CHAPITRE IV. — OCTOBRE
28. — L'Assemblée nationale a voté par 436 voix contre 281 que le président élu prêterait serment à la République en présence de l'Assemblée nationale, et cela sur la proposition de M. Bûchez. C'est une nouvelle preuve que les plus grands partisans de la susdite république ne croient pas à sa solidité; les modérés de la Chambre, à quelque nuance qu'ils appartiennent, ne produiront pas un troisième candidat entre M. Cavaignac et Louis-Napoléon. Dans l'état de l'opinion, il n'aurait aucune chance. On se réunira sur Louis-Napoléon, afin qu'il ait un nombre suffisant de voix pour que le général Cavaignac soit écarté.
29. — Le chancelier duc Pasquier, qui depuis les événements de février s'était retiré à Tours, est revenu à Paris, où il occupe l'entresol et le premier d'une des deux maisons qu'il possède rue Royale, maintenant rue de la Révolution. Ayant appris son arrivée, je suis allé le voir hier, et, avec son excessive politesse, il est revenu aujourd'hui chez moi. Il est vraiment étonnant pour son âge. Il a quatre-vingt-un ans; il est parfaitement sain de corps et d'esprit, grand et mince, et d'un tempérament sec. Il monte les escaliers très facilement; ses yeux seulement sont affaiblis et le forcent à porter des lunettes de couleur.
Le général Cavaignac a passé au Champ de Mars la revue de la garde mobile. Elle a été fort silencieuse; le chef du pouvoir exécutif paraissait de fort mauvaise humeur.
Pendant le même temps, le général Changarnier passait aux Tuileries la revue des !'•, 3" et 5« légions de la garde nationale; il y avait environ quinze mille hommes. Il n'y a pas eu de cris de : « Vive la République! » Les propos des gardes nationaux sont en masse fort hostiles contre ladite République. La plupart annoncent leur intention de voter pour Louis-Napoléon, et non pour Cavaignac.
J'ai été chez Mme de Tracy; le ministre Vivien y avait dîné et y était encore. Dans cette maison, on est partisan de la candidature du général Cavaignac, mais on n'est pas sans inquiétude sur son succès. Mme de Tracy m'a même dit : « Je crois que Louis-Napoléon aura plus de voix, mais les
choses s'arrangeront pour que Cavaignac soit président. »
5 novembre. — H y a eu ces jours-ci, à la barrière Poissonnière et sur d'autres points, des rixes entre des gardes mobiles et des soldats de la ligne. Des ouvriers ont pris parti pour la ligne. Malgré les tendances rouges qui sont reprochées au général Cavaignac par les modérés, les habitants des faubourgs l'ont en horreur.
4. — Le président de l'Assemblée, Marrast, est fort laid; il a la tournure et la grâce d'un gros courtaud de boutique. Il n'en est pas moins fort galant et a des prétentions aux belles manières; en conséquence, on l'a surnommé le < marquis de la République ». Il est lancé auprès des dames de rOpéra et fait encore sa cour à d'autres.
M. Dufaure a fait, le 2 novembre, une circulaire aux préfets, leur indiquant clairement, sans le nommer, le général Cavaignac comme président de la République, pour chauffer son élection. Il fait des allusions contre Louis-Napoléon; il travaille de toutes ses forces à faire triompher son patron Cavaignac, qui ne réussira pas.
M. Vatout, ancien bibliothécaire du roi Louis-Philippe, ancien député, est mort à Claremont, où il avait été passer quelques jours. M. Vatout était un homme d'esprit: même en ce moment, où Louis-Philippe ne laisse encore personne lui dire la vérité, il se le permettait. Fort obligeant, il avait de nombreux amis et est fort regretté: il était enfin parvenu, avant Février, à être élu membre de l'Académie, ce qui était l'objet de tous ses vœux, mais il n'avait pas encore été reçu.
îj. — Le pouvoir exécutif a fait partir de Paris le !•' léger, à la suite de ses querelles avec la mobile. On parle de son envoi en Afrique; en attendant, il a été dirigé sur Charenton. Un soldat du 1" léger avait pris part à un banquet et péroré, disant que les soldats étaient bien disposés, mais que les officiers les contenaient, etc. ; des militaires de ce corps se promenaient avec les ouvriers à la suite de leur querelle avec les mobiles, les traitant comme eux de bouchers et criant :« A bas Cavaignac! » Les ofTiciers et le régiment sont très mécontents de leur ordre de départ et le manifestent hautement.
