CHAPITRE PREMIER. — FÉVRIER
pagner par eux. Je lui ai raconté ce que je venais de faire et que j'adhérais; il m'a demandé si mon adhésion était bien franche; j'ai alors élevé la voix, lui disant : « Il est incroyable qu'on veuille douter de ma loyauté. Je suis venu ici avec ces messieurs parce que vous savez bien qu'ils ne sont pas disposés en votre faveur, dans un but de conciliation. » Il a alors été plus doux, mais son observation a fait un mauvais effet sur les gardes nationaux.
M. Deschamps est un petit homme de quarante ans environ, qui était pour le talent le deuxième avocat du barreau de Rouen.
J'ai été dîner à la rue du Moulinet, et, en revenant, je suis passé par rilotel de ville : les cris de : « Vive le général! * se sont fait entendre. Voulant parler au maire, je suis entré dans la salle où était assemblé le conseil municipal, ce dont je ne me doutais pas. M. Fleury m'a fait asseoir près du bureau, et j'ai fait la relation de ce qui s'était passé le matin.
J'ai passé devant les gardes nationaux, qui se levaient en masse pour crier : « Vive le général! » Pendant que j'étais au bureau de la garde nationale, j'ai entendu à l'entrée quelques cris de : « A bas Deschamps! » quoiqu'on les eût tenus à distance de son passage. Un de ses grands partisans, appelé Bachelet, je crois, a été même maltraité. Le citoyen Deschamps a cassé le conseil municipal et composé la mairie provisoire.
29. — Je me suis étendu sur mon matelas; à deux heures du matin, M. Soubiranes, chef de bataillon de la garde nationale de la banlieue, et M. Lecouteux, capitaine de la garde nationale, sont entrés dans ma chambre; ils m'ont raconté ce qui s'était passé à l'Hùtel de ville; que M. Quénot était conlirmé comme colonel de la garde nationale, et ils m'ont remis la lettre ci-après de cet officier :
« Mon (îé.nér.kl,
« J'éprouve le besoin et le plaisir de vous dire que l'admirable conduite que vous avez tenue dans les circonstances
graves et difficiles que nous venons de traverser a été vivement appréciée par la cité, et notamment de la garde nationale que j'ai l'honneur de commander. J'ai l'espoir, bien doux pour mon cœur, que le gouvernement provisoire aura le bon esprit et fera acte de justice en vous maintenant dans le grade que vous avez si glorieusement acquis. Tous les rapports qui me parviennent par mes patrouilles me donnent l'assurance que la tranquillité ne sera nullement troublée. »
Après en être convenu avec le commissaire du gouvernement Deschamps et le nouveau maire Leballeur, j'ai fait rentrer les troupes dans les casernes. J'ai quitté la Bourse et je suis rentré dans mon quartier général, rue du Moulinet, après avoir été cinq jours sans me déshabiller.
Ayant reçu l'ordre du ministre de la guerre de rassembler les troupes pour leur faire donner leur adhésion à la République, je les ai massées sur le quai auprès du pont de fil de fer et je leur ai parlé en ces termes :
t Officiers, sous-officiers et soldats, nous sommes déliés de nos serments vis-à-vis du gouvernement déchu; le gouverne- TTient provisoire de la République est un fait accompli; le ministre de la guerre me demande si nous y adhérons. Groupons-nous autour du gouvernement provisoire de la République dans l'intérêt de Tordre, de la défense et de Tindépendance du pays. Je lui donne mon adhésion; lui donnez-vous la vAtre? »
Les soldats ont répondu : < Oui! Vive la République! » La musique n joué la Marseillaise, et les troupes ont ensuite défilé devant moi. Nul enthousiasme; ces gens se soumettent à regret à une dure nécessité. Le 3« escadron du 9«de hussards, qui arrivait d'Ku à Rouen, s'est trouvé au défilé.