‹ Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862 (volume 2)Chapitre 15 sur 206 · CHAPITRE l'REMIKR. — FÉVRIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE l'REMIKR. — FÉVRIER

J'ai fait demander un autre cheval pour continuer ma ronde, et j'ai donné l'ordre de faire rentrer les troupes qui étaient en marche. Le chef d'escadron M..., qui sort de la carte de France et qui n'a aucune idée du service, n'ayant pas trouvé les troupes sur sa route, s'en est revenu tout bonnement au quartier général sans les chercher : il les a laissées aller jusqu'à Sotteville, je lui en ai dit mon avis; là-dessus il m'a demandé son changement; le moment est bien choisi.

Les gardes nationaux m'ont montré un grand empressement à écouter et à exécuter mes instructions; je pense bien avoir fait six ou sept lieues (1).

(1) Le maire Fleury fit afficher la proclamation suivante :

« Aux HABITANTS DE RoUEN.

« L'administration municipale provisoire s'empresse de porter à la connaissance (le ses concitoyens les nouvelles suivantes : « En apprenant la Révolution accomplie à Paris, le lieutenant général commandant la division a jugé convenable d'aller prendre position, avec les troupes de la garnison, au haut du Mont Riboudet. L'administration municipale étant fermement résolue à ne rien négliger pour prévenir le retour des déplorables excès qui ont marqué la soirée d'hier, une démarche a été faite auprès du lieutenant général de Castellane, pour obtenir son concours et celui des troupes qu'il commande. Trois membres pris dans le conseil municipal et dans les comités qu'il s'est adjoint, se sont rendus auprès du général, qui s'est empressé d'accéder au vœu qui lui était exprimé. Le lieutenant général de Castellane est rentré à Rouen avec la troupe de ligne, en déclarant qu'il y revient uniquement pour maintenir l'ordre et pour prendre, de concert avec l'autorité municipale, la direction des forces destinées à protéger la ville et ses établissements industriels.

« Des acclamations unanimes ont salué à son retour le général, dont on connaît la loyauté, et nos braves soldats, et témoigné des sentiments de la garde nationale et de toute la population. En même temps que la troupe de ligne revient se joindre à la garde nationale, de nombreux citoyens, que divers motifs exemptent du service, ont spontanément offert à l'administration municipale de rentrer dans les rangs pour partager les fatigues de leurs camarades ; des armes leur ont été aussitôt délivrées

■ De toutes parts, d'ailleurs, l'effervescence se calme, et les ouvriers prouvent déjà (lu'ils comprennent que leur premier besoin et leur intérêt le plus pressant est le retour de la tranquillité et la reprise de leurs travaux. L'administration municipale a revu aujourd'hui, et presque d'heure en heure, do nombreuses députations d'ouvriers venant lui demander son concours pour les améliorations que leur position réclame, et en môme temps lui apporter leur ougagement de retourner immédiatement à leurs ateliers. Leurs promesses ont été tenues, et l'administra-

07 — Je me suis établi dans une salle de conseil du tribunal de commerce donnant sur le quai : j'ai été voir les deux cents gardes nationaux dans la salle où ils se trouvaient; cela a été toujours le même enthousiasme. Je me suis étendu sur un matelas; les rapports de la garde nationale et de la ligne se succédaient; il fallait donner des ordres, je réfléchissais à la position, au parti à prendre: enfin je n'ai pas dormi un seul instant.

A minuit un quart, j'ai reçu la lettre ci-après du général Subervie, de Paris, le 25 février :

€ Général, je vous préviens que le gouvernement provisoire vient de nommer M. Deschamps commissaire provisoire pour le département de la Seine-Inférieure. Ce fonctionnaire se rend immédiatement à son poste et reçoit Tordre de se concerter avec vous pour le maintien de l'ordre public, et je vous invite à lui prêter l'appui de votre autorité et des forces militaires qui sont à votre disposition. Je compte en cette circonstance sur votre patriotisme et sur votre dévouement à vos devoirs militaires. Vous m'informerez de toutes les mesures que vous aurez prises.

« Le ministre provisoire de la guerre,

« Signé : Subervie. »

J'ai communiqué aux ofliciers la lettre du ministre de la

guerre; la garde nationale, par une députation, proteste contre

• lion a la nouvelle de la reprise des travaux dans six des établissements

• induilriels où ils avaient tHè suspendus ; tout nous donne la certitude

• du prompt et complet rétablissement du bon ordre.

- Au nom du conseil municipal et des comités adjoints,

■ Le maire provisoire, - Fleurt.

