‹ Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862 (volume 2)Chapitre 157 sur 206 · CHAPITRE XI. - MARS 1852. 3G · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI. - MARS 1852. 3G

S'en écarter. Ils sont à la fois un point d'appui pour les chefs et une satisfaction pour les subordonnés.

« On vous a fort exagéré l'émotion causée par cette mesure. On a été dans le 2- dragons, le colonel ayant une longue barbe, plus fâché que dans aucun autre régiment de se conformer à l'ordonnance. Cela est une nouvelle preuve que les tolérances dans l'exécution des règlements sont toujours déplorables. Nos règlements sont très sages, l'uniformité est nécessaire dans une armée. Si on les enfreint dans les petites choses, on ne manque pas de les enfreindre bientôt dans les grandes, de môme que lorsqu'ils sont exécutés dans les petites, on est sûr qu'ils le sont dans les grandes. Rien n'a été exigé dans l'armée de Lyon qui ne soit réglementaire. Il n'a été donné d'autre ordre à ce sujet que de se conformer aux décisions ministérielles. Ainsi, les chasseurs à pied ont continué a porter la barbe. On est déjà habitué à être à l'ordonnance.

« Vous m'annoncez une nouvelle décision , mon cher Ministre; l'armée de Lyon s'y conformera exactement. A vous de faire les règlements, à moi de faire exécuter vos ordres.

« Recevez, mon cher Ministre, l'assurance de mon sincère attachement et de ma respectueuse considération... »

16. - Mme Jeanne-Louise-Élisabeth Rerg, maréchale Soult, duchesse de Dalmatie, est morte après une courte maladie, à l'âge de quatre-vingt-un ans, à son château de Soultberg (Tarn), dans la nuit du il au d2 mars. C'était une femme d'esprit. Elle avait, sans en avoir l'air, une grande influence sur son mari; elle avait toujours été fort aimable pour moi, et m'avait constamment montré une grande bienveillance, même aux époques où je n'avais pas eu à me louer de son époux.

20. — M. de Falloux, passant à Lyon pour se rendre à Nice, où il va chercher sa femme, est venu me voir. Il est satisfait de l'acte du 2 décembre; il m'a dit qu'il avait ici engagé ses amis à ne pas entraver le gouvernement, mais à l'aider au contraire.

22. — Noël Parfait, Grévy, Lirian sont à la tèto de VàSociêté

des Vengeurs, pour assassiner le prince Président. Le comité supérieur est à Bruxelles; elle compte soixante personnes, il y en a trois à Lyon qui sont surveillées. Il y a eu peu d'empressement aux élections aujourd'hui; les rouges, suivant leur usa^^e. ne voteront que demain. Plusieurs font semblant de croire que pendant la nuit on pourrait changer leurs bulletins.

Une dépêche télégraphique que je reçois à l'instant du général Montréal m'annonce l'arrivée à Lyon, demain, de deux cent douze condamnés du Doubs. du Jura et de Saône-et-Loire. sous Uescorte de cent soldats; ils seront dirigés sur Tarascon le 24 mars.

23. — Les deux cent douze transportés du Doubs. du Jura, de Saône-et-Loire ont pris terre au débarcadère de la Seyrollerie, et se sont rendus au fort de la Vitriolerie.

Le colonel Griffon, commandant la place, avait, comme en toutes choses, pris les meilleures dispositions. Il dirigeait luimême le convoi. L'escorte se composait des cent hommes du 4« léger qui conduisent les prisonniers à Tarascon, d'un bataillon du 21« de ligne, de vingt-cinq dragons et d'un fort détachement de gendarmerie. Cent sergents de ville étaient échelonnés. J'ai vu d'une maison, sans être aperçu, passer le convoi; il marchait dans le meilleur ordre, il n'y a pas eu le moindre cri.

26. — Le comte d'Aquila. frère du roi de Naples. se rendant à Paris, est passé ce matin à Lyon avec la princesse, sa femme. Ils voyagent incognito. Je me suis présenté à eux à l'hùtel de l'Europe pour prendre leurs ordres. Le comte d'Aquila m'a dit du bien du prince Président : je lui ai répondu que le prince avait sauvé non seulement la France, mais l'Europe. Il a repris : « C'est vrai! »

27. — Les rouges relèvent la tête, disant que le gouvernement ne peut durer, qu'ils sont soutenus par la bourgeoisie, qu'ils prendront leur revanche; le fait est qu'ils deviennent plus insolents.

