CHAPITRE IV. — DECEMBRE
l'armée des Alpes. Le général Changarnier réunit le commandement de la V* division militaire à celui de la garde nationale du département de la Seine et de la garde nationale mobile.
22. — Le général Changarnier a rassemblé chez lui les généraux et chefs de corps des troupes de toutes armes qui sont en garnison à Paris. Il leur a dit qu'il sévirait contre tous les officiers, sous-officiers et soldats qui assisteraient aux clubs; qu'il n'avait jamais été partisan des cris poussés sous les armes, contrairement aux règlements, et qu'il ne devait pas y en avoir.
Le Président a nommé colonels de la garde nationale, attachés à l'état-major du général Changarnier, ses deux cousins Napoléon Bonaparte et Lucien Murât.
23. — M. Troplong, conseiller à la Cour de cassation, ancien pair, a été nommé premier président de la Cour d'appel de Paris; c'est un bon choix.
24. — L'ancien roi de Westphalie, Jérôme Napoléon, a été nommé, par un arrêté du Président de la République, gouverneur des Invalides, en remplacement du maréchal Molitor, qui passe pour lui faire place à la grande chancellerie de la Légion d'honneur. Le Président de la République a passé la revue de la garde nationale de Paris et de la banlieue; il n'y avait sous les armes qu'environ quarante-cinq mille gardes nationaux et cinquante mille hommes de troupes de ligne; le tout était commandé par le général Changarnier. On avait défendu aux troupes les cris; la garde nationale a crié : « Vive Napoléon! Vive Bonaparte! Vive le Président! « Quelques voix isolées ont crié : « Vive l'Empereur! »
Louis-Napoléon était en uniforme d'officier général de la garde nationale; son chapeau était surmonté d'une aigrette blanche, et au bas, de plumes rouges et bleues. Les troupes ont défilé au pied de l'Obélisque. On a beaucoup crié sur le passage du général Changarnier, à sa sortie de TÉlysée, où il avait été reconduire le Président : < Vive le général Changarnier! » et ces cris l'ont accompagné jusqu'à son quartier général des Tuileries,
On a calculé que depuis la République, le commun de la durée des ministres a été de deux mois. Ce qu'il y a eu d'argent volé et gaspillé est incroyable. L'affaire des six millions de drapeaux ou d'écharpes commandés à Lyon est une infamie.
26. — L'indécision paraît jusqu'ici le caractère dominant du nouveau gouvernement. Le remplacement de la plupart des préfets est urgent; il y en a même qui ont donné leur démission. Je tiens de M. Romieu que le Président lui a dit qu'il fallait le temps, bien examiner, et que tout se ferait lentement et successivement. Leur système paraît être de gagner du temps.
Le Président ne veut pas, dit-il, de réaction, mais la France attend de lui des réparations. Il a été élu pour cela; s'il avait le malheur de s'identifier à la Chambre actuelle, dont on demande déjà de tous les côtés la dissolution; si, au lieu de réparations, il laissait debout les monstruosités et les fonctionnaires tarés nommés depuis le 24 février, la nouvelle Chambre serait élue dans des vues hostiles contre lui.
27, — Par la Constitution, le Président et les ministres sont également responsables; déjà on ressent les inconvénients de cette disposition. Louis-Napoléon a sa liste de préfets prête; le ministre de l'intérieur Malleville, la sienne; il en est de même du ministre des affaires étrangères ; c'est la cause de ce qu'aucune nomination de préfets ni de ministres auprès des puissances n'a pas encore paru.
Le Président de la République veut une amnistie générale, le ministère s'y oppose ; nous voilà déjà avec une question d*^ cabinet.
30. — Par arrêté du Président de la République, M. Léon Faucher, ministre des travaux publics, passe à l'intérieur, en remplacement de M. Léon de Malleville. démissionnair< M. Lacrosse, vice-président de l'Assemblée nationale, est nommé ministre des travaux publics; M. Buffet, représentant (lu peuple, est nommé ministre du commerce, en remplacemont de M. Bixio, démissionnaire.
