CHAPITRE PREMIER. — FÉVRIER
Les événements se succèdent avec une telle rapidité que c'est à n'y pas croire.
A huit heures et demie du soir, j'ai reçu une dépêche télégraphique de Paris, cinq heures du soir, ainsi conçue :
Les membres du gouvernement 'provisoire à MM. les préfets et sous-préfets, à MM. les généraux.
« Un gouvernement provisoire vient d'être établi. MM. Dupont de l'Eure, Arago, de Lamartine, Garnier-Pagès, Marie, membres du gouvernement. La tranquillité est rétablie.
Garnier-Pagès,
Maire de Paris et membre du gouvernement provisoire.
Marie,
Membre du gouvernement provisoire. »
J'ai été chez M. le préfet Delporte; je l'ai trouvé un peu abattu et croyant qu'on viendrait établir un gouvernement provisoire chez lui dans la nuit. Je me suis rendu à la caserne Martainville, où j'ai établi mon quartier général. J'ai lu la dépèche télégraphique aux officiers du 18* de ligne et je leur ai dit que nous ne pouvions pas reconnaître ce gouvernement provisoire, que nous avions prêté serment au lloi et qu'il fallait avant tout que nous connussions les événements, que nous resterions dans nos casernes, où nous nous défendrions si on nous attaquait. J'ai été fort content du 18* de ligne. J'ai été ensuite à la caserne du 28" de ligne, à Saint-Sever, et j'ai dit à peu près la même chose.
J'ai fait délivrer à chaque homme deux rations de pain, et j'ai fait porter les drapeaux et les caisses des régiments aux casernes.
Le conseil municipal de Rouen s'est adjoint cinq membres du comité radical, M. Deschamps en tête.
Par le chemin de fer de onze heures du soir, on a appris que le Roi était à Vincennes.
25. — J'ai passé la nuit à la caserne Martainville: j'ai donné des ordres pour que les troupes fussent prêtes à tout
événement, et je me suis couché tout habillé pendant quelques heures sur le lit de l'adjudant, dont j'occupe la chambre.
Le convoi de trois heures du matin est venu confirmer la i^Tavité des événements de Paris; les voyageurs ont annoncé que la République avait été proclamée, que les troupes fraternisaient avec le peuple, et que tout était fini.
Le courrier de Paris, que la poste m'a fait parvenir à quatre heures du matin, ne m'a apporté aucune nouvelle de ma famille. J'ai été prévenu à neuf heures du matin que des masses d'ouvriers voulaient venir demander les armes de mes soldats; je prends mes mesures en conséquence.
On dit que le duc de Nemours tient à Saint-Cloud avec quelques régiments; Yincennes tient aussi, les troupes se sont retirées dans les forts; les choses ne sont peut-être pas dans un état aussi désespéré. Pour connaître la véritable situation, j'envoie à Paris mon secrétaire M. Noguès, qui reviendra cette nuit à onze heures. J'aurai aussi des nouvelles de ma famille.
A midi, M. de la Preugne, secrétaire général de la préfecture, est venu m'annoncer que vingt mille ouvriers devaient venir vers une heure désarmer les soldats, qui, comme moi. sont décidés à se faire tuer jusqu'au dernier plutôt que de rendre les armes. La position à Martainville n'étant pas bonne et me trouvant dans l'impossibilité d'y faire une défense heureuse, j'ai pris le parti de sortir de la ville et de prendre position au Mont Hii)oudet (barrière du Havre), à trois kilonirtros do Houen (1).
(1) M. de la Preugno m'observa que tout était uni, que la République (■tait êlalilio. et qu'il no m'clail pas possible do nio rendre avec mes troupes t\ l^aris. Je lui répliquai : « Cola no m'empoche pas d'aller au Havre. »
Jt> lis venir inunédiatomont un oiricior de chaque grade pour leur donner mes instructions. Je fis iniuK-dialement charger les armes, et j'ordonnai de jeter à l'eau les poudres (]ui ne pouvaient être emportées. Je prescrivis à l'intendance de faire suivre du vin, ot d'assuror les vivres et les fourrages pour les troupes. Un ollicier d'état-major porta l'ordro au général (lérard, au «piartier Saint-Sever. de faire ôler les batteries de cinq cents fusils qui ne pouvaient être emportés, de traverser la Seine avec le 28* de liKne. et de me rejoindre sur la route du Havre. Je me mis en marche à la trte du 18* de ligne; mes dragons formaient l'avaut-garde. Je rencontrai
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Mont fUboudt't. — Une députation de la municipalité avec le maire en tète est venue me demander de rentrer avec les troupes pour protéger la ville et ses établissements industriels. Une députation de la garde nationale, une autre composée de trois membres du conseil municipal et d'autres personnes sont venues à plusieurs reprises me faire la même prière et m'assurer de l'estime profonde que me porte toute la ville. M. Duval, maire de Boudeville, est venu avec des gardes nationaux m'assurer de son dévouement et se mettre sous mes ordres. M. Duvivier, chef de bataillon de la garde nationale, est venu à six heures du soir me prier, au nom de tous les officiers supérieurs de la garde nationale, de rentrer à Rouen. Je leur ai répondu que ma position est bonne et que je ne peux y consentir, que môme pour la tranquillité de la ville, une masse de troupes, dans la situation où je suis, empêchera une descente des ouvriers des vallées.
