‹ Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862 (volume 2)Chapitre 25 sur 206 · CHAPITRE II. — AVRIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE II. — AVRIL

que j'avais loué une maison et que je nn'occupais de ia rédaction de tous mes mémoires; que, du reste, si je recevais l'ordre de quitter Rouen pour aller jouir de ma disponibilité ailleurs, je l'exécuterais, mais que jusqu'ici les officiers généraux avaient joui du traitement de disponibilité où bon leur semblait.

Le général Gazan m'a dit que demain, à buit heures, il répétera à M. Arago tout ce que je viens de lui dire. Le pauvre Gazan est malade et fatigué; il m'a dit qu'il attendait avec impatience la nomination d'un ministre de la guerre pour donner sa démission et s'en aller. Il m'a raconté qu'il est en butte aux attaques de tous les ambitieux, de tous les officiers tarés, repoussés sous tous les régimes, et que sa place n'est plus tenable.

3. — J'ai été à neuf heures du matin au ministère de la guerre. On m'a fait entrer dans le cabinet du ministre, où M. Arago n'a pas tardé à arriver. Nous nous sommes assis sur un canapé. Je lui ai dit : « J'étais loin de croire, citoyen ministre, que j'étais en suspicion, après quarante-trois ans de services rendus à ma patrie. Je croyais qu'on m'appelait pour m'offrir le commandement d'un corps darmée. Quand j'ai reçu ma lettre de rappel, j'en ai eu une de la même date du ministre de la guerre Subervie qui me faisait compliment, me disant que je m'étais conduit en bon soldat et en bon citoyen; la voilà.

M. Arago. — Je n'ai pas besoin de la voir. Je sais que vous vous êtes parfaitement conduit à Rouen et que vous avez bien maintenu vos troupes.

Général Castellane. — Je croyais d'autant plus que c'était pour m'offrir le commandement d'un corps d'armée, que le général Subervie m'avait dit de ne pas vendre mes chevaux. Il sait que je suis sans fortune, car il sait fort bien que j'ai toujours employé mes appointements à faire honneur à ma position. J'ai trouvé à Rouen une petite maison et je m'y suis établi avec l'autorisation du ministre de la guerre, car je ne peux, avec neuf mille francs, vivre à Paris, et je suis, à Rouen, entouré de la sympathie générale.

J'ai appris avec étonnementque j'avais fait des promenades dans les campagnes; je ne suis pas sorti de Rouen. J'ai, il est vrai, sur l'allée du Mont-Riboudet, rencontré une colonne de quatre mille ouvriers qui chantaient et qui, en me voyant, ont crié : « Vive le général Castellane! »

Arago. — On aura cru que c'était prémédité.

Général Castellane. — Se promener à cheval n'est pas un crime. La garde nationale se propose de me nommer son colonel; mais, comme je suis général de division en disponibilité, je ne pourrai accepter qu'avec l'autorisation du ministre de la guerre, et si cela ne convient pas au gouvernement, il pourra toujours l'empêcher.

Arago. — Les rapports reçus au ministère de la guerre sont fort vagues. J'ai confiance en votre loyauté, et vous pouvez retourner à Rouen tranquillement.

Général Castellane. -^ La discipline de l'armée s'en va.

Arago. — Vous avez bien raison, la discipline est en bien mauvais état. Je viens de renvoyer cinq officiers de cuirassiers. Le général Cavaignac n'accepte pas le ministère de la guerre, je viens d'en recevoir la nouvelle. Je ne sais qui vous aurez pour ministre; le gouvernement provisoire s'en occupera aujourd'hui.

Général Castellane. — Je le regrette beaucoup; le général Cavaignac était dans une position où il pouvait être utile au maintien de la discipline dans l'armée. Telle mesure qu'il prendrait, lui, dans ce sens, serait approuvée par les journaux les plus avancés, et la même mesure prise par moi pourrait ne pas l'être.

Je pense que ce qui s"est passé entre nous ne peut avoir aucune influence sur nos rapports actuels.

Arago. — Non, et pour preuve, je vous prie de me donner la main. »

Il m'a reconduit fort poliment et m'a même dit en me quittant, ce qui m'a fort étonné pour un ministre : < Je vous assure de mon respect. » Nous nous sommes séparés fort bons amis ; je suis bien aise d'avoir eu cette explication avec M. Arago.

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