‹ Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862 (volume 2)Chapitre 3 sur 206 · CHAPITRE PRKMIEf{. — DECEMBRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE PRKMIEf{. — DECEMBRE

sage prévoyance d'tUre prêt à tout événement. Je suis arrivé depuis trop peu de tennps dans ce pays pour le connaître encore. Les habitants aisés sont paisibles ; le danger de troubles ne peut venir que des ouvriers communistes.

28. — Une députation de la Société centrale d'agriculture était venue m'inviter à la séance publique de distribution des prix qui a eu lieu aujourd'hui. Il y avait beaucoup de grands propriétaires de la Seine-Inférieure, entre autres l'ancien ministre de Charles X, le baron d'Haussez, qui a une terre à Saint-Saon, près de Neufchâtel. Il est fort estimé dans ce département. J'ai été aussi aimable pour lui que je l'ai pu: il m'a paru y être sensible.

Le colonel de B..., mon nouveau chef d'état-major, n'est pas fort. Il avait omis de donner des ordres pour faire partir, le 30, deux compagnies du 18' de ligne de Lisieux pour Rouen. J'ai dû écrire au ministre de la guerre que, par oubli de mon chef d'état-major, ce mouvement ne commencerait que le 2 décembre. Le colonel de B... en a été désespéré; il m'a dit qu'il était perdu, qu'on ne voudrait plus de lui auprès de Paris. Il est de cette catégorie d'officiers d'état-major qui ne peuvent servir qu'à Paris ou tout près, et qui se soutiennent les uns les autres. C'est une espèce de société d'admiration mutuelle dans le genre de celle d'Afrique, qui ne tend à rien moins qu'à faire passer pour bons de très mauvais officiers; malheureusement, elle y réussit souvent.

7 décembre. — Le marquis de Boissy, pair de France, veuf, épouse la comtesse Guiccioli, l'ancienne amie de lord Byron; ce mariage me semble une nouvelle excentricité dudit Boissy.

9. — Je suis parti de llouen par le convoi de sept heures du matin. J'étais en tète-à-tète dans mon wagon avec M. Legendre, armateur. Il est conservateur et cause bien. Il a été, sous l'Empire, sergent-major dans les fusiliers de la garde impériale.

Comme presque tous les Rouennais, il applaudit à la mesure que j'ai prise de faire mettre les officiers d'état-major en uniforme et de leur faire acheter des chevaux, puisque l'Ltat leur alloue des rations.

f, JOURNAL DU MARÉCHAL DE CASTELLANE.

M. Leirendre est descendu à Beuzeville. allant à un château qui est près de celui de M. de Cubières, à Angerville. Il m'a raconté qu'il avait été saisi, la première fois qu'il avait revu celui-ci après sa condamnation, mais que M. de Cubières ne paraît pas du tout sentir sa position. Il est gai; il attache à sa boutonnière, au lieu de décorations, une blague qu'il a rapportée de Morée.

J'étais au Havre à dix heures du matin. J"ai été faire une visite chez le sous-préfet Bequet, chez le commissaire général de la marine M. de Lagatinerie, ancien élève de l'École militaire, qui est bien tourné et qui a de bonnes manières. J'ai de là été chez M. Lemaître, gros négociant, ancien député, maire du Havre. Il a paru charmé de ma visite, puis il m'a demandé si je comptais laisser la garnison du Havre telle qu'elle est. J'ai répondu que la ville ne perdrait rien aux changements que je ferais. Il m'a répliqué : « C'est très bien; mais c'est la musique. Le Havre a toujours eu une musique; c'est un droit acquis. Rouen a tout; il aura deux musiques maintenant. » Le maire est tenace; obligé de se rendre en quelque sorte cà mes raisons, il m'a dit : « Envoyez-nous la musique de Caen ; cela nous est égal d'où elle vienne. » Il est vraiment fâcheux qu'on en soit à ce point que des habitants pensent qu'on doive changer l'assiette des troupes, parce qu'il est agréable à une ville d'avoir une musique.

J'ai ensuite été à ce qu'on appelle la citadelle, où j*ai reçu les officiers du 9* léger. J'ai vu quelques chambres; j'ai trouvé des souliers sous les matelas et des fusils sur les lits. J'ai visité la manutention. Le pain est très bon. et je voudrais bien qu'il fût de la même qualité à Rouen.

Je suis entré dans le bateau transatlantique le Missouri, «lont les emménagements sont très commodes pour les passagers; celui-là en prend soixante-douze. Les paquebots ne partent en celte saison qu'une fois par mois; leur traversée est ordinairement de quinze à dix-huit jours.

J'ai repris le train à trois heures. A la nuit, en approchant de llouen, dans les vallées, j'ai vu les fabriques illuminées, ce qui m'a prouvé que le travail reprenait.

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