Je me suis établi chez un épicier sur le bord de la route, où Ton m'a donné, à côté de la boutique, une petite chambre fort propre.
J'ai donné à dîner au général Gérard, au lieutenant-colonel Beauquet, mon chef d'état-major, à tous les officiers d'étatmajor, aux colonels des 18" et 28» de ligne, à tous les officiers supérieurs, à M. de Lacombe, lieutenant de dragons, qui commande mon escorte. Nous étions seize à table, et mon dîner improvisé à été fort bien.
Je me décide à passer la nuit au bivouac du Mont Riboudet.
Je suis venu à huit heures du soir à Rouen pour voir de mes yeux l'état des choses; je suis revenu à mon quartier général une heure après (1).
sur les quais fles gariles nationaux, jo les invitai à aller prévenir la municipalité que jt' laissais sous sa sauvegarde mes malades et soixanti> hommes de ijardo à THôtel do ville. Je longeai le quai, et je fus rejoint au pont Saint-Scver par le général Gérard et le bataillon du iS» de ligne {Note du maréchal.)
(1) Après avoir visité iiirs postes, je m'en fus au galop avec une ordonnauee à Rouen, pour voir de mes yeux l'état des choses. Jo lus à l'embareadèro du chemin do fer. qui était garni de gardes nationaux. Au moment où je quittais Rouen, à neut heures du soir, on m'annonça que le débarcadère de la rive droite était dévasté. J'avais calculé que personne
A dix heures du soir. M. Bertel, maire de Sotteville, est venu m'avertir que l'établissement de M. Buddicom était menacé. Je lui ai répondu que je ne pouvais pas envoyer de troupes, ne voulant pas compromettre mes soldats.
A dix heures et demie, deux gardes nationaux sont venus dire que le poste de l'Hôtel de ville était attaqué à coups de pierres et compromis. Je leur ai dit que j'en suis bien fâché, mais que je ne peux pas diviser mes forces. Le pont en bois, à l'extrémité du Cours la Reine, est en flammes; on menace l'embarcadère de Saint-Sever.
A onze heures du soir, quatre soldats du 69« de ligne qui ont quitté Paris m'ont été amenés; ils m'ont donné des détails sur les événements de Paris. Ils sont sans armes, et ce qu'ils racontent prouve qu'ils ont été mal commandés et qu'ils manquaient de vivres. Ils se seraient très bien battus; ils sont furieux. Il paraît que le Roi a empêché de tirer, et c'est presque sans coup férir que cela s'est passé (1).
26. — A sept heures du matin, j'ai réuni les colonels et les officiers chefs de corps: ils m'ont assuré de nouveau de la parfaite obéissance des troupes; je leur ai fait compliment de leur excellente discipline.
M. l'intendant de Bailleul est venu pour me rendre compte que toutes les dispositions que j'avais ordonnées pour les vivres étaient prises, et il m'a parlé du désir ardent qu'on avait de me voir rentrer en ville. J'ai répondu à M. de Bailleul qu'il pouvait dire à la municipalité que je rentrerais en ville sans me prononcer pour rien, et à la condition que je prendrais le commandement en chef de la garde nationale avec celui des troupes,' et que je dirigerais les mesures pour le maintien de l'ordre. J'exige de plus qu'une députation de la municipalité, qui comprendra des membres des comités démocratiques, vienne me le demander.
A onze heures et demie du matin, les délégués du conseil
ne m'attendaDt. et toujours au galop, je pouvais parcourir la ville sans danger, et ju^er par moi-môme de la situation. (Sote du maréchal.)
(1) Beaucoup do ces soldais qui revenaient de Paris nous demandaient des armes pour marcher avec nous; les colonels ne s'en souciaient pas, dans la crainte de les voir démoraliser leurs régiments. [Noie du tnaréchal.)