CHAPITHK IV. — NOVEMBRE 1848. 100
6*. — La Presse continue à soutenir la candidature de Louis- Napoléon et à attaquer celle du général Cavaignac; le fait est que beaucoup de gens voteront pour le premier, afin d'éviter le second.
Le général Cavaignac a fait écrire à M. Véron, principal propriétaire du Constitutionnel, de passer chez lui, et il lui a dit : « Il faut que le Constitutionnel se prononce pour ou contre ma candidature. Ce ne sont pas quelques journaux et quelques hommes, sur lesquels, du reste, on peut mettre la main, qui peuvent empêcher que ce qui existe soit; la République sera ce qu'elle est. » Cela a produit l'article du Constitutionnel d'il y a deux jours, attribué à M. Thiers, dans lequel la candidature du général Cavaignac est repoussée.
Le Moniteur de l'armée a envoyé la biographie du général Cavaignac dans deux numéros successifs ; il en a été distribué par son ordre deux par compagnie. Dans cette biographie, le général Cavaignac se vante d'un grand trait d'indiscipline.
En 183:2, pendant une émeute à Metz, il était suspect pour ses opinions; il dit à son colonel : « Posez-moi des questions par écrit; j'y répondrai par écrit.
D. Si le régiment avait à se battre contre les carlistes, vous battriez-vous ?
R. Oui.
D. S'il avait à se battre contre les républicains, vous battriez-vous ?
R. Non. »
C'est un drôle de moyen qu'il prend là pour rétablir l'ordre dans l'armée; cela n'augmentera pas la confiance qu'elle a en lui. Il en est généralement détesté; la masse des soldats votera pour Louis-Napoléon.
9. — Jai dîné chez le bon et aimable général Fagel, employé comme ministre de Hollande à Paris depuis 1814; il a, je crois, près de quatre-vingts ans. Nous étions dix à table; comme toujours, ses dîners sont excellents.
Comme convives, il y avait le comte de Lœwenjelm, ministre de Suède, qui faisait les honneurs en face de lui : je le trouve vieilli depuis quelque temps; il est vrai (ju'il n'est pas jeune
non plus (1); le comte Fritz de Pourtalès, grand maître des cérémonies du roi de Prusse, celui qui a épousé une Gastellane. Je suis fort lié avec lui, et je ne l'avais pas vu depuis de longues années. Il était aide de camp du prince de Neufchàtel sous l'Empire. A la Restauration, comme Neufchâtelois, il revint au service de Prusse.
Il y avait aussi M. de Kisseleff, chargé d'affaires de Russie, qui a beaucoup d'originalité dans l'esprit; le général Girardin, qui porte très bien ses soixante-treize ans. Je lui ai fait compliment de son plan de finances inséré dans la Presse, journal de son fils putatif Emile de Girardin: il a paru très satisfait et m'a dit que c'était une chose à lire plusieurs fois.
Le grand Pontois, qui était aussi de ce dîner, s'est approché et a dit au général Girardin que tout le monde annonçait qu'il serait le ministre des finances de Louis-Napoléon, et le maréchal Rugeaud, ministre de la guerre. Le général Girardin a répondu : « Certainement, je ne ferai pas le ministère des finances comme un banquier » ; et cela avec l'air d'un homme qui compte sur ce ministère et qui sera satisfait d'occuper cet emploi.
10. — Les 9% 12% 14% 2i« et 22" bataillons de la garde mobile, casernes à Courbevoie, se sont mutinés. Le lieutenant-colonel Mauduit, du 14* léger, détaché pour commander ces bataillons, ayant ordonné de mettre en prison plusieurs gardes mobiles, pour actes d'insubordination assez graves, quelques-uns de leurs camarades sont venus les délivrer, et. accompagnés de trois à quatre cents gamins, ils se sont portés chez M. de Mauduit en criant sur l'air des Lampions : « On le pendra. »
Ils ont brisé une grille de fer qui fermait la cour d'entrée ils allaient faire pis encore, quand le lieutenant-colonel s'est présenté à eux et, par son attitude énergique, leur a imposé le respect. Us ont abandonné la place et se sont répandus dans les rues en continuant de crier et de chanter.
C'est une nouvelle preuve de l'absurdité de cette troupe.
(1) Il avait été page de Gustave III et témoio de son assassinat.