CHAPITRE IX. — FÉVRIER \SIA
12. — A une heure de l'après-midi seulement, le commissaire de police de la Croix-Housse a prévenu M. le commissaire extraordinaire et moi qu'il y aurait à trois heures un rassemblement de démocrates à la Croix-Rousse pour l'enterrement du sieur Liron, carbonaro^ membre du conseil municipal. Ce tardif avis est encore une nouvelle preuve de l'urgente nécessité de la réunion de la Croix-Rousse, Vaise et la Guillotière à Lyon. Les mesures de précaution ont été immédiatement prises. La 3* brigade occupant la Croix-Rousse a été consignée; le général Deshorties s'est rendu au quartier des Bernardines. L'enterrement du sieur Liron s'est fait sans prêtres, le maire et le conseil municipal en tête. Il y avait de trois à quatre mille individus, « Voraces » et « Carbonari ». Aucun discours n'a été prononcé. Le cri de : • Vive la République! » a été poussé par un seul homme au passage du commandant de la place. En général, les démocrates l'ont salué; il paraît que l'on avait le projet de faire un discours, mais on ne l'a pas osé.
Après la cérémonie, la 3* brigade a été déconsignée. Cette manifestation a prouvé une fois de plus aux habitants la promptitude que mettent les troupes à occuper les postes qui leur sont assignés.
Ma fille Ilatzfeldt a profité du cardinal Fornari, ancien nonce du Pape à Paris, qui retourne à Rome, pour m'envoyer une lettre dans laquelle elle me dit :
t La destitution du général Changarnier a fait ici peu d'effet; c'est toujours comme cela lorsqu'on tombe, l'on n'est plus bon à rien. Pour sa conduite personnelle, elle n'est pas ce que j'attendais de lui; il est vexé au dernier degré et dit à ceux qui veulent l'entendre un mal énorme du Président. Je trouve qu'en se taisant il aurait eu une meilleure façon. »
11. — J'avais prié cinq dames de Rollecour à dfner : la comtesse des Isnards, pour lui rendre un festin qu'elle m'a donné peu après mon arrivée; la jolie Mme de La Croix-Laval, chez laquelle j'avais dîné dernièrement: Mme de Maupas, sœur de M. de La Verpilière, mort sous-lieutenant à mon 5« de housards; la baronne de Chabert, sa fille, spirituelle
personne; Mme Du Bourg, petite femme aux yeux vifs et qui ne manque pas d'esprit. Ces dames étaient fort parées et couvertes de diamants. J'avais de plus M. Gilardin, procureur général, que j'ai placé vis-cà-vis de moi; M. Ghaix-d'Est-Ange. venu de Paris pour plaider dans un procès, et qui est arrivé tout à point pour mon dîner. Sa conversation est piquante et agréable.
7 mars. — Les transactions commerciales se ralentissent sensiblement à Saint-Étienne et à Lyon. Beaucoup de métiers sont à bas dans ces deux villes; il y a une grande inquiétude dans les esprits, tranquillité seulement à la surface.
i4^ Par décret du 10 mars, le général Exelmans, grand chancelier de la Légion d'honneur, a été élevé à la dignité de maréchal de France. Il a toujours été un brave soldat; il remplissait les conditions du décret, ayant commandé un instant en chef un corps de cavalerie.
-/5. — J'ai consulté le préfet du Rhône et le procureur général pour savoir s'il n'y aurait pas un moyen, par un arrêté, de défendre légalement des enterrements où se rassemblent plusieurs milliers d'individus. Ces enterrements ne sont autre chose que des manifestations socialistes pour se compter et pour juger de la promptitude d'exécution des ordres des chefs. Jusqu'ici, ils n'ont rien trouvé.
iO. — Messe à Saint-François. J'y vais tous les dimanches à huit heures du matin, seul et au milieu de la foule. J'ai refusé de me placer dans le chœur, comme le voulait le curé; on me place seulement une chaise sur le point le plus rapproché de l'autel.
