‹ Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862 (volume 2)Chapitre 22 sur 206 · CHAPITRE II. — MARS · texte numérisé non relu

CHAPITRE II. — MARS

était, deux cents hommes seulement à la Chambre des députés, elle n'aurait pas été envahie. Le général Bedeau a marché avec les événements; il était d'abord très ardent, puis, lorsqu'il a vu la tournure que prenaient les choses, il a suivi le torrent.

Le général Ilulhières était aussi sur la place Louis XV; il n'a pas été plus brillant. Le général Lamoricière a changé trois fois d'opinion dans la même journée. Le lieutenant général Sébastiani et le lieutenant général .Jacqueminot ont passé leur temps à se disputer sur le commandement. On n'accuse pas leur fidélité, mais on est émerveillé de leur incapacité. Les troupes n'ont pas été commandées; on les a laissées dans la boue, sans leur donner ni ordres, ni vivres.

Le maréchal Bugeaud n'a pas fait merveille. Les choses n'ont pas mieux été quand il a eu pris le commandement, la même indécision a continué à régner.

Le Roi a été longtemps à croire qu'il y eût du danger; dès qu'il a vu les Tuileries menacées, il a complètement perdu la tète. La Reine, au contraire, a montré un grand courage; elle ne voulait pas qu'il abdiquât et lui disait, au contraire, de descendre dans la cour. Il n'a pensé, au lieu de cela, qu'à se sauver. Il est passé près de Rouen, où il a dû savoir que j'étais avec des troupes et une ville fidèle; il n'a pas pensé le moins du monde à s'arrêter.

Il y a bien des gens qui pensent à la régence, mais qui n'osent le dire. Chacun se croit obligé de proclamer qu'il n'y a qu'une république possible, et personne ne croit à la durée de ce qui existe.

Le National demande le renvoi du général Subervie; il ne restera pas longtemps ministre de la guerre.

Une des raisons données au gouvernement provisoire pour mon rappel de Rouen est que j'étais trop influent dans cette ville.

<S*. — Le chancelier Pasquier s'est réfugié à Tours, où il est bien portant. M. Dupont (de l'Eure) habite son appartement au Petit Luxembourg. M. Louis Blanc habite l'appartement do M. le duc Decazes au Luxembourg. Son secrétaire, M. de

Montmahou. fils de mon médecin, couche dans le lit de Mme Decazes. Notre ancien référendaire s'est retiré dans une petite maison, rue de Verneuil.

Le ministre de Prusse, baron d'Arnim. est parti, laissant le comte de Ilatzfeldt, mon gendre, comme chargé d'affaires. Le duc de Mortemart est fort souffrant d'un érysipèle; il est malade aussi du chagrin que lui a causé la honte de nos soldats, qui ont remis leurs armes et leurs cuirasses au peuple.

Paris est inquiet et terrifié.

Le comte d'Aubusson, mon beau-père, est mort hier; il s'est éteint sans souffrances; il avait plus de quatre-vingts ans. C'était un excellent homme.

Depuis le 25 février, le château des Tuileries était resté à la discrétion et sous la garde de cent cinquante à deux cents individus qui s'étaient organisés et avaient deux drapeaux sur lesquels on lisait ": « Vive la République et le bon ordre! » Cette singulière garde avait fermé toutes les grilles de la cour et du jardin, établi des postes partout et placé des sentinelles. Tous les fournisseurs du quartier étaient mis à contribution par ces individus pour le pain, la viande, la charcuterie, etc. A force de prières et de promesses, on les a décidés à sortir, au grand contentement du cuisinier, dont ils avaient fait un esclave, par respect, sans doute, pour les traditions républicaines. Ce qui a le plus étonné, c'est qu'ils aient consenti à quitter le château sans avoir tout à fait vidé les caves.

10. — J'ai été au Luxembourg, où il y avait afiluence d'ouvriers; c'était un curieux spectacle. Il y avait une colonne de calicots (commis de nouveautés) avec un drapeau, qui venaient demander qu'on fermât les magasins à six heures du soir. Louis Blanc préside, à la salle de la Chambre des pairs, les réunions d'ouvriers, qui occupent nos places. La première ayant eu lieu sans qu'on en fût prévenu, on avait laissé les tiroirs de nos bureaux sans les vider: aussi n'ai-je pas retrouvé une très bonne lorgnette de spectacle que j'y avais laissée.

Les huissiers de la Chambre des pairs font le service auprès de M. Louis Blanc en épée et comme par le passé; il n'y a ri(*n de changé à leur costume, auquel on n'a fait qu'ajouter

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un brassard tricolore. Les .i^'ens de service sont les mômes.

