‹ Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862 (volume 2)Chapitre 49 sur 206 · On décachette à la poste toutes les lettres du corps · texte numérisé non relu

On décachette à la poste toutes les lettres du corps

diplomatique. Les ambassadeurs les faisant jeter à cinq heures, ceux qui sont chargés de cette mission ont donc bien peu de temps et s'en acquittent fort mal. Lord Palmerston a écrit à lord Normanbyde se plaindre, non officiellement, mais officieusement, de cette violation, trop patente par l'état des cachets. Lord Normanby est arrivé chez M. Bastide. « Lord Palmerston est très susceptible, lui a-t-il dit. Les cachets de mes dépêches arrivent tout brisés, on ouvre mes dépèches; je vous serais obligé d'y mettre ordre. » M. Bastide répondit par une dénégation, et dit à un de ses amis auquel il le racontait : « Pendant ce temps-là, j'avais la copie de la dépèche dont il me parlait dans mon secrétaire; mais, c'est singulier, les envoyés des puissances n'écrivent rien d'intéressant à leurs cours. »

Ce niais de ministre les croit donc assez sots pour confier leurs dépêches importantes à la poste, où ils savent qu'on les ouvre; ils ies font toujours parvenir par des courriers ou par des occasions.

J'en ai entretenu le duc Pasquier, qui s'est étonné du bris des cachets. Il existait à l'administration des postes un bureau d'ouverture des lettres, créé sous M. de Louvois. et dont les emplois ont toujours été depuis lors et régulièrement occupés par des gens de la même famille. Ils venaient par des escaliers dérobés à leur bureau; ils se servaient de la vapeur, de manière que les cachets à la cire fondissent doucement. Ils avaient, ou plutôt ils ont un médaillier qui contient tous les cachets dont ils prennent l'empreinte. Il est impossible de rien voir aux lettres ainsi décachetées; elles «sont recachetées avec plus de soin et mieux que par ceux qui les jettent à la poste. Ces employés sont aussi très forts pour le déchiffrement des chiffres; ils ont, au reste, conservé la collection de tous ceux qu'on a déchiffrés depuis la création du bureau.

Il y avait aux affaires étrangères, à l'époque où M. de Mezi était directeur général des postes et M. Pasquier ministre des affaires étrangères, un vieil employé nommé Campi, qui était chargé des chiffres. 11 en avait un, appelé le petit chiffre,

CIIAPITRK IV — NOVEMBRE 1848. Hii

qu'il considérait comme indéchiffrable, à tel point que, chaque fois qu'on nommait un ambassadeur, M. Campi venait trouver le ministre, lui demandant s'il fallait donner le « petit chiffre ».

M. Pasquier voulut s'assurer si ce chiffre était aussi impossible à trouver que M. Campi le prétendait; il le pria de faire une dépêche, de la lui remettre cachetée. M. Pasquier la donna à M. de Mezi, avec prière de la lui remettre dans une enveloppe cachetée de même, mais contenant en plus la dépêche déchiffrée. Il la rendit ainsi à M. Campi, qui n'en revenait pas.

26. — M. Félix Pyat, représentant de la Montagne, a reproché au socialiste Proudhon d'affaiblir leur parti en faisant voter ses amis pour Raspail, au lieu de Ledru-Uollin. On en est venu aux injures, puis aux coups. M. Félix Pyat a donné un soufflet à M. Proudhon; celui-ci lui a poché l'œil d'un coup de poing. Cette scène s'est passée dans les couloirs de l'Assemblée, derrière le fauteuil du président. M. Proudhon a renversé à terre M. Pyat et l'accablait de coups avec ténacité, lorsqu'on est accouru les séparer.

27. —M. Félix Pyat a écrit à lAl. Proudhon pour lui demander satisfaction. M. Proudhon lui a répondu que c'était lui qui avait commencé, et que c'était, au contraire, lui Proudhon qui devrait lui réclamer satisfaction, mais qu'il ne lui réclamait rien du tout. En conséquence, M. Proudhon gardera son soufflet, et M. Félix Pyat ses coups de poing.

