CHAPITRE II. — AVRIL
gouvernement provisoire est arrivé et a pris place sur une estrade, en avant de l'Arc de triomphe. Il y avait des tribunes remplies de femmes sous l'Arc de triomphe. L'Empereur ne se doutait pas qu'il servirait à ombrager les fronts de MM. Dupont (de l'Eure), Arago, Lamartine, Louis Blanc, Albert, Ledru-Ilollin, Flocon, Garnier-Pagès, Marie, Bethmont et Marrast.
A midi, je suis sorti; j'ai trouvé dans l'avenue des Champs- Elysées des gardes nationaux et des bataillons de mobiles qui ne bougeaient pas, en attendant le défilé.
Le premier objet qui a frappé ma vue, c'est le général Pire, qui avait inventé, avec ses soixante-dix ans, de se mettre au premier rang de la i" légion de la banlieue avec un fusil, un habit d'officier général, une casquette bleue brodée et sa plaque de grand officier de la Légion d'honneur. Je n'ai pu m'empècher de lui demander s'il était fou; il avait la figure la plus grotesque.
J'ai continué ma route vers la place de la Concorde, où j'ai rencontré le colonel du 18" de ligne qui allait porter son drapeau à son régiment; cela m'a fait mal de voir qu'il fallait qu'il fût sauvegardé par quelques gardes nationaux.
J'ai été jusqu'au boulevard Poissonnière; la colonne s'étendait au delà de la Bastille, vers Bercy. Les dispositions prises étaient fort mauvaises. L'artillerie, partie de Vincennes à cinq heures du matin, n'a défilé quà dix heures et demie du soir; elle ne sera pas rentrée à Vincennes avant une heure du matin, chevaux et hommes n'ayant rien mangé. Il en a été de même pour la cavalerie et la ligne.
Je suis revenu ensuite aux Champs-Elysées et j'ai été jusqu'à la barrière de lÉtoile. Là, par la protection d'un garde communal, je suis passé derrière un peloton de la garde nationale qui s'est arrêté un quart d'heure à regarder les gouvernants. Au bout de dix minutes, je suis parti, sans que ce peloton bougeât encore, ce qui explique la longueur du défilé.
Les quatre légions de la banlieue ont défilé les premières; il devait y avoir près de quinze mille hommes dans la se-
conde; la 12» légion de Paris (faubourg Saint-Marceau) en avait autant; elle avait des bouquets au bout des fusils.
Les gardes communaux à cheval ont des blouses bleues, une casquette rouge, une cravate et une ceinture rouges; ils sont montés sur des chevaux de la garde municipale.
Les gens non habillés dominent maintenant dans la garde nationale. Il y avait deux cantinières avec des bonnets phrygiens rouges, dans la 12« légion.
Le général de la garde nationale, Courtais, dirigeait tout (il y a eu un grand désordre); il était monté sur le cheval blanc du roi Louis-Philippe.
Derrière la 8" légion, il y avait un grand nombre de moutards du faubourg Saint-Antoine; un homme de quarante-cinq ans avec une veste et un pantalon de velours vert, un bonnet de police bleu sur lequel il avait ajusté un petit drapeau tricolore en guise de plumet, les commandait avec une petite baguette. On chantait la i]/ar5^j7/ai5^; quelques légions avaient l'aspect le plus révolutionnaire. Tout s'est passé, du reste, fort tranquillement.
21. — Le gouvernement provisoire se hâte de faire décret sur décret, renversant toutes les lois qui existent, et brisant toutes les garanties pour satisfaire les sentiments d'une indigne vengeance. Il ne veut rien laisser à faire à l'Assemblée générale, qui prendra les choses au point où il les laissera et ne reviendra pas malheureusement sur des faits accomplis. Le gouvernement donne un bel échantillon des vertus républicaines.
Les domestiques sont furieux du décret du gouvernement qui les impose comme les bêtes et qui les fait passer, dans l'arrêté, même après les chiens. Pour des gens qui prétendent détruire tout ce qui porte atteinte à la dignité humaine, cela est fort drôle; il ne manquerait plus que de supprimer aussi le titre de domcsticjue et de nous rendre les « officieux » de la première Répul)li(|ue.
L'agitation continue dans les départements; on ne cesse de renvoyer les commissaires et sous-commissaires qui veulent faire trop les révolutionnaires.