J'ai été voir le général de brigade Duvivier, qui commande la place de Paris et qui est chargé de l'organisation de la garde mobile; il y avait une foule de monde dans son cabinet; c'est à peine s'il a pu s'en débarrasser un instant pour me faire compliment sur ma conduite à Rouen. L'opinion est unanime à cet égard.

il. — La tristesse continue, la situation devient de plus en plus pénible, il y a des banqueroutes à foison.

J'ai rencontré M. de Montalembert, qui'est fort mécontent de M. Louis Blanc. Celui-ci, dans son discours aux ouvriers, l'a traité de « tribun de l'aristocratie » pour ameuter les ouvriers contre lui.

13. — Je vois le ministre de la guerre Subervie. Quoiqu'il fût très occupé, il est sorti de son cabinet; il m'a témoigné de nouveau ses regrets de mon rappel. Il m'a dit qu'il travaillait, dans le cabinet, d'où il sortait, à la formation de deux corps d'armée, l'un sur le Var, l'autre à Dijon, et il a ajouté qu'il me proposerait au gouvernement provisoire pour en commander un, mais qu'il n'était pas le maître.

Je suppose que M. Arago, dans ce cas-là, se]mettrait encore en travers. Le ministre de la guerre m'a dit que j'étais, avec Oudinot, le seul à prendre pour commander un corps d'armée, mais que le général Lamoricière en exigeait un, qu'il était ennuyé de son ambition, que les officiers d'Afrique voulaient tout avoir, que le général Bedeau était plus raisonnable et qu'il se contenterait d'une division. Le but de ces deux corps d'armée est de se porter au secours des Piémontais, s'ils sont attaqués par les Autrichiens.

15. — M. de Montmahou, secrétaire de Louis Blanc, m'a raconté qu'il a convoqué trois mille étudiants et ouvriers pour défendre demain le gouvernement provisoire, à l'Hôtel de ville, contre la manifestation de la garde nationale.

Les gardes nationaux de Rouen, pour me témoigner leur affection et leur confiance, veulent me nommer leur colonel.

10. — Le 3* dragons, à Saint-Germain, vient de chasser un capitaine; le 9« de hussards, à Amiens, a renvoyé son colonel,

M. dOraison; le 2» de hussards, à Auch, a congédié le sien, M. Gagnon. qui a failli être tué.

C'est le 1" du génie à Metz qui a donne ce bel exemple en renvoyant son colonel, M. Paulin.

Le 2« léger a renvoyé le colonel Ulrich, qui est certainement un des meilleurs de larmée; il a quarante ans et il demande sa retraite. Le 18* léger, à Mulhouse, a également prié le colonel Henry, fort bon officier, de s'en aller.

Des régiments rendent leurs armes, d'autres renvoient leurs officiers; il y en a même où les soldats ne veulent plus qu'on les mette à la salle de police. C'est un beau désordre, et voilà une armée dans un bel état!

Cinquante mille gardes nationaux au moins des différentes légions de Paris et de la banlieue se sont rendus à l'Hôtel de ville pour réclamer contre la suppression de leurs compagnies d'élite. Ils ont trouvé le passage barré par le peuple, qui couvrait la place de l'Hôtel de ville et les quais.

17 . — On croit que la demande des gardes nationaux a été provoquée par le parti de Ledru-Rollin, qui voulait une contre-manifestation pour prouver sa force. Cent vingt mille ouvriers se sont portés aujourd'hui à l'Hôtel de ville pour protester contre la manifestation de la garde nationale d'hier: ils criaient : « Vive le gouvernement provisoire! Vive Ledru- UoUin! » Ce sont six mille ouvriers organisés en centuries, et dont disposent Louis Blanc et Ledru-Uollin. qui font marcher les autres. Ils vont les prendre dans les ateliers, que beaucouj) ijuittent à contre-cœur et dans la crainte d'être battus, car les meneurs ont toujours soin de se présenter dans les ateliers en nombre supérieur.

Le soir, trois cents gamins criant : « Vive Ledru-Rollin! » ont cassé des carreaux dans la rue Bellechasse et ont forcé tout le faubourg Saint-Germain à illuminer.

Les clubs se sont opposés à l'entrée des troupes de ligne à Paris. Le 6« chasseurs à cheval, voyant le i3» sans armes, s'est moqué de ce régiment, lui disant qu'il devait couper ses moustaches, {puisqu'il n'avait pas de sabres. Le i3* de chasseurs s'est plaint à ses amis les mobiles, qui se sont portés

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