‹ Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862 (volume 2)Chapitre 21 sur 206 · CHAPITRE !I. — MARS 18i · texte numérisé non relu

CHAPITRE !I. — MARS 18i

la salle où se tenait ordinairement rofïicier de service, il y a une douzaine d'élèves de l'École militaire avec leurs fusils en faisceaux.

MM. Odilon Barrot et Thiers, en faisant retirer les troupes devant le peuple, croyant par là tout calmer, ont amené le désarmement des soldats et donné le dernier coup de pied à la monarchie. Ils ont tiré les marrons du feu pour la République, ce dont ils se mordent les pouces. M. Thiers, que j'ai vu pour aller lui demander deux volumes de mes Mémoires que je lui avais prêtés, m'a raconté qu'il n'avait jamais été nommé ministre, et que, pendant que le Uoi les avait appelés, il avait vu M. Guizot, dont le Uoi continuait à prendre les conseils, dans son cabinet.

Le duc de Nemours a voulu aussi se mêler de commander; de tout cet imbroglio de commandements il est résulté qu'il n'y a eu ni ordres, ni vivres pour les troupes. Des régiments de cavalerie sont restés douze heures en bataille sans bouger et sans qu'on les laissât descendre de cheval.

Le 3' de dragons est parvenu à sauver ses chevaux et ses armes en fuyant à toute bride à Saint-Germain, où il était en quartier.

Le duc de Nemours a montré une grande faiblesse à la sortie de la Chambre des députés après qu'on lui eut jeté un habit de garde national sur le corps, et il est sorti au second rang de trente gardes nationaux qui l'ont ainsi amené à travers le peuple jusqu'aux Invalides. Ils avaient tous, sauf lui, la baïonnette au bout du fusil. La duchesse d'Orléans, séparée du duc de Nemours, à la Chambre des députés, a, au lieu de cela, montré un grand courage. On l'a fait passer par le couloir qui mène de la Chambre à l'hôtel de la Présidence, d'où elle s'est rendue aux Invalides.

Jamais on n'a vu autant de soldats et d'officiers en uniforme dans les rues de Paris; ils sont sans armes, en casquette, dans la plus mauvaise tenue; cela fait pitié à voir. Dans la rue Bellechasse, j'ai vu le 8« de dragons dans la cour, sans armes, et à la porte un factionnaire de la garde nationale; il y en a à toutes les casernes.

M. Mole, que j'ai vu, n"est pas trop abattu; il était tellement l'ennemi de M. Guizot qu'il se réjouit de le voir chassé n'importe comment. Il est vrai que l'autre, dont il était le cauchemar, le lui rendait bien.

La fausseté du Roi, qu'on a appelée habileté tant que cela lui a réussi. Ta perdu; elle ne réussit qu'un certain temps. La loyauté, la franchise et le courage finissent toujours par triompher.

Le Roi et la Reine sont arrives le 4 mars à Londres. La duchesse d'Orléans est arrivée le 2 mars à Coblentz avec ses deux fils, le comte de Paris et le duc de Chartres.

7. — Les gouvernants commencent à être embarrassés ; une crise financière est imminente; les membres du gouvernement provisoire sont divisés. Louis Blanc, Albert. Ledru- Rollin, Flocon, marchent ensemble. Lamartine est le plus conservateur; il vise; dit-on, à être président ou consul de la République.

Tout le monde approuve ma conduite. Il y a unanimité à cet égard, et on finit ordinairement ainsi : « Si, ici, on avait fait comme vous! » Au ministère de la guerre, en me faisant compliment, on m'a dit que ma division était la seule où les choses se fussent bien passées. Il est heureux pour moi (|ue j'en aie pris le commandement trois mois avant les événements, ce qui m'a permis d'y établir le service sur un pied militaire et d'y habituer à l'obéissance.

J'ai été voir le général Bedeau, commandant de 4a V' division; on lui avait donné un commandement lors des événements, et il a montré une grande indécision. Après m'avoir fait compliment sur ma conduite, il s'est cru dans l'obligation de m'cxpliquer la sienne, comme quoi c'est la fusillade faite au ministère des alTaires étrangères qui a tout perdu : il m'a dit qu'il avait été rappelé avec ses troupes du faubourg du Temple et qu'il était revenu sur la place Louis XV. C'est là qu'il a laissé massacrer le poste de la garde municipale, auprès de l'hôtel La Reynière (ambassade turque), en arrêtant un escadron de cuirassiers qui se portait en avant pour le dégager. S'il avait envoyé, de la place Louis XV oii il

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