CHAPITRE ni. — JUIN
ai demandé s'il croyait que je n'étais pas en état de servir la France. Il m'a répondu : « Oui. » Je lui ai dit que si, dans quinze ans, il y avait une révolution et qu'il lui arrivât pareille chose, cela ne serait que la conséquence de la violation de la loi actuelle, et je l'ai prévenu que je réclamerais continuellement contre une pareille injustice. Nous nous sommes quittés froidement.
Heureusement, le ciel m'a doué de courage, et le malheur ne saurait m'abattre. Il faut croire que cela ne durera pas toujours. Déjà un des braves gens qui m'ont condamné à la retraite, le citoyen Albert, est en accusation. Il n'y avait pas un seul militaire dans les onze gouvernants qui ont fait une Saint-Barthélémy des officiers généraux.
3 juin. — J'ai dîné chez le général baron de Fagel, ministre de Hollande. Je le connais depuis de longues années; il doit avoir plus de quatre-vingts ans. C'est un excellent homme, fort spirituel, très aimable; il fait très bonne chère. Le chargé d'affaires de Russie, M. de Kisseleff, homme de beaucoup d'esprit, diplomate de mérite, M. de Kœnneritz, ministre de Saxe, mon gendre Hatzfeldt et sa femme, ma fille Contades étaient de ce dîner, où se trouvait aussi la vieille marquise de Dolomieu, ancienne dame d'honneur de la reine Amélie, bien triste, bien cassée et presque réduite à la misère par la perte de sa place.
4. — Une pétition a été faite à l'Assemblée nationale pour qu'on rétablisse l'effigie de l'Empereur sur la croix de la Légion d'honneur. Le général de la garde nationale Clément Thomas a appelé ces décorations des hochets. Il s'est manifesté dans la garde nationale une telle indignation contre M. Clément Thomas, qui n'a jamais été que sous-officier dans l'armée, qu'il est venu à la tribune pour retirer le mot hochet, ou du moins pour l'expliquer du mieux qu'il a pu.
5. — C'est aujourd'hui la Saint-Boniface, jour de ma fête; je n'ai jamais été dans une situation aussi triste que celle dans laquelle je me trouve maintenant, par suite de la révolution de Février. Mis en retraite par une mesure inique, j'ai pour perspective d'être réduit à un très faible revenu, avec la
crainte, si les choses continuent ainsi, de n'être pas payé (1).
7. — M. Bethmont est ministre de la justice; il a consenti à prendre ce portefeuille, tombé si misérablement des mains de M. Crémieux et que la commission executive a rendu si lourd à porter. En février. M. Crémieux se jeta au milieu des événements pour se trouver au premier plan ; il se fit tribun pour séduire le peuple par ses exagérations, tandis qu'il se rendait aux Tuileries pour ne pas perdre de vue la monarchie, dont rien ne prouvait que la dernière heure fût venue. Il se fit le chevalier de Mme la duchesse d'Orléans , et il prépara le discours qu'elle devait prononcer devant la Chambre. Les événements devenant plus graves, il ne se trouva plus auprès de la princesse, mais dans les rangs de ceux qui nommaient un gouvernement provisoire, et il y prit sa place. Ministre de la justice, il a tout désorganisé, il a profané la justice en détruisant l'inamovibilité. Il n"a fait que deux lois : la revision du jury et le rétablissement du divorce; celle-ci attaque la société dans ce qu'elle a de plus sacré, la famille; celle-là menace sa sécurité.
La loi sur les attroupements a été votée par une très grande majorité. Les représentants ne sont pas jaloux d'être envahis de nouveau; ils ont eu grand'peur, et la peur leur aurait fait voter une loi bien plus sévère que celle-là.
Il y a depuis plusieurs jours des attroupements sur les boulevards Saint-Martin et Saint-Uenis: ils ont été plus nombreux ce soir, il y a eu une charge de cavalerie, des marches à la baïonnette; le peuple se reformait derrière la troupe.
<^. — Il y a eu discussion sur la loi des incompatibilités. Les ministres n'arrivent guère à la Chambre avant quatre heures; ils se gênent beaucoup moins que ceux de la monarchie. La Révolution s'est faite aux cris de ; « Vive la réforme î • et il y a trois fais plus de fonctionnaires qu'auparavant.
(1) Je pris couragousement mon parti. Je calculai que je pouvais, avec le peu d'argent quo j'avais d'avance, conserver mes deux chevaux de selle pendant un an; ils m'étaient utiles pour aller avec les troupes voir combattre les émeutes. Je fis, en même tem{»s, le vœu de ne pn^ndre ni fiacre. ni voiture de n^nise. jusqu'à ce que ma position fût changée. Cela me fut pénible, mais ie tins ma parole. {Note du maréchal.)