M. Proudhon est de Besançon. Mme Suard (I) a légué une rente de quinze cents francs à l'académie de Besançon; elle est destinée à payer pendant trois ans, à l'aris, le jeune homme qu'on reconnaîtra avoir le plus de dispositions pour les lettres. M. Proudhon obtint ce prix par un ouvrage sur la nécessité de l'observation du dimanche et se montra à Paris très studieux.

28. — Il y avait, à la réception du général Cavaignac, un nombre si considérable de gardes nationaux qu'il ada descendre

(1) Veuve do M. Suard, do l'.Vcadémio française.

dans la rue pour les voir. C'est dans la cour qu'il a reçu lord Normanby; mon gendre Ilatzfeldt est revenu sans avoir pu parvenir jusqu'à lui.

pr décembre. — Mme de Damrémont m'a raconté et fait voir les pièces du fait suivant, relatif à son fils, en ce moment secrétaire d'ambassade à Munich.

Son fils Denis de Damrémont, à l'époque où M. Guizot fut nommé ministre des affaires étrangères, le 29 octobre 1840, était attaché d'ambassade. Il écrivit à sa mère vivement sur l"indélicatesse de M. Guizot d'accepter la succession de M. Thiers, sous le ministère duquel il était ambassadeur à Londres. Cette lettre, ouverte aux affaires étrangères, parvint à la connaissance de M. Guizot, qui était déjà installé. M. de Damrémont fut attaché à l'ambassade de M. de Salvandy en Espagne, puis, à son retour de ce pays, il ne fut plus employé; on le laissa en disponibilité, ensuite on le raya tout à fait.

Mme de Damrémont demanda une audience à M. Guizot, lui exposa que la nomination d'attaché d'ambassade de son fils avait été le prix d'un service rendu, qu'elle avait des lettres de M. le duc d'Orléans à son mari, le comte de Damrémont; qu'après sa mort ce prince avait désiré les ravoir, qu'elle les lui avait remises, et qu'en même temps M. le duc d'Orléans lui avait apporté une nomination d'attaché d'ambassade pour son fils. M. Guizot, poussé à bout, répondit qu'il ne pouvait pas employer son fils, parce qu'il avait fait la contrebande. Mme de Damrémont sortit; revenue chez elle, elle confia le fait à son frère, le général Baraguay d'ililliers; on fit venir le jeune homme, qui donna sa parole d'honneur que le fait était

faux.

Le général Baraguay d'IIilliors demanda une audience à M. Guizot, le priant de faire faire une enquête ; une scène vive eut lieu, M. Guizot promit d'en faire une.

Le général Baraguay d'IIilliers revint un mois après. M. Guizot lui dit que l'enquête n'avait rien produit, et qu'il replacerait son neveu; le général répliqua que cela ne suffisait pas, qu'il lui fallait une lettre de lui. disant que cette accusation de contrebande était fausse. M. Guizot refusa.

CIIAPITRi: IV. — DKCEMBRE 1848. 417

Mme de Damrémont écrivit alors à M. (iuizot, pour en avoir une réponse qui serait la satisfaction que demandait le général Haraguay d'Hilliers; en effet, M. Guizot lui répondit qu'il allait replacer son fils; il fut attaché à la légation du Brésil. A la révolution de Février, M. Sains de Bois-le-Comte, ancien chef d'escadron, qui avait servi sous le général de Damrémont, attaché au cabinet de M. de Lamartine, ministre des affaires étrangères, écrivit à Mme de Damrémont une lettre de dévouement et d'attachement, et lui envoya une pièce qui était au dossier de son fils, compromettante pour son honneur. En effet, c'était la copie d'une lettre de M. de Damrémont fils à sa sœur, dans laquelle il lui disait d'envoyer des dentelles, et que, les recevant en franchise, il doublerait ainsi ses appointements.

