CHAPITRE IV. — DÉCEMBRE
nête homme. Lorsqu'on lui a proposé d'entrer dans le nouveau cabinet avec M. Arago, auquel le prince Louis aurait pensé, il a répondu qu'il ne pouvait pas faire partie d'un ministère avec l'homme qui avait brisé l'épée de ses camarades et la sienne. Son intention est bien de revenir sur l'illégale mesure de la mise en retraite des officiers généraux; il en a déjà parlé au futur président du conseil, Odilon Barrot. qui est de son avis. On attendra la nouvelle Chambre pour réparer cette criante injustice.
17 . — On travaille à force à l'Elysée pour l'établissement du Président. On croit que MM. Mole et Thiers ont eu une grande influence sur la nomination du ministère. On s'adresse -à M. Thiers pour avoir des places. Je n'y avais pas été depuis huit jours; aussi ai-je trouvé l'affluence quadruplée chez lui, depuis qu'on sait que le prince Louis-Napoléon y a dîné. Il avait hier le maréchal Bugeaud et le général Changarnier à manger chez lui, ce qu'on disait dans le salon. Le maréchal Bugeaud a tout d'un coup poussé comme un homme sur lequel il faut s'appuyer.
Le grand M. Madier de Montjeau était pérorant dans le salon de M. Thiers; il parlait des intentions des ouvriers, avec lesquels il est en rapport, à ce qu'il dit. 11 est vrai que son fils s'est fait grand républicain socialiste et avocat des insurgés de Juin; il prétend que soixante-dix mille ouvriers (des bons), ayant la bannière des corporations en tète, veulent faire une ovation à Louis-Napoléon; ils partiront de la Bastille, crieront d'abord : « Vive Napoléon ! » ensuite : « Vive l'Empereur! » arriveront à l'Assemblée et l'empêcheront de faire un faux serment à la République.
20. — A une heure de l'après-midi, l'ordre est arrivé aux troupes de prendre les armes pour la proclamation du Président. On ne se doutait nullement que cela fût pour aujourd'hui.
On a voulu éviter la manifestation des ouvriers impérialistes. Les troupes ont été placées sur la place de la Concorde et dans les rues conduisant à l'Elysée.
M. Waldeck-Rousseau, président de la commission du
i'2i JOURNAL DU MARÉCHAL DE CASTELLANE.
dépouillement des votes, monte à trois heures à la tribune et fait connaître les résultats (1). ^
MM. Louis-Napoléon 5,434.226 voix
Le général Cavaignac 1.448.407 —
Ledru-Rollin. . .^ 370.119 —
Raspuil 36.920 -
Lamartine 17.210 —
Changarnier 4,790 —
Louis-Napoléon avait un habit noir avec la plaque de grandcroix de la Légion d'honneur, qu'il a eue à sa naissance, et le ruban de représentant. En descendant de la tribune, il a été donner la main au général Cavaignac, qui, sans se lever et tournant à peine la tête, lui a tendu deux doigts. Cela a fait le plus mauvais effet dans l'Assemblée, toute dévouée cependant à l'ancien pouvoir exécutif. Elle a commencé à être indisposée contre lui par les nombreuses nominations et promotions qui ont paru dans le Moniteur depuis deux jours.
Le Président a été reconduit en voiture à lÉlysée, escorte par des dragons et des gardes nationaux à cheval; le général Changarnier marchait en tête. Le Président a fait apporter de chez un restaurateur du coin de la place de la Madeleine un dîner de douze personnes pour ses ministres et pour lui. 11 a adressé à six heures du soir au président de l'Assemblée l'arrêté de formation du cabinet.
Justice : M. Odilon Barrot.
Affaires étrangères : M. Drouyn de Lhuys,
Instruction publique et cultes : M. deFalloux.
Intérieur : M. Léon de Malleville.
Commerce et agriculture : M. Bixio.
Travaux publics : M. Léon Faucher.
Guerre : Général Rulhières.
Marine et colonies : M. de Tracy.
Finances : M. Hippolyte Passy.
Le maréchal Bugeaud est nommé commandant en chef de
(l) Au 4 janvier, d'après les procès-verbaux admis à l'Assemblée nationale, Napoléon avait 6,035.245 voix; Cavaignac, 1,473,167; Ledru-RoUin, 381.540; Raspail, 37,102; Lamartine. 20,465 voix