28. — Les manifestations socialistes pour les enterrements prenant, de jour en jour, une attitude plus menaçante, j'ai pris aujourd'hui l'arrêté suivant :
« Vu l'arrêté du Président de la République du 15 juin 1849, qui met en état de siège la ville de Lyon et toute la circonscription comprise dans la 6* division militaire;
« Vu la loi du 9 août 18i9 sur l'état de siège;
« Le général commandant supérieur des 5* et G* divisions militaires, considérant que des enterrements auxquels assis-
CHAPIÏHE IX. — MARS 1851. 303
tent plusieurs milliers de personnes ont eu lieu ces derniers temps à Lyon et dans les communes suburbaines;
c Considérant qu'ils ne sont point un hommage rendu aux morts, mais des manifestations politiques et provocatrices;
« Considérant que ces manifestations inquiètent la population et fatiguent les troupes, dont le devoir est d'être toujours prêtes à réprimer les désordres,
« Arrête :
«Le nombre des assistants à un enterrement ne pourra pas excéder, dans la 6* division, trois cents personnes. Si ce chiffre est dépassé, la loi sur les attroupements sera immédiatement appliquée, sans préjudice des poursuites judiciaires à exercer contre ceux qui auront enfreint le présent arrêté.
« Les autorités militaires, civiles et judiciaires sont chargées de l'exécution du présent arrêté.
€ Le général commandant supérieur des o* et 6* divisions militaires,
« Signé : Castellane.
« Quartier général de Lyon, le 18 mars 1851. »
Cet arrêté, affiché dans tout Lyon dès quatre heures de laprès-midi, a produit le meilleur effet; des groupes nombreux stationnaient auprès de chaque affiche pour en prendre connaissance.
19. — Mon arrêté pour les enterrements a été généralement approuvé par les amis de l'ordre. Beaucoup de gens commençaient à se plaindre de ce qu'on ne faisait rien pour mettre un terme à ces manifestations. J'ai été hier au soir au Cercle du commerce, le plus considérable de Lyon ; chacun s'est empressé de m'en faire compliment. Cet arrêté a aussi fait grand plaisir aux soldats. Les rapports de police de ce matin portent qu'aucun n'a été lacéré, ce qui prouve que ce n'a pas été là le premier mouvement des anarchistes. Probablement il y en aura cette nuit; les chefs n'avaient pas eu le temps de donner des ordres.
20. — M. Aubertier est venu, au nom des honnêtes gens de la Croix-Rousse, me remercier de mon arrêté sur les enterrements. Cela a calmé l'agitation des ouvriers qui d\W\i crescendo . Dimanche 16, veille du dernier enterrement, plusieurs personnes bien mises avaient été insultées à la Croix-Rousse par des ouvriers. M. Aubertier croit que plusieurs n'appartenaient pas à cette localité; tant est que les insultes ont cessé. Il a remarqué que non seulement les affiches ont été respectées, mais que la plupart des ouvriers qui les lisaient s'en allaient sans dire un mot. Malheureusement le travail ne va pas. les deux tiers au moins des métiers ne battent plus; les fabricants n'ont pas de confiance dans l'avenir.
26. — Le mot d'ordre est arrivé aux frères et amis de Besançon de se rendre aux enterrements, comme ils le faisaient à Lyon, pour se communiquer leurs idées. Il leur est recommandé de démolir le Président dans l'esprit de l'armée et des populations, et de chanter de préférence des couplets contre lui.
Dans la Drôme, les meneurs ne cessent de travailler à recruter des affiliés pour les sociétés secrètes; le mot d'ordre est d'irriter contre le Président.
Le travail diminue toujours, il y a beaucoup de misère; les démocrates en profitent pour faire de l'agitation. La surveillance la plus active est exercée; je suis prêt à tout événement.
31, — Mon arrêté sur les enterrements déconcerte les projets des rouges qui voulaient, par des démonstrations pacifiques de ce genre, se compter dans toute la France, pour agir au moment où l'on s'y attendrait le moins. Les sociétés secrètes m'ont déclaré maintenant la guerre; les ouvriers qui en font partie poussent des cris de mort contre moi, ce qui n'avait pas lieu auparavant. Les avis anonymes ne m'ont pas manqué; j'en reçois tous les jours.
i" avril. — M. le commissaire extraordinaire m'avait prévenu, hier, qu'un enterrement monstre devait avoir lieu aujourd'hui à la Guillotière pour une dame Gauthier, femme d'un démocrate, et que ce serait une occasion de manifestation