CHAPITRE XHI. — DKCEMBRE
Le prince Lucien Murât m'a embrassée sur les deux joues sans plus de façon; l'Empereur s'est approché de moi, et en me prenant la main : « J'espère, m'a-t-it dit, que votre brave père sera content. Je suis bien aise de pouvoir lui donner un témoignage d'estime et d^ affection. •
« Le duc de BautTremont vous fait faire mille compliments. Le général Canrobert m'a dit que, pendant le déjeuner, l'Empereur avait parlé de vous de la manière la plus flatteuse. Mmes Drouyn de Lhuys et Fould se sont fait remarquer par leur amabilité. Mme de Saint-Arnaud vous fait dire mille choses gracieuses aussi. Enfin les oreilles me tintent encore. Le général Roguet m'a bien priée de vous le nommer.
< La revue dans la place des Tuileries a été la plus belle chose qu'on puisse voir. Quand le maréchal de Saint-Arnaud a lu la proclamation de l'Empire, l'enthousiasme a été jusqu'à la frénésie. Nous étions tous bien émus: l'Empereur, le plus calme de tous, mais visiblement satisfait. Le pauvre Merle vous est bien dévoué; il est ravi, et il est venu me le dire plusieurs fois. Les généraux Goyon, Lourmel, Espinasse, Toulongeon. Edgard Ney et mille autres; il n'y avait pas plus d'une vingtaine de femmes, et je suis vraiment bien touchée d'y avoir été priée. Je me souviendrai toute ma vie de ce que j'ai vu aujourd'hui. »
11. — On continue à vendre et à colporter dans le canton de Genève le pamphlet Napoléon le Petit et d'autres écrits anarchistes. Les numéros dujournal belge /aiV^/Zo». du 11 décembre, contenant des articles infâmes contre les trois maréchaux de France nommés le 2 décembre 1852, ont été répandus à profusion dans ce canton et sur notre frontière.
12. — Il y a ce soir une grande illumination pour l'inauguration de la statue de Notre-Dame de Fourvières ; toute la population est sur pied, cela va donner à Abd-el-Kader une idée grandiose de Lyon.
Abd-el-Kader est arrivé à deux heures de l'après-midi à Lyon, à bord du bateau à vapeur qu'on a loué pour lui et qui le conduira à Avignon. Sa suite est de quarante-deux personnes. Il est venu immédiatement me voir avec trois de ses
enfants et l'ancien chef de sa cavalerie, mulâtre de vingt-neuf ans. Il est retourné à bord de son bateau, qu'on a amené à hauteur du pont d'Ainay; il y couchera avec toute sa suite. J'ai été lui rendre visite. Je n'ai vu de femmes que sa mère, à laquelle il m'a présenté; il est ensuite venu dîner chez moi, avec six personnes de sa suite. Le préfet Bret l'a piloté dans sa voiture. J'avais prié M. Bret, M. le procureur général, tous les officiers généraux, l'intendant, mon chef d'état-major et mes aides de camp. Après le dîner, plusieurs femmes de la société sont venues pour le voir; puis le préfet l'a emmené voiries illuminations. Elles étaient spontanées et générales, de sorte -qu'Abd-el-Kader, voyant toute la population dehors, aura pris une idée encore plus grande de Lyon que s'il avait vu cette ville dans son état habituel. Il est regrettable qu'il ne soit pas arrivé deux heures plus tôt; il aurait vu une magnifique parade sur la place Bellecour.
13. — Petite guerre au Grand Camp. Abd-el-Kader en a été enchanté. L'artillerie et la cavalerie défilant au galop lui ont fait grand plaisir. Il m'a dit que l'Empereur lui avait donné la liberté, et que j'ornais ce bienfait de guirlandes et de rubans: qu'il avait été émerveillé de Paris, mais que d'autres merveilles l'attendaient ici. J'ai été le voir sur le bateau au moment de son départ; il m'a donné la main.
14. — J'avais reçu le 12, du ministre de la guerre, la'dépêche télégraphique ci-après :
f Des affaires importantes sont soumises aux délibérations du Sénat, je pense qu'il serait intéressant pour vous de prendre part à ses travaux. Je vous autorise donc à venir à Paris immédiatement, si rien dans votre commandement ne s'oppose à votre départ de Lyon. Vous aurez, en outre, par ce voyage, l'occasion de remercier l'Empereur. »
Je suis en conséquence parti de Lyon aujourd'hui, par le bateau de cinq heures du matin. A midi, j'ai pris le train à Ghalon ; j'étais à la gare de Paris à dix heures et demie du soir.
15. — J'ai été chez le ministre de la guerre Saint-.\rnaud: il était sorti. J'ai été de là chez le maréchal Ma^rnan; il est fort