28. — Je suis parti de Lyon le 28 mars, à cinq heures du matin, par le bateau à vapeur. A Chalon. où j'étais à une

CIIAPITHK XI. - MARS 1852. 365

heure, j'ai passé la revue d'un bataillon du 4» léger, que le général de brigade Montréal m'a présenté; il était bien tenu. J'en suis parti à une heure quarante-cinq avec le convoi.

A Tonnerre, le hasard a placé auprès de moi M. de Montalembert, qui se rendait au Corps législatif. Il n'était pas content; il a insisté fort sur l'ingratitude du Président à son endroit. Nous sommes arrivés à dix heures du soir à Paris.

29. — J'ai vu le général de Saint-Arnaud, dont j'ai été parfaitement satisfait. Le régiment du colonel Ambert partira de Lyon pour Belfort.

Mon habit de sénateur m'est parvenu de Lyon ce matin par le convoi du chemin de fer (1).

Je suis passé chez le Président pour annoncer que j'étais arrivé. Je me suis trouvé à midi vingt minutes dans la salle des Maréchaux, aux Tuileries. On avait dressé une estrade sur laquelle est venu se placer le Président, ayant à sa droite et à sa gauche les ministres et le Conseil d'État. Il était suivi par le prince Jérôme, qui n'avait pas voulu venir avec le Sénat et qui s'est placé un peu au-dessous du prince Président. Le Sénat était à droite, le Corps législatif à gauche; le prince Président a prononcé un discours qui a été couvert d'applaudissements. Le corps diplomatique était en entier à droite. Les tribunes, ou plutôt la galerie qui est autour de la salle des Maréchaux était occupée par des femmes. On m'a fait force compliments sur ma prochaine promotion. M. Siméon, sénateur, s'est approché de moi en me disant : « iMonsieur le maréchal »; le général dTIautpoul a dit : « Pas encore. Cela n'est pas chose faite. » Le fait est qu'on parlait comme certaine d'une promotion de trois maréchaux de France le 29 mars. Maintenant on annonce que ce sera pour l'époque de la distribution des aigles. Le prince Président a levé l'état de siège en France, le 27 mars; c'est peut-être une mesure dictée par la haute politique, mais dans la8« division cela fera lever la tête aux anarchistes et donnera de l'inquiétude aux gens d'ordre.

(1) Le maréchal de Castellane avait pour principo de dopeuser intégralement à Lyon tous ses traitements; il y faisait faire ses uniformes; tous les présents qu'il offrait, grands et petits, étaient aciietés à Lyon, etc.

30. — J'ai été le matin chez le prince Président de la République; il m'a reçu aussitôt qu'on m'a eu annoncé. Je lui ai parlé de l'histoire des barbes et du bruit qu'avait voulu faire M. le colonel Ambert, qui est illégalement dans l'armée, puisqu'il n'y est rentré que par la légion étrangère après avoir donné sa démission: je lui ai dit que cet officier avait toujours fait son avancement par l'opposition; qu'il avait intimidé les princes d'Orléans, qui étaient effrayés de sa plume.

Nous avons causé de Lyon. Je lui ai parlé du duc de Mortemart. dont il est fort content dans son commandement. Notre conversation a été longue. Le prince Louis-Napoléon m'a, comme il fait toujours, écouté avec attention; il m'a dit adieu en m'assurant de toute son amitié.

J'ai été à la réunion d'ouverture du Sénat, trop tard pour entendre le discours du prince Jérôme. On était dans les bureaux pour nommer les présidents et secrétaires, lorsque je suis arrivé; le prince Jérôme ne sera, d'après ce que m'a dit le général d'IIautpoul. pas renommé, l'année prochaine, président du Sénat. Il n'a pas voulu se placer à sa tète, à la séance d'ouverture, et a voulu arriver avec le prince Président. Il voulait arriver au Sénat avec quatre aides de camp et jouer au souverain; on lui a fait observer que les séances étaient secrètes, et que ses aides de camp n'entreraient pas. Le grand référendaire parle du prince Jérôme en termes qui prouvent que le prince Président en est mécontent. Le prince Jérôme ne se montre pas du tout reconnaissant de tout le bien que lui a fait le prince Louis-Napoléon. Son fils, le prince Napoléon Bonaparte, fait l'opposition la plus vive au Président de la République.

J'ai été chez M. et Mme Turgot au ministère des affaires étrangères; la réception était nombreuse, il y avait beaucoup de femmes du corps diplomatique et autres. Ensuite j'ai été au ministère de la justice, chez M. Abatucci, toujours fort obligeant pour moi; sa belle-fille, assez gentille, fait les honneurs. De là, j'ai été au ministère d'État, au pavillon Marsan, aux Tuileries, voir M. Casabianca. Ce ministre a une femme qui paraît très bonne, et trois filles, dont une marine.

Page 1