CHAPITRE III. — JUIN
moiç, le colonel Lusset, et Tautre déjà admis à la retraite, le colonel Barthélémy.
Onze membres du gouvernement, non militaires, ont prononcé, sans examen et d'après leur bon plaisir, sur le sort d'officiers généraux dont ils ne connaissaient pas les services. L'âge ne les a pas guidés, car ils en ont laissé sur le cadre de plus vieux que ceux qu'ils en ôtaient; une liste a été établie dans je ne sais quel coin du ministère de la guerre, puis les membres du gouvernement provisoire ont ajouté les officiers généraux contre lesquels ils avaient de petites rancunes. Je suis dans ce dernier cas.
19. — La commission des officiers généraux de terre et de mer a fait la protestation suivante, contre l'ordre du jour prononcé par l'Assemblée nationale, pour leur recours contre leur mise en retraite :
« Frappés par deux décrets qui ne sont pas même appuyés du prétexte politique d'une utilité de circonstance, violemment expulsés des rangs de l'armée, au mépris des lois qui les garantissaient contre l'arbitraire, les officiers généraux avaient cru devoir en appeler à la justice de l'Assemblée nationale.
« Leur espérance a été trompée; la demande d'annulation des mesures prises contre l'état-major général par le gouvernement provisoire vient d'être repoussée par l'ordre du jour. Mais il n'est point de pouvoir humain dont des hommes de cœur puissent accepter un tel jugement d'incapacité ou dindignité, et puisque, dans la situation actuelle, ils ne peuvent plus qu'attendre un gouvernement définitivement constitué, ils attendront. L'heure de la justice ne manque guère d'avoir son tour. »
22. — Les ouvriers des ateliers nationaux (jui ont reçu l'ordre de s'éloigner de Paris refusent d'obéir; des délégués, bannière en tète, se sont rendus auprès de la commission du pouvoir exécutif, pour obtenir la révocation du décret qui a été rendu contre eux. Peu satisfaits des réponses données, ils se sont répandus dans la rue de Vaugirard, en criant sur l'air des Lampions : « Bonaparte à la Chambre I »
On a fait une caricature : le prince de Joinville débarquant et disant : » Je suis l'oncle de mon neveu » ; et le prince Louis-Napoléon : « Je suis le neveu de mon oncle. >
23. — A neuf heures du matin, des barricades étaient faites à la porte Saint-Denis. Ou le gouvernement n'a pas été informé, ou il n'a pris aucune mesure pour les empêcher; ce n'est que vers onze heures que des gardes nationaux s'y sont portés d'eux-mêmes : vers une heure seulement, le général Cavaignac est arrivé avec des troupes.
Les barricades de la porte Saint-Denis et de la porte Saint- Martin ont été successivement enlevées; les insurgés se sont repliés dans les faubourgs, surtout dans celui de Saint- Antoine, où de grands préparatifs de combat ont eu lieu.
Dans les faubourgs Saint-Jacques et Saint-Marceau, de nombreuses barricades sont élevées; elles sont défendues par la i2« légion de la garde nationale; des officiers en tenue commandent les barricades. A sept heures, la barricade du Petit Pont a été attaquée par la ligne, par la garde nationale et la mobile; les insurgés, postés dans les maisons, aux fenêtres, résistent avec avantage. Les rues de la Huchette, du Petit- Pont, Saint-Jacques, de la Harpe, sont pleines de barricades; derrière le Panthéon s'élève une vraie redoute. On dit que, dans le faubourg Saint-Antoine, il y a des barricades défendues par du canon et imprenables.
Le général Cavaignac a été nommé par l'Assemblée nationale et par la commission commandant en chef de toutes les forces.
L'Assemblée s'est déclarée en permanence et a appelé dans son sein la commission executive. Les insurgés continuent à être attaqués sur tous les points; au petit pont de l'Hôtel-Dieu, aux faubourgsSaint-Marceau, Saint-Antoine, à laChapelle-Saint- Denis, les combats ont été très vifs hier dans la soirée. A dix heures du matin, on proclame la mise en état de siège de Paris; tous les pouvoirs civils et militaires sont concentrés dans les mains du général Cavaignac. On annonce que le pouvoir exécutif a donné sa démission, ne pouvant faire autrement; la nouvelle de son renvoi est accueillie avec joie; plus
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de vingt mille gardes nationaux qui n'étaient pas sortis ont rejoint aussitôt leurs compagnies.
