CHAPITRE IV. — NOVEMBRE 1848. Hl
qui est beaucoup plus payée que la troupe de ligne, qui n'est pas soumise au code militaire et qui fait une armée dans l'armée. Ce sont des soldats qui ne le sont pas. La garde nationale mobilisée était précédemment, une fois soldée, soumise aux mômes lois que les autres troupes. Il est incroyable qu'on ait eu l'idée de mettre ces bataillons sur un autre pied et qu'on les laisse dans la dépendance du ministre de l'intérieur. 11 est impossible qu'une pareille troupe produise autre chose que du désordre.
12. — La proclamation de la Constitution a été lue sur la place de la Concorde parM.Marrast, président de la Chambre, après qu'on a eu chanté le Te Deum sur un immense autel construit au pont tournant des Tuileries et couvert de velours cramoisi.
Mgr Sibôur, nouvel archevêque de Paris, était assisté de quatre évoques; il doit sa promotion à ce qu'il appartient à la clique du National, ce que j'ignorais.
A la droite de l'autel, on avait construit deux immenses baraques à colonnes, avec des drapeaux tricolores, pour abriter les neuf cents représentants, le pouvoir exécutif, le corps diplomatique et les autres autorités. On avait aussi construit, le long du mur de la terrasse des Tuileries, des tribunes pour les invités; une foule de mâts sur la place portaient des écussons avec les noms des départements et des colonies. Les députés, après la lecture de la Constitution, ont crié : « Vive la République î » Il n'y a pas eu de chorus de la part du peuple. La cérémonie a été triste comme le temps: il tombait un peu de neige.
Après le Te Denm, le général Cavaignac et M. Marrast se sont placés à droite de l'autel avec les ministres et le bureau de l'Assemblée; l'archevêque a dit une messe basse. Le défilé a ensuite commencé. Le général Changarnier commandait les troupes. Il s'est placé, à cheval, au pied de l'obélisque, faisant face aux Tuileries; le général Cavaignac était à pied, vis-à-vis de lui, en uniforme de lieutenant général, ayant pardessus un caban africain. Il y avait trente mille hommes de la garde nationale de Paris et quatre mille des départements.
L'artillerie de la garde nationale a crié : « Vive la République démocratique ! » On a, du reste, très peu crié : « Vive la République !» Il y a eu quelques cris de : « Vive Cavaignac î » Ailleurs on a crié : « A bas Cavaignac ! Vive Napoléon ! Vive le Roi ! A bas les prétendants ! » Quelqu'un a même entendu un cri de : « A'ive Guizot ! » Tout cela fort isolé.
La cérémonie a commencé à neuf heures du matin; le défilé a été terminé à deux heures et demie de l'après-midi, et chacun a été se chauffer. La fête a été morne et silencieuse. Cela avait plutôt Tair d'un enterrement que de l'inauguration de la constitution de la République.
13. — J'ai été à un raout chez lord et lad}" Normanby; les invitations avaient été peu nombreuses. Il avait lieu dans les appartements d'en haut de l'ambassade d'Angleterre; le corps diplomatique, y était en entier. Le général Cavaignac est venu, en bourgeois, avec sa croix de commandeur au cou. Le petit président Marrast y était avec son épouse. Malgré ses cheveux à l'enfant, il est terriblement laid; il est difficile d'avoir plus de ressemblance avec une chauve-souris. La figure de Mme Marrast, avec sa poudre, n'est pas mal.
M. Dufaure était à cette soirée. Ce ministre est petit et n'est pas beau non plus; sa femme a un grand nez et est plus grande que lui. Il y a eu assaut de politesses entre MM. Dufaure et Marrast, à qui présenterait la femme de l'un à cell-de l'autre. Le ministre de l'intérieur s'est exécuté vis-à-vis du président. Mme Dufaure s'est levée, conduite par son mari assisté de M. Marrast, et a été présentée à Mme Marrast; cela a été fort beau.
J'ai causé un moment avec M. Odilon Barrot et ave M. Mole; j'ai remarqué que M. Thiers, ni aucun des Bonaparte, ne se trouvaient à ce raout, qui, d'ailleurs, n'a pas été très animé. Le général Cavaignac est parti de bonne heure: il était mécontent de ce qu'il n'y avait sans doute que des députés de la droite de l'Assemblée. M. et Mme Marrast n'v ont pas non plus fait de vieux os; il n'y avait aucun empre> sèment auprès des membres du pouvoir, si ce n'est celui qu'on témoigne pour voir des bêtes curieuses. On les laissait
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dans l'isolement. Celui de M. et Mme Marrast était complet; le chef du pouvoir exécutif lui-môme ne recevait que de froides et courtes politesses des membres du corps diplomatique.
14. — J'ai dîné chez le comte MoIé, qui reçoit les mardis et les samedis; ces jours-là, il donne à dîner à une douzaine de personnes. Il y avait mon gendre et ma fille llatzfeldt, M. de Rémusat, d'un esprit remarquable, qui a été fort dnMe sur plusieurs de ses collègues de l'Assemblée; un jeune député de Rennes, M. Fresnaut, qui à la Chambre, sur le préambule de la Constitution, a prononcé un discours qui a fait un grand ellet; M. de Mérode, ancien député, fort riche.
Ces dîners de douze personnes sont les plus agréables; la conversation peut être générale. La maison de mon père, où cela existait chaque jour, est toujours regrettée sous ce rapport par les personnes de cette époque qui existent encore. Mon père avait un esprit supérieur et réunissait chez lui des gens distingués; c'était une prolongation de Fhôtel de La Rochefoucauld, dont le salon était célèbre avant la Révolution. Ma belle-mère, femme en premières noces du duc de La Rochefoucauld, en avait apporté toutes les traditions.
16. — Ma fille Hatzfeldt reçoit les lundis et les jeudis. Son salon prend chaque jour de la consistance; les membres du corps diplomatique y viennent exactement, et si son mari, en ce moment chargé d'affaires de Prusse, était définitivement fixé à Paris comme ministre, je suis persuadé que le salon de ma fille Hatzfeldt remplacerait bientôt à Paris celui de feu sa mère, qui était le premier par son influence et par sa composition.
20. — La candidature de Louis-Napoléon fait chaque jour des progrès: toutes les nouvelles des départements l'annoncent. A Saint-Quentin et dans une autre ville du Nord, lors de la proclamation de la Constitution, on a crié : t Vive l'Empereur! •
Il y a eu, à la barrière du Maine, un banquet socialiste de huit cents hommes et de quatre cents femmes; une dame a porté un toast « A l'union de l'homme et de la femme f »