuil, mardi 5 juillet.
En sortant de la forêt de Crécy, nous avons aperçu l'océan que nous n'avions pas vu depuis notre séjour dans les Pyrénées.
C'est dans ce département du Pas-de-Calais, à Arras, qu'est né cet insigne scélérat, Robespierre. Quand Louis XVIII reçut l'adresse du département en allant à Paris, il rappela cet événement, disant qu'il n'oublierait jamais la ville et le département qui avaient donné naissance à ce monstre. Il aurait mieux fait de retenir sa langue, car il a moins d'amis ici que dans aucune autre partie de la France.
J'ai vu ici du charbon de terre pour la première fois depuis mon départ d'Angleterre.
Je suis logé avec Kennedy dans le château du comte Lebrun et j'ai été bien étonné d'y retrouver mes amis d'Arry et l'officier polonais. Le comte est un homme charmant, et son frère parle anglais. Cette famille est apparentée avec le général français du même nom. Le maréchal Ney logeait dans ce château, à l'époque où l'armée française se préparait à envahir l'Angleterre. Il y donna une fête aux membres de la Légion d'honneur.
Boulogne, mercredi 6 juillet.
Cette ville est très fortifiée du côté de la mer; le port
et les bassins sont entourés d'ouvrages. La citadelle commande la ville basse et le port. De la ville haute on a une très belle vue sur l'océan et les falaises crayeuses d'Albion, que je contemple avec des yeux ravis. J'avais plus d'une fois renoncé à l'espoir de revoir jamais mon pays; mais, grâce à Dieu! je vais jouir de ce bonheur. Une partie du 13e de dragons légers s'est embarquée hier, mais le vent contraire a ramené les transports à la côte et plusieurs sont ensablés. Le capitaine de port m'a dit qu'on ne pourrait les remettre à flot que dans une semaine, quand viendra la grande marée. La mer est couverte de vaisseaux et la pureté du ciel permet de découvrir la Terre de liberté.
Boulogne, jeudi 7 juillet.
J'ai vu ce matin, la fameuse colonne élevée en l'honneur de Napoléon par l'armée de Soult : chaque homme fit don d'un jour de paye. Elle n'a jamais été finie, mais les échafaudages s'élèvent jusqu'à la hauteur qu'elle aurait dû avoir. C'est à leur sommet qu'on dressa des sièges pour Buonaparte et Marie-Louise, quand l'Empereur fît sortir le Priam pour combattre la frégate anglaise.
Nous avons tous dîné ensemble et nous sommes allés au théâtre. La représentation était misérable : j'aurais pu avoir la plus belle actrice pour un napoléon.
Les officiers français de Boulogne ont la plus mauvaise tenue qu'on puisse imaginer : il n'y en a pas un qui mérite le nom de gentleman.
Nous vendons nos mules pour rien : on m'a offert 15 dollars de la mienne qui m'en a coulé 150 à Lisbonne et encore est-elle mieux en forme que dans ce temps-là.
Nous partons demain pour Calais, où nous nous embarquons. J'ai acheté six châles et quelques paires de bas de soie à très bon marché : j'espère que les officiers de la douane ne visiteront pas nos bagages
Napoléon a habité quelque temps un antique château des environs : il y a laissé uu vieux chapeau à cornes que le propriétaire actuel conserve comme une curiosité rare. Il nous l'a montré, à Kennedy et à moi, et nous eûmes l'honneur de mettre sur notre tête, le chapeau graisseux de Map.
Calais, vendredi 8 juillet.
Après une longue chevauchée à travers les dunes, la plupart du temps avec une belle vue sur « \a bonne petite île » , nous arrivâmes à Calais, et le régiment l'ut logé dans six villages, à deux ou trois milles de la ville.
Calais n'abonde pas en boutiques gaies ou attrayantes et présente un aspect assez monotone. L'aspect général est bien différent de celui des villes anglaises. Les maisons, grandes et hautes, sont bâties avec une pierre grise : les rues sont passablement larges, mais n'ont pas de trottoirs.
Le paquebot vient d'arriver d'Angleterre : les individus que nous en avons vus descendre nous ont bien amusés. Je voudrais qu'il y eut un fort droit de douane sur les gens laids qui viennent en France, surtout sur les freluquets de Bond-Street, qui déshonorent leur pavs quand on leur permet d'en sortir.
Calais, samedi 9 juillet.
Seize petits transports anglais, destinés à embarquer notre régiment, sont arrivés ce matin : j'ai donc l'espoir d être en Angleterre dans deux jours.
Il y a eu parade aujourd'hui pour permettre aux commissaires de Louis XVIII de choisir cent cinquante chevaux dans les régiments de cavalerie. C'est un présent que lui fait le prince régent pour monter sa garde d'honneur : mais nous eûmes soin de laisser à l'écurie tous les meilleurs chevaux. Trois seulement nous ont élé pris, et ils ne valent pas 30 livres ensemble.
Dimanche, 10 juillet.
