‹ Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862 (volume 2)Chapitre 129 sur 206 · CHAPITRE IX. — MAI · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX. — MAI

y compris les cantonnements voisins, cinq cent quarante-deux officiers, quatorze mille neuf cent quatre-vingt-cinq hommes de troupe, trois mille quatre-vingt-cinq chevaux, est employé à la garde des forts, aux gardes de la place, des casernes; puis il y a les non-valeurs. Beaucoup de gens ont été frappés et m'ont parlé de l'attitude militaire et décidée des troupes, qui est bien faite pour imposer aux démocrates.

Le cheval du général Mellinet s'est abattu pendant la revue. Je me suis approché pour lui demander s'il n'avait rien ; il m'a répondu : « Peu de chose », et il est remonté à cheval. Il a vu défiler sa brigade et est revenu ensuite près de moi, refusant de s'en aller. Personne ne se doutait qu'il eût la jambe cassée; il est resté une heure à cheval avant de retourner chez lui. J'ai été ensuite savoir comment il se trouvait de sa chute, et j'ai été tout étonné de le retrouver entre les mains des chirurgiens qui venaient de lui remettre la jambe. Heureusement, c'est une fracture du péroné; sa jambe a été bien remise. Cet officier général distingué a un grand courage; il parlait de son accident comme de celui d'un autre. Je suis très fâché de cette chute pour le général Mellinet : d'abord, quoique depuis peu de temps avec lui, je porte à cet excellent militaire estime et attachement, puis le voilà hors d'état de monter à cheval avant quarante jours. C'est un homme d'énergie et de valeur qui me ferait faute, s'il y avait combat.

Les ordres de Paris aux démocrates leur disent que la levée des boucliers est remise à l'époque des débats sur la revision, à la fin de mai ou au commencement de juin.

il. — D'après les rapports de police, les « Invisibles >- et la « Nouvelle Montagne », qui reçoivent leur impulsion de Ledru- Rollin, Delescluze, Greppo, Miot, etc., avaient travaillé le Midi et l'Est pour opérer une insurrection le 4 mai. Ce projet n'a pas réussi, le concours des autres sociétés secrètes et des républicains modérés n'ayant pas pu être obtenu. Ces sociétés ne sont pas moins révolutionnaires les unes que les autres, mais elles veulent conserver leur indépendance, et au fond elles se détestent cordialement.

Si, — J'ai remis le commandement provisoire de la 6' division au général de division Lebon-Desmottes.

Je me suis embarqué à sept heures du matin sur le bateau à vapeur le Zépliire pour Chalon. Nous sommes arrivés à Chalon à quatre heures du soir. Jai passé la revue du 1" bataillon du 65». J'ai harangué les officiers et leur ai parlé sévèrement sur la révolte d'une de leurs compagnies à Salins.

Je me suis embarqué dans le chemin de fer à cinq heures du soir. J'ai trouvé à Dijon, au débarcadère, le général Menne. Je suis venu à pied chez le maire André, où je loge.

Après dîner, le général Prévost, commandant la 5* division, le général Gagnon, le capitaine Deshayes, de la gendarmerie, sont venus. Nous avons fait le travail des croix et tout réglé. M. de Bry, préfet de la Côte-d'Or, est venu me voir; il est grand, mince, paraît avoir quarante ans. Il m'a annoncé de bonnes intentions; je lui ai rendu sa visite.

pT juin, — J'ai reçu quelques personnes; je suis monté à cheval pour quelques visites et faire des courses. J'étais bien aise de m'assurer de l'état des esprits des populations des campagnes, des villages voisins. J'ai été respectueusement accueilli; on m'a beaucoup salué. Il y a eu pas mal décris de : « Vive Castellane! » auxquels j'étais loin de m'attendre; j'ai jugé dès lors que le Président serait bien reçu.

J'avais donné des ordres au général de division Prévost et au général Gagnon, commandant la subdivision, pour les dispositions à prendre pour le placement des troupes, à l'entrée du Président; elles étaient bien.

J'avais appelé à Dijon trois bataillons du 4« léger; cela formait avec la garnison un ensemble de troupes assez respectable; l'infanterie était munie de quarante cartouches par homme.