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25. — Une personne qui doit être l)ien informée m'assure que M. Arago ne m'avait pas porté sur la liste des officiers généraux à mettre en retraite, et que j'y ai été ajouté avec trois autres par le gouvernement provisoire. M. Louis Blanc aurait fait des observations, disant que pour M. Arago cela aurait Tair d'une vengeance particulière. M. Arago s'est abstenu de voter pour ma mise à la retraite. M. Louis Blanc a voté contre, et les neuf autres membres, y compris Lamartine, ont voté pour.
26. — Dans la Seine-Inférieure, le dépouillement des scrutins fait pressentir de quel côté se tournera la victoire dans la lutte électorale. Aucun des candidats du comité démocratique et révolutionnaire ne sera nommé, pas même M. Deschamps, commissaire du gouvernement. Presque certains de leur défaite, les meneurs de ce comité veulent pousser les ouvriers au désordre.
27. — Il y a des troubles à Rouen; les meneurs, pour commencer l'attaque, ont envoyé une troupe d'enfants qui, pendant plusieurs heures, ont manœuvré sur la place Saint-Ouen, s'approchant des gardes nationaux et les narguant par des propos blessants. Vers cinq heures, un d'eux s'étant distingué par ses impertinences, les gardes nationaux l'ont empoigné. Aussitôt, les autres se sont répandus de tous côtés, criant que les gardes nationaux les avaient maltraités. Les meneurs se sont répandus en criant : « x\ux armes ? on assassine nos frères ! »
Les insurgés se sont jetés dans la partie est de la ville, qu'ils ont couverte de barricades. La garde nationale et la ligne se sont occupées de concentrer l'insurrection, en attendant le jour pour agir efficacement.
28. — La garde nationale a bivouaqué toute la nuit avec la troupe partout où elles avaient pris position. Vers cinq heures du matin, les troupes se sont ébranlées pour enlever les barricades, qui ont toutes été prises successivement; il y a eu de nombreux morts et blessés.
1" mai. — Par arrêté du ministre de la guerre du li) avril, le citoyen Bonaparte (Pierre-Napoléon), ex-chef d'escadron
au service de la Colombie, a été nommé chef de bataillon dans le !•' régiment de la légion étrangère.
Une partie des officiers généraux de terre et de mer présents à Paris se sont réunis, rue de Richelieu, n" 104, pour adresser au gouvernement provisoire une protestation contre lillégalité des mises en retraite. On a parlé, discuté; enfin la protestation a été envoyée à M. Dupont (de l'Eure) et sera mise dans les journaux. Je n'étais pas de l'avis de cette protestation, en ayant déjà fait une particulière, mais je l'ai signée malgré son inutilité, pour ne pas me séparer des autres.
4. — C'est aujourd'hui qu'a eu lieu l'ouverture de l'Assemblée nationale. J'ai vu passer à une heure de l'après-midi le gouvernement provisoire, rue Royale; il se rendait à l'ouverture de l'Assemblée. J'ai remarqué que plusieurs d'entre eux n'avaient pas le gilet blanc classique à la Robespierre, qu'ils ont décrété pour les représentants. Ils étaient suivis de plusieurs voitures, apparemment les leurs.
Aujourd'hui, anniversaire de la mort de l'empereur Napoléon, une réunion nombreuse de vieux serviteurs de l'Empire, dont le plus grand nombre portait encore les uniformes de l'époque, s'est rendue à l'Hôtel des Invalides. Ils ont été reçus par le général Petit, qui s'est mis à leur tète, pour défiler processionnellement devant le tombeau de Napoléon.
Après cet hommage, ces vieux soldats se sont rendus en portant deux vieux drapeaux, l'un de l'Empire, l'autre de la République, au pied de la colonne de la Grande Armée. Dans l'après-midi, des couronnes d'immortelles au chiffre de Napoléon ont été suspendues aux grilles.
6. — Les positions ont leurs avantages; ainsi, lorsque j'avais du crédit, les officiers affluaient chez moi, j'étais souvent obligé de fermer ma porte; à présent, je puis la laisser toute grande ouverte sans risquer de la voir obstruée. Il faut cependant le dire, beaucoup d'officiers sont venus me témoii^^ner leur chagrin de la brutale et inique mesure dont j'ai été victime. On m'a écrit aussi beaucoup de lettres; j'en citerai queUiues-unes.