Mme de Chamailles avait conservé les lettres de son frère; on retrouva celle-là, mais le paragraphe concernant la contrebande n'y était pas; on l'avait ajouté dans la copie.

Mme de Damrémont fut de suite, son fils étant au Brésil, faire enregistrer et faire constater au timbre la date de la présentation de la lettre de son fils à sa fille; elle en fit autant des pièces envoyées par M. Bois-le-Comte, afin qu'il fût bien prouvé que ce n'était pas une nouvelle lettre qu'on avait fait faire à M. de Damrémont.

Les infidélités de copies à la poste sont d'autant plus infâmes qu'on n'a non seulement aucun moyen de les savoir, mais encore d'y parer. Ceux qui en sont possesseurs ont intérêt à ne pas les dévoiler, puisque c'est par une vilaine action qu'ils en ont connaissance. La raison de l'intérêt d'État pour la violation des lettres ne peut, aux yeux de la morale, être une excuse. C'est, je crois, sous le ministère Polignac que le cabinet noir avait été aboli; il avait fait une action honnête, sans nuire à l'État, car cela ne sert à rien. Sous le règne de Louis-Philippe, le cabinet noir fut rétabli.

2. — J'ai été chez la princesse Demidoff, comme cela m'arrive à peu près deux fois la semaine depuis longtemps; le hasard fit que j'y ai rencontré le prince Louis-Napoléon ; elle m'a présenté à lui. Il cause bien; il m'a paru observer, avec raison.

Ii8 JOURNAL DU MARECHAL DE CASTELLANE.

une grande retenue dans ses paroles. Je lui ai dit que ses chances augmentaient chaque jour, et que son manifeste avait eu du succès ; il m'a répondu que l'armée et les paysans étaient pour lui, presque partout, ce qui faisait une grande avance. J'ai ajouté qu'il était assez singulier que je lui fusse présenté le 2 décembre, anniversaire du couronnement de l'Empereur et démon entrée au service comme simple soldat, il y a quarante-quatre ans. J'ai aussi causé avec son cousin Lucien Murât; il a dit qu'il s'apercevait bien que la candidature de son cousin était en bon train, à toutes les personnes qui cherchaient à se rapprocher de lui; il est vrai que c'est le meilleur symptôme.

De là j'ai été chez le comte Mole, où il y avait assez de monde. Il faisait l'éloge de la personne du prince Louis-Napoléon; ce qui était une nouveauté pour moi, parce qu'il ne l'avait pas fait jusqu'ici, tout en disant qu'il fallait voter pour lui. Il cause fréquemment maintenant avec Louis-Napoléon à l'Assemblée, et c'est là qu'il a formé sur lui son opinion. Il y a une chose très positive, toute la conduite de Louis-Napoléon est très prudente.

Le nonce apostolique à écrit une lettre à l'Assemblée pour la remercier de son intérêt pour le Pape. M. Marrast en a répondu une autre pour lui assurer « que Villustre pontife, en entrant dans notre France républicaine et catholique, y trouvera le cortège de tous les respects dus à sa haute situation >.

Ce Marrast, journaliste de la veille, grand président du lendemain, écrivait de la même main, il y a à peine un an, les plus grossières injures contre les catholiques de la Suisse, contre les Sœurs de la Charité, contre les moines hospitaliers du mont Saint-Bernard, et traitait M. de Montalembert, l'éloquent défenseur de la liberté religieuse, de sacristain cafard, de déclamateur furibond dont la colère était mêlée de bave et d'eau bénite.

3. — M. Gustave de Beaumont, ambassadeur de la République en Angleterre, avait quitté Londres pour se rendre dans la Sarthe, afin d'intriguer en faveur de la candidature du général Cavaignac. Il est retourné à son poste; en repassant à Paris,

Page 1