CHAPITRE VI II. — AGIT
des arcs de triomphe; la garde nationale et les curés des villages sont présents.
Nous étions à sept heures du soir à la porte de Besançon; nous n'avons pu arriver à la préfecture qu a huit heures du soir, tant le général Vesco avait mal arrangé ses troupes. La garde nationale a crie : « Vive la Ilépublique! » avec rage. La ville était illuminée; dans la population, on criait beaucoup : f Vive Napoléon ! »
Après le dîner chez le préfet Pardeilhan, on a eu le tort de mener le Président à un bal public. On a donné pour raison que le duc de Nemours avait été à un bal semblable. Nous étions au moment d'y arriver, lorsqu'un commissaire de police est accouru et a dit au prince qu'il ne pouvait y entrer sans courir des dangers. Je lui ai dit alors en lui prenant la main : « Il n'y a plus à reculer, il faut avancer. » Il a été aussi de cet avis. Nous sommes entrés; à peine dans la salle, le Président a été assailli de cris de : « Vive la République! » Il a été pressé, comme font les galériens lorsqu'ils veulent étouffer un des leurs; j'ai un moment été inquiet pour lui. J'ai mis l'épée à la main, et, à la tète de quelques chasseurs à pied du 4* bataillon, je suis parvenu à le dégager; je crois qu'il n'y avait pas de temps à perdre. Jamais on n'a vu un pareil guet-apens. Le préfet Pardeilhan était dans la plus grande sécurité; le maire Convert était venu, quelques moments auparavant, dire que tout allait pour le mieux.
Nous avons été à un autre bal à la salle de spectacle. Celui-ci était vraiment magnifique, mais beaucoup trop nombreux; le prince est resté un moment dans la loge qui lui avait été préparée, puis il est rentré. On était encore dans ce bal un peu sous l'impression de la réception de l'autre.
19. — Le Président a reçu les différents corps, puis à onze heures il a été au polygone passer la revue des troupes et de la garde nationale.
Cette revue a été magnifique, sur un beau terrain. J'ai commandé le défilé; la garde nationale, en tète, a beaucoup hurlé : « Vive la République! » Le prince n'en a pas moins été très bien reçu par la population; dans sa traversée de la
270 JOURNAL DU MARÉCHAL DE CASTELLANE. ville on l'a accablé de bouquets; j'ai été blessé par un au -enou; le général Yesco dit qu'il l'a été plus sérieusement hier, dans la bagarre du bal, et il s'est mis au lit après 1.
départ du prince.
Le Président est parti à une heure de l'après-midi. Comme
je n'avais plus de troupes jusqu'à la limite de la -4- division.
où il est entré peu d'heures après, j'ai pris congé de lui a la
sortie de Besançon; il a été parfaitement aimable pour moi et
m'a témoigné sa satisfaction.
La suite du prince se compose, en outre du ministre des travaux publics Bineau, du ministre du commerce Dumas, du chef de cabinet Mocquart, du colonel Vaudrey, aide de camp; du lieutenant-colonel Ney, du lieutenant-colonel de BéviUe, du capitame Toulongeon, officier d'ordonnance du prince; du docteur Gonneau, du lieutenant-colonel Desmarets, aide de camp du ministre de la guerre; de M. Dubertier, secrétaire du ministre des travaux publics. Tout cela m'a paru fâche de se réparer de moi, à commencer par le prince. Le colonel >ey m'a dit en me quittant : < A présent que nous ne vous avons plus nous allons marcher à l'aventure. »
Je .uis resté à Besançon à la préfecture, où j'ai dîné avec M. et Mme Pardeilhan; j'ai travaillé à mettre un peu à jour ma besogne, qui est en arrière.
Le préfet de Vincent était venu à Besançon accompagner le prince. A la parade, il s'est pris de bec avec un peloton de la garde nationale qui criait : « Vive la République! . U criait, lui • « Vive Napoléon! . Cela a duré dix minutes. Cela lui a réussi, car le Président m'a dit qu'il le voudrait comme préfet à Lyon, et il est probable qu'il le sera très incessamment.
Plusieurs des préfets des départements parcourus dans ce voyage auront de l'avancement dans la Légion d'honneur, mais on n'a pas voulu le leur signifier immédiatement, pour n'avoir pas l'air de payer comptant leur hospitalité.
oo La visite du Président à Besançon, où on s attendait à une mauvaise réception, a été un acte de force d'un bon
effet. p ,
Les rouges de Besançon applaudissent au courage du Pre-
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sident d'avoir été au bal de la halle; son voyage a fait du bien dans cette ville comme partout. Besançon est la ville du désordre pacifique. Six mille étrangers, Suisses non naturalisés, ne sont pas un élément de tranquillité; il y aura à vérifier s'il ne s'en est pas introduit dans la garde nationale.