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Extrait d'une lettre du colonel du 'S'A' de ligne, Camou, d'Alger, 22 avril 1848 (1) :
« En vous voyant aujourd'hui dans le nombre des officiers généraux en retraite, mon cœur reconnaissant reçoit une blessure inguérissable. Vous recevrez sans doute un grand nombre de manifestations de la part des heureux que vous avez faits pendant votre longue vie militaire, mais vous n'en recevrez pas de plus sincères que la mienne, et je vous renouvelle ici, mon général, mon dévouement de reconnaissance. »
Extrait d'une lettre du colonel Canrobert, du 2* régiment de la légion étrangère (2) :
f La mesure inique qui vous frappe plonge dans l'affliction et la surprise ces milliers d'officiers et soldats dont, pendant tant d'années, vous fûtes le noble et habile guide, et qui auraient été tous heureux et fiers de vous suivre sur les champs de bataille où la patrie peut les appeler. Pour mon compte particulier, mon général, j'en suis cruellement désolé, et je ne puis croire encore que ce soit de sang-froid que les hommes qui président aujourd'hui aux destinées de la France aient voulu ainsi la priver d'un de ses plus glorieux et expérimentés défenseurs. Vous nous serez rendu, mon général, permettez-moi d'en conserver le ferme espoir. »
Extrait d'une lettre de M. de Baillencourt, chef de bataillon du 18- léger, de Belfort, le 5 mai 1848 (3) :
« L'admiration et la douleur peuvent à la fois émouvoir le cœur d'un soldat; vous seul, mon général, avez su comprendre et sauvegarder l'honneur de ceux qui, placés sous vos ordres, étaient fiers de porter une arme.
« Loin de vous, nous nous sommes écriés : « Honneur au « brave général qui comprend ainsi l'honneur du soldat! »
« Cette satisfaction du chef qui a si dignement rempli son devoir est une récompense; celle-là, du moins, on ne pourra pas vous l'ùter... »
(1) Général do division du 6 janvier 1852. (Xote du maréchal.)
(2) Maréchal de France du 18 mars 1856. (Xote </« maréchal.)
(3) Colonel du 40* de ligne, le 7 janvier 1852. {Sote du maréchal.)
7. — Pierre-Napoléon Bonaparte, fils de Lucien, et Napoléon Bonaparte, fils de Jérôme, ont été élus représentants du peuple en Corse.
9. — L'Assemblée nationale est peut-être modérée en grande majorité, mais la peur l'emporte en elle sur la modération. Elle voulait nommer directement les ministres; on a dit dans les bancs qu'on battait le rappel, et aussitôt elle a déclaré qu'elle ne nommerait pas les ministres. Le parti Ledru-Rollin l'a emporté.
11. — Hier, pendant que TAssemblée nationale votait les directeurs, M. Ledru-Rollin était couché sur le gazon de la Chambre des députés avec Mme George Sand; un factionnaire empêchait d'en approcher. M. de Lamartine est venu les rejoindre un peu plus tard.
13. — Une manifestation a eu lieu en faveur de la Pologne; les différents clubs se sont réunis à la place de la Bastille pour aller à l'Assembrée nationale porter une pétition demandant que la France aille au secours des Polonais. Les pétitionnaires n'ont pu dépasser la tête du pont de la Concorde, qui était gardée par la garde nationale. Ils ont fait demander M. Vavin, à qui ils ont remis le texte de la pétition. Ce représentant est venu se placer au balcon du 3* étage de la maison qui fait le coin de la rue Royale, à la droite de la Madeleine. Il a harangué le peuple et a dit que la Chambre s'occuperait lundi de la question de la Pologne. Les ouvriers se sont séparés en petits groupes très animés, disant que c'était pire que sous Louis-Philippe, qu'on les trompait, qu'ils ne voulaient pas de fête demain, et qu'on envoyât cet argent aux Polonais.
Le fait est que Louis Blanc, qui a été expulsé du gouvernement, est très mécontent, et que ses troupes agissent.