Les insurgés ont envoyé à l'Assemblée deux parlementaires pour demander un gouvernement provisoire composé de Caussidière, Louis Blanc et Pierre Leroux; on a arrêté les parlementaires. La pièce de canon sur la place de l'IIôtel- Dieu a tiré presque toute la journée. Les généraux d'Afrique sont habitués à combattre les Arabes, qui n'ont pas de canons et sur lesquels les boulets font par conséquent de l'effet; ils ne savent pas, ceux qui n'ont combattu que là, que l'effet d'une seule pièce est à peu près nul; il est facile de calculer le temps qu'il faut pour recharger et l'arrivée du nouveau boulet. L'artillerie ne fait effet que quand plusieurs pièces sont réunies. On a eu tort aussi de ne pas faire des communications de maison à maison pour arriver par ce moyen à déloger ceux qui les occupaient et à tirer sur les barricades. Vers trois heures, on s'est emparé du Panthéon; on y a pris, dit-on, quinze cents insurgés; une partie s'est échappée par un grand trou qu'ils avaient fait au collège Henri IV. L'église Saint-Séverin a été prise après un combat acharné.
Dans la rue du Temple, la compagnie de la garde nationale de ce quartier a pris parti pour les insurgés. Le général Cavaignac a encore fait placer une seule pièce de canon; les canonniers ayant été tués sur la pièce, elle est revenue, ainsi que les 14* et 24" légers qui la soutenaient. Alors un bataillon du 52* s'est élancé et a enlevé la barricade.
24. — La place Louis XV était gardée par deux régiments de cuirassiers; on ne pouvait la traverser, non plus que le pont, etc. 11 m'a fallu, pour aller à cheval dans le faubourg Saint-Germain, prendre le pont des Invalides; la place était gardée par le 2* de dragons; on ne pouvait passer que par la rue de Grenelle; tous les abords de l'Assemblée, aune grande distance, étaient gardés par des troupes de ligne et de la garde nationale.
La garde nationale d'Amiens est arrivée; on en a tué dixhuit d'une maison, à leur sortie du débarcadère; ils étaient quinze cents et n'avaient point de cartouches. Un détache-
ment de la garde nationale de Rouen est arrivé, ainsi que de Seine-et-Oise.
Les gardes nationales de Montmorency et de Pontoise ont perdu chacune vingt hommes à l'attaque des barricades.
La ligne a fait des pertes considérables; on cite particulièrement les 73* de ligne et 24* léger. La garde nationale, dans les 2» et 3* légions, une grande partie de la 12% un certain nombre de gardes nationaux de la 8* et de la 11« légion, ont pris parti pour les insurgés.
La garde mobile s'est très bien battue; les 4* et 9' bataillons ont. à ce qu'on assure, perdu beaucoup de monde.
Des barricades dans les rues Saint-Denis et Saint-Jacques avaient du canon.
25. — La lutte a continué toute la journée dans les faubourgs du Temple, Saint-Antoine, etc. On a déblayé tout à fait la rive gauche de la Seine. Les insurgés s'étaient concentrés sur la rive droite, dans le faubourg Saint-Antoine, le quartier Popincourt. une partie du faubourg Saint-Martin, la Villette, le débarcadère du chemin de fer du Nord. Le clos Saint-Lazare et la barrière Rochechouart étaient barricadés et crénelés. C'est sur cet espace, qui s'étend le long du canal Saint-Martin jusqu'à la Seine, que l'insurrection a aggloméré ses dernières ressources. Les barricades élevées dans le quartier de IHotel de ville, à partir de l'église Saint- Gervais jusqu'à la place Royale, ont résisté pendant la matinée. A six heures, le clos Saint-Lazare a été enlevé, après des efforts désespérés de la part des insurgés. Dans le faubourg Saint-Antoine, les insurgés ne tiennent que dans la dernière caserne (des Célestins). Le général Négrier, qu'on avait envoyé dans le faubourg Saint-Antoine, s'étant avancé près d'une barricade pour engager les insurgés à cesser le feu. a été immédiatement tué à bout portant par eux. Le général Négrier était un honnête homme, un officier général de courage et de résolution. C'est une véritable perte. Le général de Bourgon a été blessé d'une balle qui lui a cassé la cuisse.