CliAIMTHK III. — JUIN 1848. 77
Parmi les députés nommés par le département de la Seine. M. Caussidière est celui qui a eu le plus de voix; il a été nommé par tous les partis. Le général Changarnier, élu par 103,539 voix, reçoit la récompense de l'énergie qu'il a déployée dans la matinée du 16 avril. Qu'il comprenne bien la position qui lui est faite par la reconnaissance de la population. L'entrée de M. Thiers dans la Chambre, avec 97,394 voix, est un grave événement. La tourmente du 24 février n'a pas produit un seul homme. Pierre Leroux. Lagrange et Proudhon sont des communistes, et leur nomination effraye.
Louis-Napoléon, qui a eu 84,427 voix, est un drapeau qui s'élève et qui voudrait arriver au pouvoir, entre les deux autres prétendants Henri V et le comte de Paris. Les Bonaparte se remuent beaucoup et ont gagné du terrain parmi les ouvriers.
La garde nationale réclame avec force l'élection de son commandant; elle en a déjà assez de M. Clément Thomas.
Il y a eu de nombreux rassemblements entre la porte Saint- Denis et le Chàteau-d'Eau. A dix heures du soir, les groupes sont devenus moins inoffensifs; ils ont crié : « Vive Barbés! » et chanté le Ça ira. On a fait des sommations; la première est restée sans effet, les deux autres ont été accueillies par des cris et par des huées. Un détachement de dragons a parcouru au galop la rue Saint-Denis et la rue du Faubourg- Saint-Denis. Les lanciers ont fait évacuer les boulevards, mais les groupes, un moment dispersés, n'ont pas tardé à se reformer. Ce n'est qu'après minuit que le calme a été complètement rétabli.
9. — Des rassemblements considérables se sont encore formés sur les boulevards Saint-Denis et Saint-Martin : des groupes compacts chantaient la Marseillaise et criaient : t Vive Barbes ! » Vers dix heures, ils se sont dirigés vers la place Saint-Georges en criant : « A bas Thiers ! » En voyant déboucher de fortes patrouilles, ils se sont dissipés.
10. — Les rassemblements de la porte Saint-Denis étaient moins considérables; ils criaient : c A bas Thiers! Vive Barbes! Vive Louis Blanc! » Vers dix heures du soir, ils se
sont portés de nouveau vers l'hôtel de M. Thiers; l'arrivée de la garde nationale a mis en fuite cette tourbe qui se préparait à escalader les grilles. A onze heures, sur le boulevard Saint- Denis, la garde nationale s'est mise en mouvement, précédée du commissaire de police qui a fait des sommations. Le boulevard a été déblayé au pas de charge.
il. — Les boulevards Saint-Denis et Saint-Martin et la place Saint-Georges ont présenté le même aspect que ces jours derniers.
Après les événements de Février, M. Guizot resta onze jours à Paris; il s'était réfugié rue de Madame, et il donna un jour à son valet de chambre des commissions à faire. Ce misérable, qui était avec lui depuis longtemps et dans lequel il avait toute confiance, fut trouver M. Caussidière, préfet de police, et lui dénonça la demeure de M. Guizot, en lui demandant la récompense de cette belle action. M. Caussidière lui demanda quelle preuve il pourrait lui donner de la vérité de cette assertion. Il montra alors la note écrite de la main de M. Guizot. Le préfet de police lui montra un petit escalier, lui dit de descendre, et ajouta qu'en bas il lui ferait donner une récompense. M. Caussidière est un colosse très fort; il suivit le valet de chambre, lui donna un grand coup de pied dans le derrière et lui fit dégringoler l'escalier. Il descendit ensuite et lui dit : t Allez raconter à M. Guizot la récompense que je vous ai donnée et que vous méritiez. » M. Caussidière fit prévenir M. Guizot que sa demeure était connue et qu'il eût à en changer. Son arrestation aurait été un embarras pour le gouvernement provisoire de la République. M. Guizot se réfugia alors rue Thirout, n" 8, chez un de ses amis.
12. — Le gouvernement a emporté le vote de cent mille francs par mois pour la commission executive, par 569 voix contre 112. II a habilement fait usage de l'inquiétude que donne à l'Assemblée le cri de : t Vive Napoléon î » Le général Bedeau a parlé en faveur de la République. M. de Lamartine a fait un grand discours dont la première partie n'a eu aucun succès. Il s'est alors reposé; lorsqu'il a repris la parole, il est venu dire qu'on avait tiré sur le commandant de la