CHAPITRE II. — MAI
18. — La garde nationale occupe les postes, les cours et les jardins de la préfecture de police. Les Lyonnais, les Montagnards et la partie de la garde républicaine qui s'y étaient installés sont désarmés depuis hier soir; ils sont toujours dans la préfecture et gardés à vue.
Les gardes nationales de Caen, d'Amiens et de Melun sont arrivées à Paris au secours de l'Assemblée nationale; aujourd'hui, ces troupes occupaient les postes d'honneur au palais de la Chambre.
19. — Des réunions préparatoires ont eu lieu à Rouen pour s'entendre sur la nomination du colonel de la garde nationale. Ma candidature a obtenu une grande majorité.
Le Journal de Rouen a publié un article violent contre moi, plein d'inexactitudes sur les faits et sur les dates. Il a produit l'effet contraire à celui qu'on attendait, et il a porté les indécis à se prononcer pour moi. Aussi les opposants, convaincus que mon nom sortirait de l'urne à une grande majorité, ont provoqué du commissaire du gouvernement un arrêté qui ajourne indéfiniment les élections de la garde nationale. Rouen est la seule ville du département de la Seine-Inférieure où les élections ne soient pas faites.
21. — La fête de la Concorde a eu lieu aujourd'hui au Champ de Mars; tout Paris y assistait. Autour de la colonne de Juillet, un immense décor avait été placé, représentant la forteresse de la Bastille. Cette décoration a été bombardée ce soir.
Deux pyramides s'élèvent à l'entrée du Champ de Mars, ayant chacune à leur base trois statues gigantesques. A celle de gauche, il y a la France, l'Allemagne, l'Italie; à celle de droite, la Liberté, l'Kgalité, la Fraternité. Entre ces deux pyramides flotte un cordon de neuf bannières brodées d'or; celle du milieu fait ondoyer au soleil ces deux vers de Déranger :
Peuples, formez une sainte alliance Et donnez-vous lu luain.
Quelques pas plus loin, se trouvent deux statues debout sans piédestal : l'Agriculture et Tlndustrie.
Au centre de trente-deux piédestaux s'élève la statue colossale de la République par Clésinger, avec quatre lions aux coins de son piédestal; enfin un immense amphithéâtre s'élève devant l'École militaire.
Les corporations d'état avaient fait des chefs-d'œuvre qui ont défilé processionnellement. Les menuisiers avaient fait un temple de Salomon, les tailleurs de pierre un projet de palais, les débitants de tabac un cigare monstre, les boulangers une couronne que supportait un faisceau de flûtes et de pains à café, les fleuristes un dais de roses et de satin.
Cinq cents jeunes filles en blanc, avec des couronnes de chêne et des aiguillettes tricolores, étaient laides en général.
Il y avait beaucoup de monde aux Champs-Elysées, qui avaient l'aspect d'une foire. La tranquillité n'a pas été un seul instant troublée. Près des estrades, le peuple recommandait aux représentants de parler peu et d'agir avec fermeté. Personne ne s'explique cette fête, qui a coûté beaucoup d'argent, alors que le Trésor est vide et que l'inquiétude est dans tous les esprits.
23. — Le président de la Chambre a confié au ministre de la guerre Cavaignac le commandement des forces qui doivent protéger l'Assemblée. On n'était pas sans inquiétude sur le maintien de la tranquillité; un grand déploiement de forces défendait l'approche de l'Assemblée nationale ù une grande distance. Tout fait croire que c'est la commission du pouvoir exécutif qui, pour obtenir du président de l'Assemblée nationale de déférer au général Cavaignac le soin de défendre l'Assemblée, a annoncé une émeute contre l'Assemblée nationale. Il n'y avait personne sur la place de la Concorde.
Il est triste, au milieu des graves événements qui affligent le pays, de voir les hommes qui se trouvent à la tête du gouvernement se laisser guider par l'esprit de coterie, comme s'il ne s'agissait que de s'occuper de mesquines rivalités, lorsqu'il s'agit de -sauver la patrie de l'anarchie qui la menace et de la crise financière qui l'épuisé.
- /. — Ma candidature au grade de colonel de la garde