11. — La fête dite de la Concorde, qui devait avoir lieu aujourd'hui, a été renvoyée à dimanche prochain 21, sous le prétexte que les délégués des départements n'étaient pas arrivés. Les démocrates polonais et certains clubs, si la fête avait eu lieu, voulaient tomber sur l'Assemblée, à l'allée des Veuves, et jeter une partie des représentants dans la Seine.
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15. — Dès ce matin, une vive agitation a régné dans les quartiers populeux; des groupes nonnbreux se sont dirigés vers la place de la Bastille, et se sont réunis sous les drapeaux des corporations et des clubs. On remarquait les bannières des clubs de l'Émancipation des peuples, des Quinze-Vingts, des Jacobins, des Montagnards de Belleville, de l'Avenir, de l'Égalité, des Intérêts communs, et les drapeaux des ateliers nationaux.
A onze heures, la foule s'est dirigée par les boulevards du côté de l'Assemblée nationale, aux cris de : « Vive la Pologne î Vive la République! » Ce cortège grossi sur sa route était, à son arrivée à la Madeleine, de cent mille hommes au moins. Le général Gourtais s'est porté à la rencontre de la colonne; mais bientôt après il a repris le chemin de la place de la Concorde, et la masse l'a suivi.
La foule a forcé les portes de l'Assemblée et a fait irruption dans les tribunes et dans la salle. La tribune a été prise d'assaut par tous les chefs de club; mais ils s'interrompaient les uns les autres, et il a été impossible de rien saisir, au milieu de cet effroyable tumulte; enfin un orateur a déclaré, au nom du peuple, que l'Assemblée nationale était dissoute. La plupart des membres de l'Assemblée ont été chassés de leur siège, et quelques-uns des chefs du mouvement ont proclamé, à quatre heures et demie, un gouvernement provisoire ainsi composé : Pierre Leroux, Barbes, Blanqui, Cabet, Proudhon, Louis Blanc, Albert, Ledru-Rollin,Huber et Raspail.
A ce moment, la garde nationale accourue en masse a occupé toutes les issues et a dégagé complètement la salle des séances. L'Assemblée, redevenue libre, a pu reprendre ses délibérations; elle a ordonné l'arrestation des chefs du complot et s'est déclarée en permanence.
La Chambre a ordonné également l'arrestation du général Courtais, accusé de trahison; il a été chassé de l'Assemblée par la garde nationale et dépouillé de ses insignes et de son épée.
Le général Gourtais a fait retirer la baïonnette des fusils
des gardes nationaux qui barraient le passage du pont de la Concorde; il a même fait mettre la crosse en l'air à un bataillon de la garde nationale mobile; il a, en quelque sorte, introduit la foule dans l'Assemblée.
Quand lluber s'est écrié que l'Assemblée était dissoute, presque tous les représentants ont quitté leurs places; le Père Lacordaire, seul, a tenu bon et a répondu à un homme du peuple qui voulait le faire sortir : « Je mourrai sur mon banc. » Son exemple a été suivi par une quarantaine de ses collègues.
J'ai marché assez longtemps avec les 1" et 2* légions; elles étaient fort animées et se plaignaient de n'avoir pas d'ordres.
La garde nationale de Paris est maîtresse; elle peut imposer toutes ses volontés et s'opposer à toute manifestation ou mouvement. C'est une masse de cent cinquante à deux cent mille hommes. Si elle était bien commandée, on pourrait tout entreprendre pour le maintien de l'ordre et pour la liberté.
16. — Dans la nuit, Barbes, Blanqui, Sobrier, Raspail et quarante ou cinquante autres qui ont été arrêtés ont été transférés à Vincennes sous bonne escorte.
L'armée a été appelée à Paris; plusieurs régiments sont déjà entrés dans la capitale.
Les 1", 2* et G* cuirassiers sont aux Champs-Elysées; ils sont arrivés hier soir de Versailles à lÉcole militaire, où hommes et chevaux ont passé la nuit dans la cour. Le fourrage est arrivé trop tard le matin, et ils sont partis de l'École militaire sans avoir pu donner l'avoine à leurs chevaux. (Juand je les ai vus à cinq heures du soir, ils avaient tous grand'faim. Ils avaient bien pris de l'avoine dans leurs musettes, mais personne ne donnait l'ordre de débrider; ces cuirassiers n'étaient rien moins que satisfaits.