CHAPITRE XII. — JUILLET d8o
Je n'avais pas d'entrée à faire à Grenoble, où j'étais venu il y a dix mois. Les autorités m'ont fait des visites; toutes m'ont assuré de leur dévouement au prince Président.
31. — J'ai quitté Grenoble pour me rendre à la Chartreuse. Le général m'avait fait savoir qu'il désirait ma visite. Après avoir laissé ma voiture à Saint-Laurent du Pont, j'ai fait une ascension de deux heures sur un méchant mulet et je suis arrivé au couvent.
Le général des Chartreux, qui était venu au-devant de moi, m'a mené dans la plus belle salle, dite salle d'Allemagne, où l'on reçoit les voyageurs. Il m'y a montré avec une satisfaction marquée le portrait du prince Louis-Napoléon avec sa signature, que le préfet, M. de Montlaville, leur a envoyé, lors de l'élection du Président. Sauf les Pères Chartreux, qui ne sortent pas du couvent, tous ceux qui dépendent de la Chartreuse ont voté pour le prince Louis-Napoléon.
Le général actuel est un petit homme de cinquante-quatre ans, nommé Mortain. Il est de Tarascon; à trente-deux ans, il a été élu général des Chartreux, il l'est resté depuis. Il est fin et spirituel; il m'a montré en détail le couvent, qui est magnifique.
J'ai vu les religieux sortir de leurs cellules pour se rendre aux vêpres, ce qui est imposant. Il y a deux Espagnols parmi les religieux. Ayant exprimé le désir de causer avec l'un d'eux pour savoir s'il avait, par hasard, appartenu à la Chartreuse de Xérès, qui se trouvait dans mon commandement en Espagne, au moment où l'un de ces Espagnols passait pour se rendre au chœur, le général lui a dit de s'approcher. Il était de Burgos, et il a paru enchanté de ce que je lui parlais en espagnol. Sur un signe du général, avec la môme soumission respectueuse avec laquelle il avait obéi au premier ordre, il s'est rendu au chœur.
Après une heure et demie de séjour à la Chartreuse, j'ai repris mon mulet, qui m'a mené en deux heures à Saint- Laurent du Pont, où j'ai retrouvé ma voiture. Là, comme à Voiron, où j'ai couché, les municipalités m'ont assuré do leur reconnaissance pour le prince Président.
-l» ^oî/^ — Je me suis rendu de Voiron à Belley; sur ma route, plusieurs maires de village sont venus m'assurer de leur dévouement au prince Louis-Napoléon; ils nvont dit que leurs communes avaient voté, les unes à l'unanimité, les autres à quelques voix près, pour le Président.
5. — Le 2 août, je suis rentré à Lyon après avoir terminé ma tournée de seize jours; elle a été pénible, mais elle a été utile, j'en suis persuadé. Les départements de l'Ardèche et des Hautes-Alpes, joints à la 8* division en janvier dernier, étaient les seuls de mon commandement que je ne connusse pas; je les ai maintenant tous visités.
a, — L'ancien ministre des affaires étrangères, Turgot. est passé à Lyon avec madame sa femme (1); ils ont été dans mes loges au théâtre des Célestins et au Grand Théâtre.
M. Turgot m'a raconté qu'il existait un grand désordre dans les financées de la Légion d'honneur. Si on a donné très peu de croix à la marine, qui s'en plaint, en revanche on en a distribué en abondance à la guerre.
Le maréchal Exelmans laissait tout aller, et les choses en sont venues au point qu'il y a plus de deux millions de francs de déficit. Le Président aurait dit au général Ornano, qui est destiné à la grande chancellerie, qu'il ne le nommerait qu'après qu'une commission aurait apuré les comptes.
On ne fera pas de promotion au 15 août dans le département de la guerre; c'est d'ailleurs le seul moyen de calmer les ambitions, qui n'ont plus de bornes, vu le luxe de faveurs qui ont été accordées.
^5. Il a plu toute la nuit du 14 au 15. A dix heures du matin, la pluie était menaçante; j'ai donné contre-ordre pour la revue. J'en ai été fâché ensuite, car à midi il n'est tombé que quelques gouttes d'eau. Il y a eu à la cathédrale une grand'messe et un Te Deum.
" J'ai donné un grand dîner aux officiers généraux, aux chefs de corps et aux principales autorités de Lyon, à l'occasion de la Saint-Napoléon.
(1) Mme Turgot était la OUe du maréchal comte de Lobau.