CHAPITRE III. —SEPTEMBRE
rèt de sa future présidence. On ignore encore si, après l'ordre du jour motivé de l'Assemblée qui lui en laisse toute la responsabilité, il persévérera dans son projet. L'arrivée de ces commissaires dans les départements pourrait bien être le signal des troubles.
Gavaignac est furieux, à ce qu'on assure, des élections de Louis-Napoléon; il est de fait que, s'il y avait un président à élire en ce moment par le suffrage universel, Gavaignac n'aurait aucune chance, et Louis-Napoléon seraitélu. 11 y en a qui disent qu'il pourrait bien être proclamé empereur; il est probable qu'alors, sur certains points de la France, il s'élèverait un drapeau légitimiste.
22. — Voici le résultat des réélections de la Seine. Sur 247,242 votants, Louis-Napoléon a eu 110,752 voix, Achille Fould, 78,891 et Raspail 60,963 voix. Louis-Napoléon a été également élu dans la Moselle et dans la Gharente-Inférieure.
Des interpellations ont été adressées au général Gavaignac, qui y a répondu tant bien que mal. Sur la proposition de M. Laboissière, l'Assemblée a voté l'ordre du jour motivé suivant : « L'Assemblée nationale, répondant à la communication de M. le président du conseil, déclare que le gouvernement continue de posséder sa pleine confiance et passe à Tordre du jour. »
Cela a paru une comédie arrangée; c'est le vingtième vote de confiance qui confirme dans leur haute position les hommes &\\ National. Malheureusement la France n'^n est pas plus heureuse; la misère est à son comble, les capitaux se resserrent de plus en plus, l'inquiétude est excessive, le mécontentement extrême, et l'avenir des plus sombres.
23. — Il y a quinze jours, la même police qui veillait sur la personne de Louis-Philippe faisait le même service auprès de Gavaignac, dont les jours étaient menacés. Maintenant, il ne craint plus rien; il sort à pied et en voiture et va à l'Opéra sans être éclairé.
25. — Louis-Napoléon arrivera, à ce qu'on croit, demain: son intention est d'entrer sans ostentation à la Chambre. Il a loué un appartement de trois pièces, hôtel de Hollande, rue
de la Paix; ce détail m'a été donné par un diplomate qui en a la certitude.
On donne comme certain que la duchesse d'Orléans se refuse toujours à toute espèce d'arrangement avec la branche aînée; mais, à Glaremont, on y est plus disposé. Un parent d'un des ministres déchus, après avoir parcouru une grande partie de la France, serait allé en Angleterre dire à Louis- Philippe que la régence n'a aucune chance, que dans les provinces on estpour Henri y, et qu'il devait sérieusement penser à un rapprochement.
J'ai fait compliment à M. Mole sur son élection de représentant, il en est enchanté, ainsi que de son accueil à l'Assemblée lorsqu'il y est entré.
20. — L'Assemblée a prononcé l'admission de plusieurs représentants, entre autres celle de Louis-Napoléon pour les départements de l'Yonne et de la Seine.
La séance était ouverte lorsqu'un nouveau venu s'est glissé inaperçu aux bancs de la gauche, à côté de M. Vieillard. C'est un homme de taille ordinaire, à la démarche un peu embarrassée, au visage immobile, avec une paire de longues moustaches abondamment pourvues. Ce représentant que nul ne connaît et que nul ne remarque n'est autre cependant que M. Louis Bonaparte.
A partir d'aujourd'hui, il n'y a plus de prétendant Louis- Napoléon; il n'y a plus que le citoyen Napoléon Bonaparte, représentant du peuple; c'est le prince lui-même qui l'a déclaré en personne en portant à la République son serment de reconnaissance.
i" octobre. — J'ai été chez la princesse DemidolT: j'y ai vu le prétendant Louis-Napoléon. Il est né le 20 avril 1808; il a, par conséquent, quarante ans. Il est petit; je lui crois plutôt cinq pieds que cinq pieds un pouce; il a un nez long, la coupe du visage de madame sa mère, la tête forte pour sa taille, les cheveux bruns, de grosses moustaches et une barbe brune qu'il laisse croître au menton. Il a le corps très long, les jambes courtes; il paraîtra grand à cheval. Ceux qui se sont entretenus avec lui m'ont raconté qu'il n'apportait pas
CHAPITRK III. — OCTOBRE 1848. 401
dans sa conversation les idées d'un prétendant. Il ne ressemble pas à l'Empereur. Pour la princesse DemidolT, née en i820, son visage présente, au contraire, beaucoup d'analogie avec celui de l'Empereur. Son frère Napoléon, né en 1822, représentant du peuple, quoique plus grand que l'Empereur, a aussi quelque ressemblance avec lui.
