‹ Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862 (volume 2)Chapitre 20 sur 206 · Par un décret du gouvernement provisoire du 29 fé · texte numérisé non relu

Par un décret du gouvernement provisoire du 29 fé

vrier, le litre de général de division et celui de général de brigade sont rétablis dans l'armée.

3. — J'ai reçu une circulaire du ministre de la guerre prescrivant de faire rentrer à leurs corps les militaires qui sont en congé; elle donne aussi la forme dans laquelle les troupes doivent donner leur adhésion.

Je les ai, en conséquence, réunies au Champ de Mars, et je leur ai lu la proclamation du ministre de la guerre qui se terminait par le cri de : « Vive la République! > On l'a répété. On a joué la Marseillaise; les troupes ont défilé. On a dressé les listes d'adhésion par corps; les officiers ont signé en marge, comme cela est prescrit. Ces listes ont été envoyées le soir au ministre de la guerre avec le procès-verbal.

J'ai été le soir chez Mme Cibiel. Là, M. Charles Darcel m'a dit que son frère avait vu Mme Mathieu, sœur de M. Arago, et qu'elle lui avait dit que j'avais fait le plus de mal que j'avais pu à sa famille (1), et que M. Arago me ferait remplacer. M. Darcel m'a offert avec beaucoup d'obligeance d'aller à Paris pour parer le coup. Je ne sais pas pourquoi, par une espèce de pressentiment, en voyant les troupes aujourd'hui, j'ai pensé que c'était pour la dernière fois.

4. — Le courrier de Paris m'a apporté la lettre suivante du ministre de la guerre :

t Paris, le 3 mars 1848.

« Général, au nom du gouvernement provisoire, je vous annonce que le général de division Ordener est désigné pour vous remplacer dans le commandement delà 14* division militaire.

« Lorsque vous aurez remis ce commandement, vous devrez vous retirer dans vos foyers, où vous recevrez le traitement de disponibilité de votre grade. Vous m'indiquerez le lieu de votre résidence.

« Le ministre de la guerre,

• Signé : Général Subkrvie. »

(4) Par mon opposition, à Perpignan, à l'élection de M. Arago (Note du tnaréchal.)

CHAPITRK II — MARS 1848 43

J*ai immédiatement accusé réception au ministre de cette lettre, et j'ai adressé aux troupes un ordre du jour pour leur annoncer mon remplacement et pour leur témoigner ma satisfaction de leur discipline, de leur instruction et de leur dévouement. J'ai prévenu également le colonel de la garde nationale, M. Quénot, de mon remplacement. J'ai été à la municipalité, où M. Leballeur et les adjoints nommés par le commissaire du gouvernement ont été fâchés de mon rappel. La garde montante de la garde nationale qui était sur la place a crié : « Vive le général Castellane! » et a montré un vif mécontentement. Vers deux heures, une députation de cinq ouvriers est venue chez moi. i Nous venons vous demander, m'ont-ils dit, si c'est de votre plein gré que vous quittez Rouen. — Je ne quitte mon commandement que parce que je suis remplacé. J'ai reconnu le gouvernement de la République, je dois obéir. — Alors vous ne partirez pas, et votre successeur n'entrera pas dans Rouen. — Je vous demande de ne réclamer que par des moyens légaux; je serais désolé d'être le sujet d'une manifestation populaire. — Nous vous demandons, si ce n'est pas trop d'orgueil de notre part, de nous donner la main. »

Je la leur ai donnée, et ils se sont retirés.

J'ai prévenu le citoyen Deschamps de mon remplacement; il m'a assuré qu'il n'était pour rien dans mon rappel. Par le môme courrier, j'ai reçu la lettre suivante du ministre de la guerre :

« Paris, 3 mars 1848.

t Général, j'ai reçu vos deux rapports du 29 février. La tranquillité règne à Rouen, et je me plais à reconnaître que cette heureuse situation est due en grande partie à vos bonnes dispositions.

t Continuez, comme vous avez fait jusqu'ici, à maintenir Tordre et le respect des personnes et des propriétés, en vous concertant avec le commissaire du gouvernement et en alliant le dévouement de la garde nationale à la discipline de l'armée.

Vous pourrez dire avec orgueil que vous avez rempli votre devoir de bon soldat et de bon citoyen.

« La nouvelle donnée par un journal que vous étiez gardé à vue par la garde nationale n'a obtenu, dès l'abord, aucune créance et n'a même pas eu besoin d'être démentie. J'approuve toutes les mesures que vous avez prises et je vous renouvelle le témoignage de ma satisfaction.

« Le ministre de la guerre,

« Signé : Général Subervie. »

5. — J'ai trouvé une petite maison à louer provisoirement, vis-à-vis de celle du quartier général, rue du Moulinet, n» iO. J'y ai fait transporter immédiatement mes effets, et dès hier au soir j'y ai couché, laissant ainsi le quartier général à mon successeur, s'il lui plaît d'arriver immédiatement.

Je suis parti à une heure de l'après-midi par le chemin de fer; je m'étais rendu à l'embarcadère de Saint-Sever avant que personne se doutât de mon départ, car je veux éviter des démonstrations en ma faveur. Depuis Mantes, j'ai été frappé de l'aspect des stations. C'est la garde mobile qui fait le service; il y a des factionnaires avec une mauvaise capote et un bonnet de police sur lequel ils mettent une grande cocarde; d'autres sont des gardes nationaux des villages et sont en blouse.

A Epône, à Meulan, à Triel, les stations ont été incendiées. Nous étions à Maisons à cinq heures et demie du soir. On ne peut pas aller plus loin, le pont de Bezons ayant été brûlé. On est obligé de monter en omnibus; on y est fort mal. Je suis arrivé à huit heures du soir chez ma fille Contades, où on était à table.

0. — Je vois le général Subervie, ministre de la guerre. J'en ai été fort content; il m'a exprimé tous ses regrets d'avoir eu la main forcée pour mon remplacement; c'est M. Arago qui l'a exigé.

L'aspect du ministère de la guerre est révolutionnaire. Dans

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