M. Lacrosse, ancien député, est considéré. M. Buffet, très
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jeune représentant, est douf' d'un mr^ritc qui s'est tout à coup révélé. Je n'en avais jamais entendu parler; mais depuis sa nomination, chacun répète qu'il en est pétri. Nous verrons. Tant est que la Constitution est si bien faite, qu'au bout de dix jours le ministère est en déroute par suite des divisions intérieures. M. de Malleville ne voulait pas contresigner les nominations du Président, qui se laisse un peu trdp influencer par sa famille. Le Président est entêté; il a écrit à M. de Malleville une lettre dans laquelle il lui disait qu'il exigeait son contreseing. M. de Malleville communiqua cette lettre à ses collègues; ils furent tous d'avis de donner en masse leur démission. Louis-Napoléon a donné des explications, et comme la plupart des démissionnaires avaient envie de rester, ils y ont consenti, sauf M. Léon de Malleville et M. Bixio, son ami, qui ont tenu bon. Cette retraite de M. de Malleville fait le plus mauvais effet.
1" janvier. — Le Président de la République a reçu hier et aujourd'hui les autorités dans le même ordre que le faisait le Roi; il a pris une mesure généralement approuvée, celle de défendre les discours.
2. — Par arrêté du 31 décembre du Président de la République, contresigné Léon Faucher, on a nommé quatorze nouveaux préfets. Les choix sont, en général, assez bons; ils étaient sur le travail préparé par M. Léon de Malleville. Son successeur, M. Léon Faucher, est dune outrecuidance à nulle autre pareille; être ministre lui a tourné la tête. Chacun se plaint de sa raideur; ceux qui ont affaire à lui ne peuvent pas rapprocher. M. Mole et yi. Thiers, qui le protégeaient, s'en plaignent eux-mêmes. En général, tous ces journalistes parvenus au pouvoir font de très mauvais ministres. Faire un article et administrer n'est pas la même chose.
o. — Le commerce et la conliance ne reprennent pas ; le renvoi de M. de Malleville cause des inquiétudes, les récep-
{■28 JOURNAL DU MARÉCHAL DE CASTELLANE. tions du jour de l'an n'ont pas été favorables à Louis-Napoléon.
6. — Celui de tous les ministres qui réussit le mieux est M. de Falloux, homme d'esprit et de bonnes manières. Il est dévot, ses opinions ont de tout temps été légitimistes: il réussit très bien dans son ministère de l'instruction publique: les académiciens et les savants en sont enchantés.
7. — M. Mole a dîné, il y a deux jours, chez le Président; il en a été content.
La situation est fort embrouillée ; les napoléoniens pur sang, dont les ambitions ne sont pas satisfaites, se joignent aux républicains pour crier, contre le ministère, à la trahison. Toute place qu'on ne leur donne pas leur paraît un vol. Il en est ainsi de tous les partis après le triomphe. Ils disent que le ministère actuel a le projet de remettre en place tous le-^ fonctionnaires du gouvernement déchu, et ensuite, tous leemplois occupés, de proclamer la régence. Les légitimistes se joignent aux républicains pour croire à cette conspiration
orléaniste.
Louis-Napoléon parle à M. Mole dans un sens tout différent quil ne le fait à M. Marrast, de sorte que de tout cela il naît de la défiance et une position des plus compliquées.
J'ai demandé à un napoléonien, M. Paganelli, comment rien ne se faisait; il ma répondu : « Parce qu'on veut placer toiles fonctionnaires de lancien gouvernement, et que le Président ne le veut pas. Vous avez vu la dernière liste de préfets; elle est, sauf M. de Sivry. entièrement composée de fonctionnaires de Louis-Philippe. » M. Paganelli était le secrétaire du roi Jérôme et vient dètre placé auprès de M. ïhayer, nomn. directeur général des postes, dont il organise le cabinet.
On cherche aussi à donner ombrage au Président du général Changarnier; cela devait être, avec le pouvoir immense dont celui-ci est revêtu. On va jusqu'à raconter que cet otlicier général aurait dit que les choses ne pouvaient pas aller ainsi; que dans deux mois, si cela ne changeait pas, luimême mettrait fin à cette situation.
iO. — Dix-sept nouveaux préfets ont été nommés : parmi eux il y a huit anciens préfets et quatre anciens sous-préfets.
