CHAPITRE PREMIER. — NOVEMRRE
les habitants. D'ailleurs, le Roi ne sera pas à Eu avant trois mois, et d'ici là, la nriauvaise humeur sera passée. 11 m'a dit que lui aussi, dans sa division, tenait à l'uniforme.
Sa Majesté s'occupe avant tout des relations extérieures, qu'il dirige lui-même et despotiquement, car il n'aime autant M. Guizot que parce que celui-ci lui obéit aveuglément. Le Roi se môle peu de l'administration intérieure, et pas du tout du militaire, auquel il n'entend rien. Tant qu'il régnera, il sera impossible de remettre l'armée sur un bon pied. Si son règne se prolonge encore longtemps, cela pourra avoir des suites graves, et le laisser aller dans l'armée amènera une nouvelle révolution. Si, en i830, dans leurs commandements, les officiers généraux avaient été constamment en uniforme, les troupes les auraient connus et ne leur auraient pas refusé le service.
13. — Parti de Paris à dix heures du matin, je suis arrivé à une heure à Rouen. J'ai trouvé à la gare le maréchal de camp Gérard, le colonel et les officiers du 28« de ligne.
J'ai passé la revue de ce régiment sur le boulevard; il a très mal défilé.
J'ai reçu les visites de corps des officiers et des autorités. Ayhartz avait tout bien arrangé pour que je pusse m'établir commodément chez moi. J'ai été très bien accueilli par les autorités du pays ; j'ai tâché de leur être le plus agréable possible dans mes réponses.
i7. — J'ai passé une partie de la journée à rendre les visites officielles qui m'ont été faites. Rouen est fort grand; il y a cent vingt mille âmes, on n'en accuse que quatre-vingt-dixhuit mille, parce qu'au delà de cent mille il faudrait deux maires et deux municipalités.
Je travaille beaucoup. J'espère que d'ici à trois mois la 14» division sera, comme l'était la 21% une division modèle. Gomme on fait son lit, on se couche.
22. — J'ai demandé au ministre de la guerre un détachement de vingt-cinq cavaliers, pour pouvoir au moins avoir des ordonnances. 11 n'y a pas un seul cheval de troupe dans cette ville de cent vingt mille âmes. Le ministre a, en conséquence,
ordonné que le 2' régiment de dragons, en garnison à Beauvais, m'enverrait un détachement de vingt-cinq hommes et un officier.
23. — Le ministre de la guerre a complètement approuvé mes ordres sur la tenue et sur l'uniforme; cela a coupé court aux réclamations. Les off^iciers d'état-major semblent s'habituer à porter leur habit, entre autres un chef d'escadron qui est depuis quinze ans à Rouen, quoique sa femme regardât auparavant comme une monstruosité de le lui faire porter. Elle trouvait plus commode qu'il vînt passer une heure chaque jour, au bureau de l'état-major, en redingote, et quand, dans les grandes occasions, le 1*' mai, par exemple, on l'obligeait à porter son uniforme, il s'en excusait. Son beau-père, directeur des contributions indirectes, d'une avarice sordide, est furieux contre moi, parce que, dit-il, je ruine son gendre; et il ajoute en soupirant : « Tout annonce qu'il faudra qu'il achète aussi un cheval. »
Mon gendre, le marquis de Contades, a été élu député de -Murât. 11 n'était nullement connu dans cet arrondissement; c'est un hommage que les électeurs ont voulu rendre à la mémoire de mon fils.
25. — La garnison de Rouen, de trois faibles bataillons (car ils ne fourniraient pas quatorze cents baïonnettes), est beaucoup trop faible. 11 faudrait au moins six bataillons et un régiment de cavalerie. Le jour où je suis arrivé à Rouen, le i4, s'il y avait eu une émeute, cela aurait été véritablement effrayant. Pas un officier général ni d'état-major n'avait de cheval ; les olliciers supérieurs d'infanterie ne sont pas en ifrande partie montés ; on m'a dit même que le colonel de gendarmerie était à pied.
Il y a soixante mille ouvriers, tant à Rouen que dans les vallées environnantes; il y a des fabricants qui ne peuvent en ce moment donner que trois jours de travail par semaine aux ouvriers; ils craignent que l'hiver ne soit difficile à passer.
M. le procureur général Salveton m'a dit que l'organisation communiste des ouvri(M's était en grand progrès; le nombre en est très considérable et va toujours croissant. Il est d'une