CHAPITRE PREMIER. — FEVRIER
pour assurer la conservation de ces deux viaducs. Le pont du Manoir, sur le chemin de fer de Rouen à Mantes, a été préservé de l'incendie par un détachement composé de gardes nationaux et de troupes de ligne que j'avais fait partir en wagon.
J'ai fait payer d'urgence aux officiers les appointements de février, et à la troupe la première quinzaine de mars. Cette mesure a assuré leur payement. Après l'avoir fait, le receveur général n'avait plus de fonds; il en a demandé au gouvernement.
Toute la nuit du 27 au 28 j'ai reçu rapport sur rapport et fait réflexion sur réflexion sur la situation; je n'ai dormi qu'une heure le matin.
J'étais pour mon compte non seulement maître de Rouen, mais de toute la Normandie. Le général Korte tenait à Caen, où il commandait la subdivision, et mes ordres eussent été exécutés dans toutes; attendant ou le Roi ou les princes, je n'en voyais pas venir. Je savais le 2« de dragons à Beauvais prêt à me joindre au premier ordre, les troupes de la 16* division (Lille) dans les mômes dispositions. Mon projet était de réunir à Mantes vingt-cinq mille hommes. Gela m'était facile en huit jours de convoquer au Havre les Chambres des pairs et des députés, mais pour cela il aurait fallu un drapeau; je ne pouvais pas me proclamer roi de France. J'ai su depuis (lu comte de Jarnac, mon cousin germain, qu'il avait oflert à M. le duc de Nemours, en Angleterre, de débarquer au Havre, ayant la certitude que je tiendrais bon. M. le duc de Nemours ne le voulut pas, disant qu'il ignorait où était le Roi, et qu'il ne connaissait pas sa volonté. Il serait arrivé à Rouen le 27 au soir, il était encore temps. Le Roi, au lieu de venir régner à Rouen, se cachait dans ma division; je lignorais. Je regrettai alors qu'il n'eût pas pris le parti; je m'en suis réjoui depuis, persuadé que tout eût été perdu; le Koi aurait démoralisé mes troupes.
J'appris que Mme la duchesse de Montpensier avait, pendant que j'étais au Mont Riboudet, passé avec M. de Lasteyrie et autres personnes sur la route occupée par mes troupes;
elle avait vu mon cheval attaché à la porte de mon épicier et avait craint de s'arrêter (4).
28. — Le commissaire du gouvernement Deschamps s'est installé à la préfecture dans le cabinet du préfet Delporte, qui lui a remis aussitôt l'administration. On est venu m'annoncer que la manufacture de la Foudre, au delà de la barrière de Caen. était menacée. J'ai tout de suite dirigé sur ce point cent hommes d'infanterie et cent gardes nationaux. Je me suis rendu à l'IIntel de ville, où les cris de : « Vive le général Castellane! » ont été proférés, suivant l'usage; puis je me suis rendu avec un piquet de garde nationale à cheval et vingt dragons sur les lieux. Là j'ai trouvé une masse d'ouvriers qui étaient devenus inofTensifs, depuis qu'ils avaient fait embarquer quarante ouvriers anglais. Je me suis efforcé de leur faire comprendre que cela n'était pas de la liberté ni de l'égalité. « Que diriez-vous, si vous vous étiez rendus en pays étranger pour amasser un petit pécule, si on vous traitait de la môme manière? Vous exposez les Français en Angleterre, et dans les autres pays, aux mêmes traitements. » Ils m'ont promis à l'avenir d'être plus sages : ils m'avaient dès l'abord accueilli par les cris de : « Vive le général! » Un d'eux ayant crié : • A bas les Anglais 1 » je leur ai dit alors que je comptais faire retirer les troupes, mais qu'au contraire elles allaient rester. Un garde national m'a fait observer que tous ne devaient pas payer pour un : je leur ai demandé s'ils voulaient faire justice eux-mêmes des perturbateurs ; ils m'ont répondu : t Oui, oui. > J'ai fait alors retirer les troupes; ils ont crié : « Vive le général! » et m'ont dit qu'ils voulaient m'accompagner. Kn oll'et. malgré une pluie battante, ils sont venus jusqu'au faubourg Saint-Sever : il y en a même qui ne m'ont (piitté (pi'à la Bourse, où mon quartier général est toujours établi.
J'ai voulu aller chez M. Deschamps avec des gardes nationaux à cheval: connaissant leur répulsion pour lui, j'étais bien aise, dan< une idée de conciliation, de me faire accom-
(1) Ce passage osl liri- des BagalelUs sur mon temps.