ClIAlMTilK l\. - JANVIER mo. 12»
Partout on signe des pétitions pour forcer l'Assemblée nationale a s en aller.
n ^"-i Z »"' ,'•''■ "''"" '' """'" ■^'"''- "*■ '=''«>'- 'a princesse Dem.doff. M. de Falloux y ,-.tait: je lui ai fait mon compliment
sur ses succès comme ministre. Il donne demain un dîner de quatre-v.nsts personnes auquel assistera le Président de la uépublique.
24. - Un personnage très haut monté par la révolution de Février disait hier : . Pour que l'accord règne entre notre part, et celui qui est au pouvoir, il faut qu'on nous donne quatre ministères; sans cela, on sera obligé de se f des coups de fusil. .
Depuis deux jours, le journal la Presse attaque la personne de M. Th.ers. Ce dernier a un grand succès au comité établi par le mm.stre de l'instruction publique, M. de Falloux et composé avec talent d'éléments divers pour établir la loi'de I mstruclion primaire. On est d'accord pour changer le système des instituteurs primaires actuels; sur les soixante mille, il v en a les deux tiers socialistes. M. Cousin lui-même, qui les défend le plus, en accorde un tiers. On leur donne trop d'instrucfon pour ce qu'ils doivent enseigner; alors ils deviennent mécontents, se trouvent dans une position au-dessous de leur mente et sont toujours en rivalité avec le curé. Cette commission marche d'accord. M. Thiers en est arrivé au point de reconnaître que l'instruction primaire doit sortir de la sacristie. Les Frères ignorantins ne sont pas assez nombreux, mais en élargissant les bases de la liberté d'enseignement, ce sera un moyen d'en augmenter le nombre. Aa reste, la part de 1 Lniversite dans l'enseignement sera encore fort lar-e
Je tiens ces détails de M. l'abbé Dupanloup. qui fait partie de cette commission et qui est fort content. Il trouve M Cousin très amusant. Le fait est que M. Cousin a un talent particulier pour traiter gaiement les objets sérieux.
25. - L'.Vssemblée continue la discussion de la loi or"-.nique du conseil d'État, qui en est une véritable désorvanisa- ■on et qui ne durera pas plus que tout ce que décret; cette belle .Assemblée,
M. Grévy a fait un rapport très acerbe contre la proposition Râteau, proposant son rejet. Ces féroces représentants ne veulent absolument pas s'en aller. M. Thiers s'étonnait, le soir, de la violence de ce M. Grévy, secrétaire en 1846, à douze cents francs d'appointements, du comité électoral de la
gauche.
J'ai vu chez M. Thiers le général Changarnier, les ministres Rulhière et Drouyn de Lhuys. J'ai causé avec ce dernier, qui n'est nullement satisfait des dispositions désorganisatrices de nos représentants. M. Thiers a été, à son ordinaire, fort spirituel sur leur stupidité. On a parlé delà pièce la Foire aux idées du Vaudeville, qui est dirigée contre la République et qui est chaque soir couverte d'applaudissements. On propose dans cette pièce un effet à quatre-vingt-dix jours; celui à qui on l'offre répond : « Non, c'est trop long; je l'accepte fm République. » Des représentants se sont fâchés et ont engagé M. Baroche, procureur général de la République, à poursuivre; il a fait venir le directeur du Vaudeville et l"a engagé à supprimer plusieurs passages.
27, — Les vingt-quatre bataillons de la garde nationale viennent d'être réduits à douze. Quatre chefs de bataillon sont venus réclamer chez le général Changarnier. Un d'eux, M. Aladenise, qui a figuré dans la conspiration de Boulogne, a tiré son sabre comme pour en menacer le général; puis, se ravisant, il a fait mine de le briser sur son genou. Le général Changarnier les a fait conduire à l'Abbaye; il s'est rendu ensuite chez le Président de la République pour le prévenir de l'arrestation de M. Aladenise; le Président lui a dit qu'il
avait bien fait.
o^. Cinq cents gardes mobiles sont venus à la Présidence réclamer contre l'arrestation de M. Aladenise. Celui-ci a parlé hier au général Changarnier d'une façon telle qu'il serait aujourd'hui fusillé, si la garde nationale mobile était soumise au code militaire. Il est incroyable, et contraire aux lois, qu'étant soldée, elle n'y soit pas.
La Reforme rapporte ainsi le discours de M. Aladenise au général Changarnier :