Le général Bréa avait été fait prisonnier avec son aide de
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camp à la barrière du Maine; il paraît que les insurgés l'ont massacré; ils lui ont arraché les yeux et coupé les deux cuisses avant qu'il fût mort.
M. de Rémusat, fils du représentant, garde national, a été blessé d'une balle dans le mollet ; le nombre des tués et blessés dans la garde nationale et la ligne est considérable.
Voici un décret du général Cavaignac qui porte atteinte à la liberté de la presse ;
« Le chef du pouvoir exécutif, en vertu du décret de l'Assemblée nationale qui met la ville de Paris en état de siège, arrête :
« Le préfet de police et tout agent de la force publique, sur le vu du présent arrêté, fera arrêter le citoyen Emile de Girardin et supprimer le journal la Presse. Le préfet de police fera immédiatement saisir toutes les feuilles publiques qui, par leur publication hostile, prolongent la lutte qui ensanglante la capitale et compromet le salut de la République.
« Paris, le 25 juin 1848.
« Signé : Cav.\.ignac. »
M. Jules de Lasteyrie a dit hier au président Sénart, après que le général Négrier a été tué : « Comment se fait-il que le général Castellane ne soit pas employé? » Le président Sénart lui a répondu : « Mon avis était de lui donner un commandement; c'est le général Cavaignac qui ne l'a pas voulu : je lui en ai parlé. »
L'argent dont les insurgés sont bien pourvus provient des ateliers nationaux, où l'on soldait quarante-cinq mille ouvriers, au lieu de cent quinze mille portes sur les états; on gardait le reste de l'argent pour l'insurrection.
Dans l'après-midi, la lutte a cessé sur tous les points; on a envoyé, le soir, des bataillons pour fouiller le faubourg Saint- Antoine; les insurgés se sont sauvés dans la campagne, on a envoyé de la cavalerie pour les poursuivre.
On se figurerait difficilement toutes les horreurs commises par les insurgés. Des femmes vendaient aux soldats de l'eau-
de-vie empoisonnée; des gardes mobiles et des dragons ont péri de cette manière.
A la barricade de la barrière de Rochechoiiart, on a trouvé une pompe pleine d'huile de vitriol, et des bouteilles de ferblanc remplies d'essence de térébenthine pour incendier les maisons. On a coupé les poignets à un jeune garde mobile, et on les lui a mis dans sa poche en lui disant de les porter à ses parents. C'était un bouleversement social dont nous étions menacés. Le drapeau rouge a été déployé, l'émeute s'est battue aux cris de : « Vive la République sociale ! » Elle a écrit sur plusieurs de ses drapeaux les mots de Pillage et Viol.
27. — J'ai été à la séance du soir, à l'Assemblée nationale; j'ai entendu le fameux Pierre Leroux, qui a pris parti pour les insurgés; il a parlé sans talent de tout autre chose que de la question. Son discours a été pitoyable; si on donnait un prix à l'amphigouri, sllrement il le remporterait. Il aurait voulu qu'on ajournât la loi de déportation. M. Caussidière n'a pas eu plus de succès en faveur des insurgés; il a juré à la tribune un « Sacrebleu! » prolongé, ce qui a excité des murmures. Ce n'est pas certes un orateur; ce qu'il a dit de mieux, c'est qu'il avait fait de Tordre avec du désordre. L'Assemblée a voté avant minuit la loi de déportation des insurgés dans les colonies, au delà des mers autres que la Méditerranée; leurs femmes et leurs enfants auront la liberté de les suivre.
28. — L'Assemblée nationale a voté des remerciements au général Cavaignac, qui avait déposé ses pouvoirs, et a décidé à l'unanimité que le général Cavaignac conserverait le pouvoir exécutif et qu'il nommerait son ministère, ce qu'il a fait sur-le-champ.
Un oflicier ayant dit au général Cavaignac : « Eh bien! général, nous sommes vainqueurs ! — Oui, a répondu Cavaignac, d'un ton pénétré; mais sans nos vienjc Africains nous étions f... »
Je dis, moi, que si nous n'avions eu que les Africains, nous aurions été vaincus. La nécessité où l'on a été de faire leur oxpérience, pour agir contre une î-ésistance à laquelle ils