• Fait à Rouen, on l'Hùtel de ville, le iO février tS48. » Les trois compagnies, laissées à la garde de rHûlel de ville, et que je n'avai? pas eu la possibilité do rappeler au moment de mon départ, n'avaient pas été attaquées. Mon projet était, si j'étais parti le lendemain pour lo Havro. d'aller avec un bataillon les chercher au milieu de la nuit. {SoU du martchol.)

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cette nomination et se déclare unanime pour repousser M. Deschamp«.

J'ai reçu une lettre de Mme Deschamps qui me rend responsable de la vie de son fils. J'ai remis cette lettre au maire provisoire en présence de la garde nationale, dont une députation est partie pour Paris, afin de demander qu'on ne leur donne pas M. Deschamps.

M. Sénard vient à mon quartier général et m'explique confidentiellement toutes les mesures qu'il a prises pour engager M. Deschamps à ne pas rentrer dans la ville. Je réponds à M. Sénard que, quant à moi, si M. Deschamps vient dans ma chambre, je lui ferai un rempart de mon corps, mais que c'est tout ce que je puis faire.

A une heure, j'ai appelé les officiers supérieurs et un officier de chaque grade pour leur demander de réfléchir à ce qu'ils feraient dans le cas où je ne voudrais pas remettre le rommandement et dans le cas où je serais remplacé. Je leur ai dit que je ne demandais pas leur opinion, mais que je les engageais seulement à y réfléchir. Les dispositions des six mille hommes de garde nationale sont que je ne les quitte à aucun prix. Je juge que le moment de reconnaître la Répul)lique arrive, alors je fais une espèce de consultation. Pour les partis énergiques, il faut toujours les prendre de soimême; pour les partis faibles, on peut consulter. Un général qui veut livrer bataille doit se décider seul; s'il a de bonnes raisons pour ne pas la donner, il fera bien d'assembler un conseil de guerre; il est probable que l'attaque n'aura pas lieu, et cela met d'autant sa responsabilité à couvert.

J'ai promis mon appui à la manufacture de la Foudre, qui vient le réclamer.

A cinq heures du soir seulement, l'ordre du jour du ministre de la guerre Subervie, à l'armée, du 25 février, pour demander aux soldats de ne pas quitter leurs drapeaux, m'est parvenu; il est ainsi conçu :

t Soldats, je vous adjure, au nom du pays et de l'honneur, de ne pas quitter votre drapeau et d'écouter la voix des ofliciers supérieurs qui vous commandent.

€ La nation a besoin du concours et du patriotisme de tous ses enfants : n'oubliez pas qu'un jour vous serez appelés peutêtre à défendre son indépendance et l'inviolabilité de son territoire. Vous écouterez ma voix, qui vous parle au nom de l'honneur et de la patrie. »

J'ai fait mettre immédiatement cet ordre à l'ordre de la division; j'en ai envoyé un reçu au ministre de la guerre par le télégraphe qui ne va pas, par la poste et aussi par son aide de camp Petit, qui était resté ici pour travailler les troupes.

Mon secrétaire, M. Noguès, que j'avais envoyé à Paris, m'a appris que tout était fini et que le gouvernement provisoire de la République était reconnu par tout le monde, chacun voulant sauver sa personne et ses biens. Je suis venu dîner à mon quartier général de la rue du Moulinet.

J'ai réuni à dix heures du soir le général Gérard, l'intendant, les chefs de corps, de détachement, les officiers supérieurs et un de chaque grade, pour leur dire qu'ayant charge d'Ames, j'avais dû envoyer mon secrétaire M. Noguès à Paris pour prendre connaissance de l'état de choses; qu'il était tel qu'il ne nous restait plus, dans l'intérêt de l'ordre, de la défense et de l'indépendance du pays, qu'à adhérer au gouvernement provisoire établi, et que si on envoyait un officier ^'énéral pour me remplacer, je lui remettrais le commandement immédiatement.

Je suis monté ensuite dans la salle des gardes nationaux, ayant des engagements avec eux; je leur ai répété à peu près la même chose. Une commission du Havre est venue avec une lettre du préfet Dclporte, resté préfet provisoire, demander cinq cents fusils pour cette localité, afin d'armer les corporations maritimes du Havre réunies en un corps spécial et la garde nationale d'ingouville; j'ai ordonné au directeur d'artillerie du Havre de faire la livraison d'urgence de ces cinq cents fusils, dans l'intérêt de la défense du pays et du maintien de l'ordre. Le chemin de fer est intact de Rouen au Havre. Vingt hommes d'infanterie ont été envoyés à Barenlin, vingt autres à Malaunay, par le chemin de fer,

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