CHAPITRE PREMIER. — FÉVRIER 18i
municipal et des comités sont arrivés à mon quartier général; ils m'ont apporté la délibération suivante :
« M. le maire, assisté du conseil municipal et des deux comités central et démocratique, donne mission à MM. Bademer Saint-Léger, Leballeur, Esclavy et Bellanger de se rendre auprès de M. le lieutenant général pour l'inviter à ramener ses troupes dans la ville, afin de concourir avec la garde nationale au maintien du bon ordre et à son rétablissement.
« Fait à l'Hôtel de ville, le 25 février 18-48.
« Signé : Fleury, Sénard. »
J'ai répondu que cela ne me paraissait pas suffisant, que je voulais diriger la garde nationale... Après une discussion, les commissaires ont ajouté ce qui suit :
1 Comme complément à la demande ci-dessus adressée à M. le lieutenant général Castellane, nous, commissaires chargés de l'apporter, déclarons unanimement à nos concitoyens que M. le général rentre à Rouen pour maintenir Tordre et, de concert avec l'autorité municipale, diriger les mesures propres à assurer la tranquillité de la cité. »
M. Buchet-Bellanger, du comité démocratique, m'a adressé assez malencontreusement quelques menaces pour me faire rentrer; elles auraient été de nature à m'en empêcher, si je n'avais été unanimement désiré. J'ai dit qu'il était bien entendu ([ue je viendrais reprendre ma position avec mes troupes, quand bon me semblerait, et j'ai ajouté : « Au reste, je n'ai pas besoin de cet engagement, car je me ferais toujours jour avec mes baïonnettes (1). »
J'ai fait prendre les armes à mes troupes, j'ai fait serrer les deux régiments en masse et je leur ai adressé cette courte allocution :
(i) Il fut, en outre, convenu avec les démocrates qu'ils foraient passer à ma famille, à Paris, une lettre de moi. et qu'on me rapporterait la réponse. Cela fut exécute. {Note du maréchal.)
« Soldats,
« J'ai commencé comme vous, j'ai été soldat et j'ai combattu sur tous les champs de bataille de l'Europe. Souvenezvous que tout soldat qui rend ses armes est déshonoré. Jurezmoi de vous faire tuer jusqu'au dernier, plutôt que de les abandonner. »
Les soldats ont répondu unanimement dans les deux régiments : « Oui, nous le jurons! Vive le général Castellane! Nous vous suivrons partout! » Des soldats qui sont revenus, désarmés, de Paris nous regardaient.
Un bataillon de la garde nationale est venu jusqu'à mon quartier général et a beaucoup crié : « Vive le général! » Nous sommes partis et nous sommes arrivés sur le quai, j'ai fait masser mes troupes en arrière du corps de garde du Mont Riboudet. J'ai trouvé là un jeune homme en uniforme de l'étatmajor avec un manteau, de sorte que je n'ai pas vu son grade; il m'a dit qu'il était aide de camp du ministre de la guerre de la République, du général Subervie.
Je suis descendu de cheval, j'ai fait appeler le général Gérard, les chefs de corps et un officier de chaque grade; je leur ai lu la lettre suivante :
« Cl EN kU AL,
« J'apprends que vous vous êtes dirigé vers le Havre avec les troupes que vous commandez: mon intention est que vous rentriez immédiatement à Rouen avec elles, en prenant toutes les dispositions nécessaires pour le maintien de la discipline. Vous me rendrez compte de l'exécution de cet ordre; nous comptons sur votre patriotisme. Cet ordre, qui vous est porté par M. Petit, oilicier d'état-major, vous a été également annuMct' par le télégraphe et par la poste.
• Hecevez, mon cher général, l'assurance de mon attachement.
€ Signé : Général Subervie. »