‹ Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862 (volume 2)Chapitre 143 sur 206 · CHAPITRE X. — SEPTEMBRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE X. — SEPTEMBRE

13. — J'ai quitté Grenoble à huit heures du matin. J'ai continué ma route pour Voiron, où le préfet de l'Isère m'avait devancé ; il est venu au-devant de moi avec le maire Ducret et les pompiers; il y a eu échange de discours. J'ai traversé la ville à pied, avec le préfet, le maire et les pompiers, pour arriver au logement du maire, où Mme Ducret m'a fait les honneurs du déjeuner que son mari était venu m'offrir à Grenoble. Je n'y ai pris que du thé, suivant mon usage. De là, j'ai poussé jusqu'au Pont-de-Beauvoisin. Le marquis de Vaulserre, qui possède un château à quatre kilomètres du Pont-de-Beauvoisin, m'avait offert l'hospitalité.

Au Pont-de-Beauvoisin, qui nous sépare de la Savoie, j'ai passé la revue de la compagnie de grenadiers du 25« de ligne qui y tient garnison, puis des douaniers. Les officiers de la compagnie du régiment de Goni (8« piémontais) m'ont été présentés; je me suis refusé à entrer sur le territoire sarde. 14. — J'ai quitté à huit heures le Pont-de-Beauvoisin. J'avais annoncé que je recevrais les autorités à mon passage à la Tour-du-Pin. Le sous-préfet, Burin-Dubuisson, me les a présentées à la sous-préfecture. Le sous-préfet, qui me paraît ferme, est venu dans ma voiture jusqu'à Bourgoin, désirant savoir comment ma réception se passerait dans cette ville. A défaut du maire et de l'adjoint, qui ont donné leur démission, M. Orcel, rouge, membre du conseil général de l'Isère, qui vient de voter dans le sens révolutionnaire à la dernière session, s'est porté à ma rencontre, à la tète du conseil municipal. Il m'a exprimé sa satisfaction de me recevoir, a fait un éloge de mes services et s'est abstenu de parler politique. Je l'ai remercié, et je lui ai répliqué par un discours énergique sur la nécessité pour tous les honnêtes gens de se grouper autour du pouvoir afin de sauver la société. J'ai dit que c'était à la famille, à la propriété, à tout cequ'on avait jusqu'ici respecté en ce monde qu'on en voulait, etc., enfin que tout trouble serait réprimé avec la dernière vigueur. Une foule considérable nous entourait. Aussitôt que j'ai eu terminé, j'ai été couvert d'applaudissements et de cris de : « Vive le général! « J'ai été à pied, ayant le sous-préfet à ma droite, M. Orcel à ma gauche,

T. IV. ^o

jusqu'cà l'Hôtel de ville. Là, M. Orcel m'a présenté quelques conseillers municipaux, particulièrement ceux qui avaient

servi.

J'ai ensuite passé la revue des pompiers; je suis monté a cheval pour achever de traverser la ville; à peine y étais-je que les musiciens bourgeois, qui s'étaient placés en tète des pompiers, se sont mis à crier en chœur : « Vive la République! » Les pompiers se sont tus. Quelques rouges apostés ont fait écho. Je les avais un peu dépassés; j'ai alors retourné mon cheval de la tète à la queue, et les ai regardés en face; ils sont restés pétrifiés , comme si la tête de Méduse leur fût apparue. On aurait entendu trotter une souris; plus un seul cri n'a été poussé. J'ai continué ma route au milieu de la foule, tout le monde se découvrant à mon passage. Je suis remonté en voiture en dehors de la ville.

Voici ma tournée dans la Drôme et dans l'Isère terminée; elle aura été utile en donnant du courage aux conservateurs, et en ajoutant à la conviction qu'avaient déjà les rouges que tout désordre serait énergiquement et promptement réprimé. J'ai lieu d'être satisfait, partout les populations m'ont accueilli avec respect.

Je suis plus content de la Drôme que de l'Isère. Dans l'Isère, l'opposition est innée sous tous les régimes. Les mauvaises passions ne se montrent pas ouvertement comme dans la Drôme, et cela n'en est pas moins dangereux; on fait avant tout attention de ne pas se compromettre, mais on mine continuellement le pouvoir en cherchant à l'endormir.

22. —Le commissaire extraordinaire et le secrétaire générarMencke travaillent à l'organisation de la poUce de Lyon. Les instructions de M. Léon Faucher ne sont pas faciles a remplir. On arme les sergents de ville de fusils, ce qui leur déplaît fort; plusieurs ont déjà donné leur démission.

Trois cents sergents de ville armés de fusils ne serviraient à rien, et cent soldats, dans une émeute, vaudraient bien mieux qu'eux, tandis qu'en qualité de sergents de ville, il> rendraient des services dans les attroupements. On voudrait aussi les caserner, ce qui n'est pas possible. Il leur faudrait

Page 1