‹ Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862 (volume 2)Chapitre 101 sur 206 · CHAPITRE Vlil. — JUIN · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vlil. — JUIN

à cinquante pas de moi. J'y suis monté par la montée au delà de Saint-Clair; partout les ouvriers m'ont salué, et sur la grande place il y a eu quelques cris de : « Vive Castellane! . pas d'autres. J'ai été chez M. Aubertier, auquel j'ai demandé le nom du principal des délégués après lui pour aller le voir; il m'a dit que leur démarche avait fait le meilleur efiet à la Croix-Rousse. Pendant que j'y étais est arrivé un des délégués de la députation qui avait quitté son travail; ce qui m'a prouvé, ce que je croyais bien, que c'étaient des ouvriers mêmes qui étaient venus. Lui, M. Aubertier, était en redingote; sa femme et sa fille travaillaient avec quatre ouvriers dans la première pièce. Ils ont désiré me montrer leur ouvrage, de très belles robes qui étaient sur le métier; il y en avait une magnifique. Ils peuvent la livrer à douze francs le mètre; elle se payerait quinze et seize francs dans les magasins. Un bon ouvrier peut en faire quatre mètres et gagner trois francs par jour.

Le maire, M. Moyne, est aussi arrivé chez M. Aubertier pour me demander de visiter la mairie. Pendant que j'étais chez M. Aubertier, la foule s'était rassemblée à sa porte; la majorité a ôté sa casquette. Le maire, Moyne, ancien sousofficier, le seul conservateur qu'on ait pu nommer dans le conseil municipal, a été charmé de ma visite : étant peu riche, il fait un grand sacrifice en exerçant ces fonctions.

De là, j'ai été chez un fabricant, Guillet, indiqué par M. Aubertier comme le principal moteur de la députation. Je l'ai trouvé à son métier avec sa femme; lui faisait de Viuii et sa femme de l'étoff'e à parapluies. Il était en manches de chemise et m'a témoigné son chagrin de ce qu'il n'avait pas été prévenu de ma visite et de ce qu'il me recevait de cette manière; il m'a dit que, sachant que j'étais bien disposé à faire mon devoir et beaucoup de mal à la Croix-Rousse si elle bougeait, il avait été trouver M. Aubertier pour lui dire qu'il fallait me faire une députation pour me convaincre que la majorité du faubourg n'était pas aussi mauvaise qu'on l'avait raconté. Il est clair que, dans la démarche, la crainte que je ne brûle le faubourg a été pfour quelque chose. De là, je me suis rendu au quartier des Chartreux pour voir

un M. Diiquaire, qui occupe, rue de la Tourette. n° 4, une maison curieuse. Cette maison est un pavillon qui était au bout du jardin du duc de Yilleroy, lorsqu'il était gouverneur de Lyon: il y donnait des fêtes.

J'ai été fort content de ma course.

i2. — M. le général d'Hautpoul, en renvoyant la classe de i843 et. déplus, en faisant délivrer cent soixante-dix congés dans les régiments d'infanterie et de cavalerie, désorganisait tout bonnement l'armée. Heureusement que. grâce au général Changarnier, la mesure a été réduite de moitié; j'ai pour mon compte suspendu la mesure dans l'artillerie et la cavalerie, jusqu'à l'arrivée des hommes destinés à les remplacer. Dans les 2" et 12* de dragons, dans les ?• et 10* de cuirassiers il v aurait eu au moins cent chevaux de plus que d'hommes.

Voici ce que me. mande le général Changarnier à ce sujet :

« Vous aurez lu dans le Moniteur d'avant-hier un arrêté du ministre de la guerre, dont j'ai eu, comme vous, la première connaissance par ce journal. Dans les circonstances actuelles, lorsque l'armée est la seule ancre de salut de la société, si audacieusement attaquée, affaiblir ainsi cette armée en renvoyant soixante -six mille de ses meilleurs soldats ! Je n'essayerai pas de vous dire combien j'ai été affligé d'une semblable pensée. Aussi me suis -je empressé de faire tous mes efforts pour conjurer la réalisation d'une si fatale mesure. Bien que ces efforts n'aient pas obtenu tout ce que j'avais désiré, ce m'est une vive satisfaction de songer qu'ils auront réussi à conserver à notre brave et belle armée quelques mille de ses plus vieux et meilleurs soldats. En agissant ainsi, en présence des difficultés de notre situation, j'ai la confiance d'avoir rendu un service réel à la cause de l'ordre, à la considération du pays et même aux intérêts bien entendus du trésor. »

23. — C'est le premier dimanche, depuis mon arrivée, qu'il n'y a pas de parade; les brigades manœuvrant une fois la semaine au grand camp, j'ai voulu les laisser reposer. Les gardes se relèvent maintenant à six heures du soir.

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