J'ai quitté Besançon à neuf heures et demie du matin, après avoir remercié M. et Mme Pardeilhan de leur bon et aimable accueil. J'étais à une heure et demie à Dôle.
23. — Je suis parti à neuf heures et demie de Dole; je me suis arrêté un instant à Auxonne pour voir le colonel du 2« de lanciers, et je suis arrivé à deux heures à Dijon, comme je l'avais annoncé.
2J. — J'ai dîné chez M. et Mme d'Archiac, parents de feu ma femme. Le maire ayant avancé l'ouverture de l'année théâtrale pour que j'y assistasse, je n'ai pu me dispenser de m'y rendre; il n'y avait pas grand monde dans les loges. La salle est belle; le parterre était bien garni. J'ai été dans la loge du maire, puis, dans Tentr'acte, je suis sorti, et, à neuf heures du soir, j'étais en voiture pour Tonnerre.
^^- — Je suis parti de Tonnerre par le convoi de onze heures cinquante, et je suis arrivé à cinq heures à Paris.
20. — J'ai vu le ministre de l'instruction publique, M. de Parieu, qui m'a questionné sur le voyage, et M. Baroche, qui est toujours fort aimable pour moi; nous avons parlé des préfets de mon commandement.
27. — J'ai été aux bureaux de la guerre et je me suis occupé des affaires de mon commandement.
J'ai vu le général La Ilitte; j'en ai été fort satisfait. Il m'a parlé du général d"Hautpoul; il paraît qu'il n'en est guère content, car il m'a dit : a II trompe même ses collègues. »
28. —Le prince Louis-Napoléon est arrivé à huit heures et quart du soir à TÉlysée, de retour de son voya;;e.
J'ai trouvé le général Ghangarnier vieilli; il est fort amoureux de Mme R... Je lui suppose quarante-cinq ans. mais elle est fort spirituelle et encore jolie; le général Ghangarnier lui plaît et lui en est fou.
' ^9. — Le général Ghangarnier a tort de dire un grand mal
du Président, et encore devant assez de monde, pour que cela soit répété. Je crains que le général Changarnier ne soit étourdi par le pouvoir. Élevé en très peu de temps au pinacle par l'énergie qu'il a déployée dans des circonstances graves, il croit trop à la durée de sa puissance. Il a une grande influence sur l'Assemblée, cela est vrai; il croit que s'il y a une nouvelle élection présidentielle, personne ne réunissant le nombre de suffrages exigé, ce sera à l'Assemblée à choisir parmi les candidats, et qu'alors il sera indubitablement élu. Je ne crois pas pour mon compte à une seconde élection présidentielle; mais si cela arrive, comme la nation n'est pas le moins du monde républicaine, ce sera un prince qu'elle
choisira.
Le général Changarnier a tenu des propos tels que ceux-ci devant les officiers généraux et chefs de corps, donnant pour instructions au général de division Guillabert : « Votre division est chargée de la garde de la Chambre. Moi seul commande; si le ministre de la guerre vous donne des ordres, non seulement vous ne lui obéirez pas, mais vous le f... à la salle de police. » Ces propos n*ont eu aucun succès, et les officiers généraux n'y ont point applaudi; personne n'a soufllé mot, mais chacun a réfléchi que le ministre de la euerre était au fond le chef de l'armée, et qu'un pareil ordre pouvait les mettre dans fembarras.
30. — J'ai vu le Président de la République; il ma témoigné ses regrets de ne m'avoir pas vu hier, me disant que, lorsqu'il était venu me chercher dans le salon, j'étais parti. 11 a pris fannuaire, m'a lu un à un les généraux de brigade pour avoir mon avis sur chacun d'eux, puis il marquait au crayon. Je n'ai pu le donner qu'approximativemenl et en les ménageant beaucoup. Nous avons causé de son voyage; il a été très bien et m'a quitté après une audience fort longue, me disant qu'il était heureux de me voir à Lyon. 31. — J'ai quitté Paris le 31 ; à trois heures trente-cinq nous étions à Tonnerre, où j'ai retrouvé ma voiture; nous sommes arrivés à Saulieu le 1" septembre, à trois heures du matin.