CHAPITRE PREMIER. — FEVRIER
défendent les attroupements. Le tout a été affiché à Paris dans la soirée.
Rien n'annonce à Rouen que la tranquillité soit menacée; on y est inquiet de ce qui se passera à Paris demain.
Un M. Gaussidières, l'un des rédacteurs du journal la Réforme, qui vient souvent à Rouen, est reparti ce matin pour Paris avec dix mille trois cents francs, produit d'une souscription faite par le comité radical et communiste, présidé par M. Deschamps.
22. — Une dépêche télégraphique de huit heures du matin annonce que Paris est tranquille; une autre, de une heure et demie du soir, dit qu'il s'est formé des attroupements sur différents points, mais qu'il n'y a pas de désordres sérieux.
Rouen est parfaitement tranquille; il a plu toute la journée.
A onze heures du soir, le préfet m'a communiqué la dépèche suivante :
« Les troubles sont devenus plus graves aujourd'hui. Force est restée partout à Tautorité, et le désordre est réprimé. Pour rétablir l'harmonie dans les esprits, le Roi a chargé le comte Mole de former un cabinet. »
23. — Voici la première dépèche télégraphique reçue de Paris :
« Depuis minuit, la tranquillité est rétablie. Toutes les mesures sont prises pour empêcher le retour du désordre. »
J'ai reçu à une heure de l'après-midi une dépèche télégraphique du ministre de la guerre qui me prescrit de presser l'envoi à Paris du biscuit qu'on fabrique à Eu; cela me fait penser que tout n'est pas fini.
Par le convoi de sept heures du soir, j'ai appris qu'on se battait dans les rues Rambuteau et Cadet, et que la 10* légion de la garde nationale avait refusé à son colonel de se porter en avant.
On a demandé, au théâtre de Rouen, la Marseillaise à la lin du spectacle, mais cela n'a pas eu d'autres suites; on ne l'a pas chantée.
Le convoi de onze heures du soir a confirmé les nouvelles de sept heures; seulement, à son départ, on ne se battait plus. Le général Jacqueminot a annoncé, à six heures, à la garde
nationale, que le ministère était changé, que M. Mole était chargé de former un cabinet, ce qui a été accueilli par les cris de : « Vive le Roiî » La tranquillité paraît rétablie.
A onze heures du soir, nous étions réunis chez le préfet Delporte : M. Fleury, maire provisoire de Rouen, Rondeau, adjoint provisoire, Lequesne, commandant provisoire de la garde nationale, et Geneau, commissaire central de police.
J'ai fait connaître les mesures que j'ai prises en cas de troubles. Avec mes quinze cent vingt et une baïonnettes des \S* et 28* de ligne, j'occuperai les quais, les tètes des deux ponts, la manutention, et j'évacuerai les autres postes. Il a été convenu que la garde nationale occupera les postes de la ligne; il y a six bataillons, et, d'après le dire du chef de la garde nationale, on ne peut pas compter sur plus de quatre cents hommes par bataillon; l'escadron de cavalerie ne donnera pas soixante chevaux; quant à l'artillerie, le préfet s'en défie, on ne lui délivrera pas ses canons.
24. — Le convoi parti hier soir de Paris à onze heures est arrivé à trois heures du matin à Rouen. Nous avons appris «|u'à dix heures du soir, Paris étant illuminé, le feu avait repris; on a attaqué le ministère des affaires étrangères et on a entendu une vive fusillade et le canon.
Le préfet m'a écrit à sept heures du matin de prendre mes mesures de précaution et de faire doubler mes postes. J'ai fait doubler seulement ceux que la troupe ne doit pas évacuer. Mes vingt-deux dragons ont leurs chevaux sellés.
Le préfet m'a envoyé, à dix heures du matin, la dépêche télégraphique suivante :
• Le Roi a appelé M. Thiers et l'a chargé de la composition d'un nouveau cabinot. M. Thiers a demandé au Roi la permission de s'adjoindre M. Odilon Rarrot; le Roi a consenti à cette proposition. »
A deux beures, le préfet a reçu la dépêche ci-après :
« M. Odilon Rarrot vous annonce qu'il constitue le ministère. Le général Lamoricière est nommé commandant de la garde nationale de la Seine; le calme se rétablit. Le Roi a abdiqué, la duchesse d'Orléans est nommée régente. »