CHAPITRE II — MARS 1848. 5i
sur les casernes du quai d'Orsay et de la rue Bellechasse, occupées par le 6* régiment. Celui-ci est monté à cheval, a déclaré qu'il ne rendrait j)as ses armes et qu'il allait se battre. Le ministre de la guerre, pour tout arranger, a donné l'ordre au 6« chasseurs de partir pour Compiègnc; il s'est mis en route dans la nuit.
18. — J'ai vu le ministre Subervie, qui est ennuyé des commissaires de M. Ledru-Rollin et de l'autorité qu'ils veulent prendre sur les officiers généraux. 11 attend avec impatience de les voir dépouillés de leurs pouvoirs et réduits au rôle des anciens préfets. Il y avait à la porte du ministre une compagnie de garde nationale mobile, avec un drapeau, qui venait lui demander de nommer capitaine le sergent-major qui l'instruisait et qui était à sa tête.
19. — MM. Thiers, Odilon Barrot. Chambolle, rédacteur du Siècle, sont fort abattus. J'ai rencontré M. Mignet, qui ne voit pas non plus la situation en couleur de rose.
20. — Par décret du 19 mars, le général Subervie est nommé chancelier de la Légion d'honneur en remplacement du maréchal Gérard: les attaques du Xationa/ annonçaient lintention du gouvernement provisoire de lui ôter le ministère de la guerre. Il le quitte avec la satisfaction de n'être pas sorti de la légalité. M. Arago, ministre de la marine, est chargé par intérim du ministère de la guerre, en attendant l'arrivée du général Cavaignac, gouverneur de l'Algérie.
Un placard affiché dans tous les quartiers de Paris annonce l'ouverture d'un bureau d'enrôlement pour toutes les femmes libres, de quinze à trente ans, qui voudront faire partie de la Légion vésuvienne, destinée à faire le service de la garde mobile. On dit qu'il y en a une soixantaine d'enrôlées. On en commandera probablement un certain nombre chaque jour pour faire le service dans les corps de garde des citoyens de la mobile.
22. — Les provinces commencent à trouver honteux de subir le joug des gamins de Paris, qui leur imposent le gouvernement qui leur plaît. On commence à exprimer le vœu que l'Assemblée nationale siège à Bourges, pour qu'elle ne délibère pas sous le couteau de la populace parisienne.
J'ai vu le général Changarnier, qui est arrivé hier et qui repart demain pour l'Afrique; il est enchanté de sa nomination de gouverneur général. Il se rendait au gouvernement provisoire, devant lequel il était appelé. Son acte d'adhésion à la République, dans lequel il a dit qu'il se donnait à elle, corps et âme, aura sans doute contribué à sa nomination.
Il y a à l'École militaire l'artillerie qu'on y avait placée avant les événements; les artilleurs qui s'y trouvent sont sans armes. Ils ont reçu l'ordre de conduire leurs canons à Vincennes; la mobile s'y est opposée, et les pièces restent en conséquence à l'École militaire, en dépit des ordres du ministre
de la guerre.
Le citoyen Caussidière, qui a remplacé M. Delessert. dit quil était un très bon préfet de police. Il a découvert que, moyennant trois cents, francs par mois, il était parfaitement instruit, par son confident à lui Caussidière, de tout ce qu'il faisait contre le gouvernement.
J'ai vu le maréchal Soult en tète à tète avec la maréchale; il m'a fait compliment et m'a dit que je recevrais, tut ou tard, ma récompense. Il n'est point abattu, comme je l'aurais craint, à son grand âge; mais, comme de raison, il n'est pas satisfait.
23. — J'ai pris, au débarcadère de la gare Saint-Lazare, à dix heures, l'omnibus pour Maisons, où, grâce au pont brûlé, on est dans la nécessité d'aller en voiture pour prendre le chemin de fer. A six heures du soir, j'étais à l'embarcadère de Saint-Sever.
24. J'ai vu le receveur général M. de Germiny, qui est suffisamment démoralisé. Les financiers ne sont pas sur un lit de roses en ce moment. Il y a faillites sur faillites; la place du Havre est dans un état déplorable.
Comme je me promenais à cheval, en bourgeois, sur le quai, j'ai rencontré une colonne de quatre mille ouvriers avec des drapeaux. Ils m'ont reconnu et se sont mis à crier : « Vive le général Castellane! » Presque tout le monde dans les rues m'ôte son chapeau.
25. — On ravage les bois appartenant aux particuliers: on a coupé pour quatre-vingt mille francs de bois à M. Barbet,