Je me suis rendu à une heure et demie au débarcadère pour y attendre le Président de la République. De belles tribunes avaient été construites sur la rive droite pour les spectateurs, sur la rive gauche pour le Président de la République; sur une estrade où était l'autel se trouvait l'évéque avec un clergé considérable. Les troupes bordaient la haie; les tribunes

CHAPITRl- IX. - JUIN 18ol. 311

étaient garnies de femmes parées; tout cela était fort beau. Le prince Louis-Napoléon est arrivé à deux heures et demie. Je l'ai reçu à la descente du wagon avec les principales autorités; il est venu prendre place dans sa tribune. L'évéque, Mgr Rivet, a entonné des prières, puis il a fait un fort beau' discours, après quoi une locomotive s'est avancée. Il en a fait le tour en lui donnant sa bénédiction. La cérémonie terminée, le Président est monté à cheval, précédé et suivi de cavalerie; l'artillerie avait fait les salves d'ordonnance; la troupe est restée impassible, conformément aux règlements. Il y a eu beaucoup de cris de : « Vive Napoléon ! » assez de : « Vive la République! » quelques-uns de : <c Vive la République démocratique et sociale! . Les individus qui ont poussé ces derniers cris ont été arrêtés. Le secrétaire général de la préfecture de police. Clément Reyre, vingt-cinq sergents de ville de Paris et des agents du service de sûreté en grand nombre étaient venus de Paris, de sorte que la police était très bien faite. Je sais qu'à mon arrivée, hier, à peine avais-je quitté le wagon, que j'ai été entouré de sergents de ville.

Le Président, à son arrivée à la préfecture, où il était logé, a reçu toutes les autorités; cela a été terminé à cinq heures du soir. Je suis rentré chez moi à six heures. J'ai été travailler avec le ministre de la guerre pour les croix à donner demain à la revue. J'ai accompagné le prince en voiture au banquet de l'Hôtel de ville, qui se tenait dans la salle des États de Bourgogne; il y avait quatre tables venant aboutir à la table du Président, qui prenait la salle en lari?eur. Le repas était venu de Paris et fait par le fameux Chevet; les mets étaient recherchés, ce qui est rare pour un aussi grand festin. Le prince avait à sa droite le président de l'Assemblée, à sa gauche le maire de Dijon. M. Léon Faucher était à la :;auche du maire, puis M. Fould, ministre des finances. Je Venais ensuite; j'avais à ma gauche M. Daru, vice-président de l'Assemblée.

A la fin du repas, le maire a porté un toast au Président. Le Président s'est ensuite levé, et tout le monde avec lui. On

avait mis dans les journaux de Paris qu'il parlerait de son respect pour la loi du 31 mai, puis, une heure avant le festin, M. Bigot, rédacteur du Salut public de Lyon, est venu me dire qu'il l'attaquerait. On était loin de s'attendre à ce que son discours serait une violente attaque contre l'Assemblée et les salons. M. de Persigny est du voyage; on lui attribue d'avoir donné ce conseil au Président, enchanté de l'accueil qu'il avait reçu à Dijon. Que ce discours ait été ou non médité, l'étonnement a été grand. J'avais à côté de moi le ministre Fould; il ne paraissait pas plus que les autres satisfait. Le Président a dit : « Ma tribune à moi, ce sont les banquets, et x j'en profite. L'Assemblée, quand il s'est agi de voter des ^ lois pour réprimer, m'a donné son concours; mais pour les lois de bienfaisance et de progrès populaire, je n'ai trouvé chez elle qu'inertie et mauvais vouloir. Ma mission à moi est de mettre un frein et de donner un but à la démocratie; ni les intrigues des salons, ni les attaques de la presse ne me feront sortir de mon calme et de ma longanimité : mais si la nation faisait appel à mon dévouement, je mettrais à la servir toute mon énergie, et, je puis le dire avec orgueil, la France ne périra pas dans mes mains. »

Nécessairement, ce discours original, quoique officiellement corrigé, sera imprimé tel qu'il a été prononcé, et je le mettrai dans ce journal. Mon premier mouvement a été de dire à M. Fould : « C'est à Lyon que je vais, et non à Paris. » (J'avais l'autorisation de m'y rendre.) M. Fould m'a dit : « Nous ne savions rien décela. » Il avait l'air fAché, et M. Léon Faucher avait l'air en colère. M. Daru. à côté de moi, et M. Benoît d'Azy, autre vice-président, prenaient la chose très sérieusement. M. Dupin. président de l'Assemblée, s'est assis avant que le Président eût fini, ce qui a fort choqué le prince Louis- Napoléon. M. Dupin lui a dit ensuite vertement son avis sur le discours. Le discours du Président, surtout dans le bas de la table, a été assez applaudi; on s'est levé de table, une grande agitation a suivi, chacun s'entretenait du discours. M. Vaisse, avec qui j'en ai causé, le connaissant beaucoup, en était autant étonné que les autres; la plupart des députés étaient exas-

Page 1