CHAPITRE IV. — DÉCEMBRE 1848. HO
il a dit qu'il avait retourné tout le département de la Sarth*; en faveur de Cavaignac.
M. Thouret, ministre du commerce, s'est rendu dans l'Allier pour remplir la même mission. Une foule de représentants sont en congé dans leurs départements et remplissent avec un zèle coupable les fonctions de courtiers électoraux, pour le général Cavaignac. Si, sous la monarchie, on avait poussé l'audace des influences au point où le fait le général Cavaignac, le National et les autres journaux qui trouvent cela superbe en auraient dit de belles.
4. — J'ai dîné chez le duc Pasquier; il y avait plusieurs officiers généraux, anciens pairs : le duc de Fezensac, Achard, Rulhière; trois anciens ministres : Portalis, Barthe et Villemain; le marquis d'Audiffret, M. Patin, de l'Académie française, etc. Nous étions douze à table; le diner était servi avec luxe et recherche. Leduc Pasquier possède, rue Royale, deux maisons attenantes qui lui rapportent cinquante mille livres de rente. Il a pris pour lui un entresol sur la rue, avec les pièces correspondantes au premier; au premier, il a une salle à manger, un salon et, attenant, une grande bibliothèque qui est charmante et sur le modèle de la bibliothèque de la Chambre des pairs, dont elle est une miniature. Plus on cause avec le chancelier, plus on s'étonne de la fraîcheur de sa mémoire.
J'étais à côté du premier président Portalis, et comme justement je m'occupe de la rédaction de mes Mémoires à cette époque, nous avons causé de son ministère d'alors et des obstacles qu'il éprouvait de la part de Charles X; il pense comme moi que, si Villèle n'avait pas faussé le gouvernement représentatif pour rester au pouvoir, et encouragé le Hoi à marcher dans cette voie, nous n'en serions pas où nous en sommes.
M. Villemain ne paraît pas se ressentir du tout de sa folie; il ne lui en est resté que de la tristesse et une susceptibilité extrême. Il m'a fait compliment de ma conduite à Rouen et m'a dit que, si j'avais commandé à Paris, il n'y aurait pas eu de révolution.
Je me suis réjoui de voir un dîner comme ceux des maisons soignées d'avant la Révolution.
7. — Le 29 septembre dernier, un projet de loi de récompenses nationales avait été présenté à l'Assemblée par M. Sénard, qui était alors ministre de l'intérieur; il est signé de E. Cavaignac. chef du pouvoir exécutif. Les noms des personnages proposés pour ces récompenses sont consignés sur un état communiqué par M. Dufaure à la commission chargée d'examiner le projet. On y voit figurer pour des pensions de cinq cents francs les parents de l'assassin Fieschi,. les fils de Pépin, de Morey, la sœur d'Alibaud. celle de Lecomte, des individus condamnés à des peines afflictives et infamantes, à côté des citoyens Armand Marrast, Bastide. Trélat. Recurt, Flocon, etc.
A force d'insistance, la commission a reçu aujourd'hui les documents qu'elle réclamait, revêtus du visa de M. Dufaure. ministre de l'intérieur, avec l'état nominatif des condamnés, l'indication des titres et des mérites de chacun d'eux. Le bruit de cette scandaleuse production s'est répandu dans l'Assemblée. M. Dufaure. averti par d'officieux amis, et voyant tout le danger électoral, s'est empressé de retirer ce projet et ces étranges documents. Les journaux en contiennent de nombreux extraits. On disait, le soir, chez M. Thiers, que le nombre des brigands pensionnés devait se monter à quatre mille. Il y avait beaucoup de monde. Le prince Napoléon Bonaparte, fils de Jérôme, a apporté la nouvelle que les malles-poste n'étaient pas parties à six heures du soir, sur un ordre de M. Trouvé-Chauvel. ministre des finances, et de M. Vivien, des travaux publics: il avait la certitude que leur départ avait été retardé jusqu'à l'heure de la nuit où le Moniteur du 8 serait imprimé pour quelles pussent l'emporter. Le gouvernement a l'espoir que son contenu pourra atténuer en province le mauvais efl'et produit par les listes des pensions des récompenses nationales.
On a envoyé à l'Hôtel des postes, où on s'est assuré que les malles n'étaient pas parties: cela avait produit un rassemblement. Retarder le départ des malles, inquiéter ainsi tout le
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pays, et cela dans l'intérêt électoral du général Cavaignac, c'est, en conscience, un tour de passe-passe un peu trop fort.
8. — L'indignation causée par la publication des listes des récompenses nationales a été grande dans Paris; on ne parlait que de cela à la Bourse. Cela a fait perdre au général Gavaignac un grand nombre de voix pour la présidence.
La séance de l'Assemblée a été curieuse; elle a encore donné une nouvelle preuve de la manière dont elle s'est identifiée avec le général Gavaignac. Ge sentiment lui est dicté par un sentiment d'intérêt personnel; ce n'est qu'avec lui qu'elle aurait la chance de se prolonger trois ou quatre ans comme elle le voudrait; elle sent très bien qu'élue sous l'empire de la terreur morale qui existait alors dans le pays, elle n'en représente pas du tout l'opinion, et que la majorité de ses membres n'est pas destinée à être réélue. Elle a approuvé le retard de six heures dans le départ des malles-poste, dans l'intérêt de l'élection du général Gavaignac. Gelui-ci est comme ivre, non de vin, car il est fort sobre, mais d'agitation nerveuse; il ne peut supporter l'idée d'être forcé à abandonner le pouvoir.
10. — Le temps était superbe pour l'élection du président; le soleil brillait comme au printemps. Get état de l'atmosphère est favorable à Louis-Napoléon; il permettra aux campagnes, qui sont presque tout entières pour lui, de se rendre aux chefs-lieux de canton pour voter en sa faveur. Dans les différentes sections, les élections se sont opérées avec ordre et sans encombre. On distribuait à profusion des billets de vote pour Napoléon, Gavaignac, Ledru-Rollin; les abords des sections étaient jonchés de bulletins de Gavaignac déchirés.
il. — J'ai rencontré des officiers du 14« léger; ils m'ont dit qu'ils avaient délibéré entre eux de renvoyer tout officier par récompense nationale qui leur serait envoyé; il y a gros à parier, d'après cela, que ceux qui sont déjà dans les corps en seront chassés. J'ai dit à ces officiers que j'avais voté pour Louis-Napoléon; ils m'ont répondu qu'ils avaient agi de même, ainsi que tout le régiment.