II y avait fête dans le petit village où je me suis logé et je me suis bien amusé. Vers deux heures de l'aprèsmidi, le monde a commencé à arriver. A la maison du maire, que j'habite, il y avait un repas de douze couverts, y compris le mien. C'était un festin plutôt qu'un dîner. Nous en eûmes pour trois heures. Mon domeslique Ipper faisait la cuisine. Aussitôt après, les violons et les clarinettes entrèrent en jeu et les danses commencèrent : elles durèrent jusqu'à onze heures du soir. Il y avait beaucoup de jolies filles; je m'attachai particulièrement à l'une d'entre elles pendant toute la soirée. Toute la société des maisons où sont Hughes et Keunedy était présente : il vint même cinq officiers de Calais.
Calais, lundi 11 juillet.
Un général français est arrivé à Calais : les batteries ont tiré un salut de vingt et un coups de canon.
Calais, mardi 12 juillet.
Le régiment s'est réuni à Calais pour s'embarquer ce matin à cinq heures, mais il faisait nuit avant que tout le monde fût à bord. J'ai mis ma compagnie et mes che-
vaux sur le transport V, mais je crains bien qu'il soit trop grand pour sortir du port avant plusieurs jours. J'ai diné avec M. Buckham, notre vieux commissaire, et j'ai ensuite été au théâtre. Les pièces sont vulgaires et mal choisies pour être représentées devant des Anglais. Acteurs et actrices sont très immodestes dans leur jeu, et une Anglaise trouverait souvent l'occasion de rougir. D'un autre côté, les personnes auxquelles on permet de déshonorer tous les théâtres anglais sont si bien tenues en respect par la crainte de la police, qu'un étranger ne les remarque pas dans la salle et qu'elles ne sortent jamais avant que la pièce soit finie.
Calais, mercredi 13 juillet.
Nous attendons le vent et la marée; nous avons bien peu de chauces de quitter Calais avant une semaine. Murray, Hughes et l'adjudant sont partis la nuit dernière par Je paquebot.
J'ai vu aujourd'hui vingt Cosaques, les premiers que je rencontre. Us sont de la garde du général Platoff et arrivent d'Angleterre. On les a casernes ici en attendant leur général.
Lord Portalington et lord Gage sont arrivés par le paquebot aujourd'hui.
Nous n'avons pas d'autre distraction que nos promenades dans la ville : nous regardons les boutiques et les jolies servantes anglaises. Presque tous les marchands de Calais ont une Anglaise comme fille de magasin. Certaines modistes en ont trois ou quatre.
Calais, jeudi 14 juillet.
Le Dr Chambers est parti hier et j'ai reçu aujourd'hui
une lettre de lui datée de Douvres. Il m'informe que le
régimeut sera dirigé sur Lewes et que M. D est
marié. Ah! la pauvre femme, quelle qu'elle soit, je la plains!
Les billets de la Banque d'Angleterre valent un napoléon et un demi-franc. Les gens d'ici sont généralement très polis : est-ce respect ou intérêt? Je ne saurais le dire.
Calais, vendredi 15 juillet.
Le vent est contraire à la sortie des transports : les paquebots seuls, plus petits, peuvent quitter le port.
J'ai été avec Luard au théâtre : j'y ai rencontré quelques-uns de mes amis français du 155% qui ont été très polis.
Calais, samedi 16 juillet.
Le vent est changé et la plupart des bateaux sont partis. Je suis main tenant le seul officier du régimeut à Calais.
Il y a eu des désordres à l'arsenal entre quelques hommes du 18e et des gens du port. Je dînais en ce moment avec le commissaire et je n'en ai été prévenu que quand tout était fini. Cependant, j'ai reçu du général Vandeleur, une lettre sévère à ce sujet.
Eu Manche, transport U. Dimanche 17 juillet.
Ce matin, de bonne heure, j'ai été trouver le général Vandeleur et je lui ai expliqué que je n'étais pas à blâmer, que les ^désordres avaient eu lieu à bord du bateau n° Gll^et que je n'avais là aucun commande-
ment. Mais il m'a répondu que j'étais responsable de tout ce que faisaient mes hommes et il m'a donné un bon savon.
Je montai à bord de mon transport et vers midi nous sortîmes du port et prîmes la mer avec bonne brise : mais, vers quatre heures, au milieu du voyage, un calme plat survint et nous restâmes immobiles pendant plusieurs heures.
Une moitié de ma compagnie a été malade, l'autre s'est amusée à ses dépens. Vers dix heures du soir, la brise se leva du sud-est et nous atteignîmes la hauteur de Douvres.
Je supporte très bien la mer : je ne suis jamais malade.
Ramsgate, lundi 18 juillet.
Notre bateau ayant manqué le port de Douvres, le capitaine s'est dirigé sur celui-ci, où nous sommes entrés à midi. Vers quatre heures nous étions tous à terre et nous recevions l'ordre de marcher sur Canterbury.
19 juillet, Ahsford; 20 juillet, Cranbrook; 21 juillet, Hastings; ^juillet, Eastbourne; ^juillet, Blatchington et Lewes.