Il y a eu hier un banquet de douze cents couverts à deux francs par tête, à la barrière de Sèvres; il y avait vingt représentants. M. l'abbé ChAtel en a été l'ornement. On a crié : « Vive la république démocratique et sociale ! Vivent les martyrs de Juin ! » Les républicains exaltés veulent recommencer dans les départements, en faveur du socialisme, les fameux banquets de Tan dernier. Le général Cavaignac est à peu près, sous ce rapport, dans la même position que le ministère Guizot avant la Révolution.
2. — On a chanté hier, au théâtre du Vaudeville, le couplet suivant, qui a été couvert d'applaudissements. Les Français ont toujours l'esprit de chanter dans les moments les plus tristes.
Nous sommes représentés
Par une Chambrée complète.
Avec quatr* cents députés
L'aut' Chambre était satisfaite.
Depuis qu'on a tant, tant, tant,
Qui coûtent vingt-cinq francs par tête,
Depuis qu'on a tant, tant, tant,
N'y a qu' les vingt-cinq francs d' contents.
7 . — L'Assemblée nationale a décidé, par 602 voix contre 211, que le président de la République serait nommé par le suffrage universel. Le général Cavaignac et les ministres ont ostensiblement voté contre, et ont montré beaucoup de chagrin et d'humeur de cette résolution de l'Assemblée. Ils veulent à tout prix se cramponner au pouvoir.
On se réjouissait beaucoup du vote de l'Assemblée chez le comte Mole, qui reçoit les mardis et les samedis, et chez la princesse Demidoff. où j'ai vu Lucien Murât, fils du roi Joachim, qui est grand et gros, mais beaucoup moins beau que
son père. Les personnes qui se trouvaient chez elle pensaient que cela donne à Louis-Bonaparte de grandes chances d'être président.
9. — Un amendement de M. Antonin Thouret, déclarant inaptes à être nommés président tous les descendants des familles qui ont régné sur la France, a été rejeté. Louis- Napoléon a pris la parole à ce sujet pour protester de son désintéressement et de son républicanisme.
On parlait de la démission du général Cavaignac et de ses ministres, par suite de leur échec de samedi dernier au sujet de l'élection du président . Ils se sont bien gardés de la donner; ils veulent rester au pouvoir le plus longtemps possible.
10. — Chez la princesse DemidolT, où il n'y avait presque personne, on croyait à l'élection de Louis Bonaparte comme président; il s'est fait grand tort à l'Assemblée par son petit discours d'hier. Dans les départements, comme ce ne sera pas sa personne qu'on nommera, mais son nom, il n'en a pas moins de grandes chances d'être élu président. Pierre Bonaparte a cru, à la séance d'aujourd'hui, devoir faire aussi sa protestation en faveur de la république démocratique, en déclarant qu'il n'y a pas de prétendants dans l'Assemblée. Celui-là, fils de Lucien, a un accent italien très prononcé.
12. — On n'était occupé, dans l'Assemblée, que de la modification ministérielle dans un sens modéré; le général Cavaignac, qui avant tout veut conserver le pouvoir, se croit dans l'obligation lui-même de changer les ministres avec lesquels il a voté. Il est fort tombé dans l'opinion de l'Assemblée depuis quelques jours; pour peu que cela continue, il sera bientôt révoqué par elle de ses fonctions de chef du pouvoir exécutif.
11. — M. Dufaureest nommé ministre de l'intérier. M. Vivien ministre des travaux publics, et Freslon ministre de l'instruction publique.
L'ambition de M. Dufaure l'a porté à accepter cette position, dans laquelle M. Vivien l'a suivi, par amitié; ils pourront s'y user promptement l'un et l'autre. M. Dufaure, d'un talent incontestable, est un mauvais coucheur; on l'a toujours