CHAPITRE XII. - AOUT
18. - Le jeune vicomte de Chambrun, très jeune préfet du Jura, était avant sous-préfet à Saint-Étienne, où il a laissé une médiocre réputation de capacité. Il a fait son avancement en faisant parade d'un ultra-dévouement à la personne du prince Louis-x\apoléon. Il a le jugement faux, ce qui le rend susceptible de grandes sottises.
Nous allons avoir l'Empire; les populations sont prêtes à le proclamer; mais le prince Président, comme en toutes choses, arrivera prudemment et sûrement. A en juger par ce que vient de faire M. deChambrun à Lons-le-Saunier, il voudrait qu'il aille plus vite; il vient de faire un acte imprudent pour prouver son dévouement. Oubliant qu'un préfet est l'homme du gouvernement et que, lorsqu'il agit, on est toujours disposé a croire que c'est par ordre, M. le préfet Chambrun a donné un dîner de cinquante personnes, à la suite duquel il a porté le toast suivant : « Nous célébrons la Saint-Napoléon, la fête de l'Empereur et Roi; je porte deux toasts, le premier à l'empereur Napoléon I-, et l'autre à Napoléon II, à l'Empereur! . Des cris de : « Vive Napoléon! » ont accueilli ce toast.
20. — La pluie dure depuis quarante-huit heures; la Saône a grossi d'au moins quinze centimètres depuis ce matin.
21. — Le Rhône et la Saône ont considérablement grossi à Lyon, sur le quai d'Albret, le Rhône n'est plus qu'à cinquante centimètres du quai; il y a de l'eau dans plusieurs rues, le corps de garde de la place Bellecour a été évacué. La pluie continue; il y a de grands dégâts sur beaucoup de points; de plus grands sont encore à redouter si la pluie ne s'arrête pas.
22. ~ Le Rhône a monté cette nuit de trente-six centimètres; la Saône, de dix centimètres.
Le Grand Camp est couvert d'eau, cent hommes d'infanterie, vingt-cinq sapeurs du génie se relevant toutes les quatre heures travaillent depuis le 21 à dix heures du soir à consolider les digues en terre qui défendent la plaine des Brotteaux ; il y a des infiltrations très dangereuses.
Le baromètre reste au variable, la pluie continue; on va en bateau sur la place Bellecour; du côté de la fayade du Rhône beaucoup de rues sont inondées.
A midi, la digue s'est rompue à la hauteur de Textrémité supérieure du Grand Camp. L'eau a envahi la plaine par une brèche de quinze mètres; on a craint un moment non seulement pour les Charpennes, mais encore pour les Brotteaux et pour la Guillotière; on espère que le chemin de ronde préservera ces deux derniers faubourgs.
Je suis monté à cheval; j'ai été aux Charpennes, à la ferme Grand, où le commandant de la place s'est établi.
23, — Les travaux pour boucher la brèche au Grand Camp ont été inutiles; sacs à terre, peupliers abattus ont été employés sans succès; il y a une ouverture de quinze mètres et une profondeur d'eau de deux mètres cinquante.
Les troupes ont montré un grand bon vouloir; les travailleurs étaient dirigés par le lieutenant-colonel du génie de Monfort. Le colonel directeur des fortifications Chauchard s'est aussi rendu sur les lieux, ainsi que le colonel directeur d'artillerie Haillot avec les pontons; ces bateaux ont été d'un grand secours. Un caporal de sapeurs du génie est tombé à l'eau; son capitaine, M. de Brévans, s'est jeté à la nage et l'a aidé à remonter sur le peuplier abattu auquel ce caporal avait eu la présence d'esprit de s'accrocher.
La conduite du colonel Griffon, commandant de la place, est, comme à l'ordinaire, au-dessus de tout éloge; il n'a pas quitté les lieux du sinistre, a donné tous les ordres pour les détachements à fournir, les mesures à prendre, avec son activité et sa décision accoutumées.
24. — Le Rhône a baissé dun mètre cinquante centimètres depuis ce matin; l'eau ne passera plus par la brèche d'ici à une heure ; l'inondation peut être considérée comme finie.
30. — La nouvelle de l'arrivée du prince Président a été reçue avec joie dans cette ville, et en particulier par l'armée. J'ai passé la revue des troupes hier sur la place Bellecour; elles étaient belles et bien tenues. Je suis parvenu à masser sur cette place les troupes de toutes armes en mettant l'artillerie sur le commencement du quai de la SaOme. Je sais qu en voyage les moments du prince sont précieux. En une heure