CHAPITRE IV. — FÉVRIER
appellent : la voiture de Mme la duchesse de Poix, de Mme la duchesse de Gramont, en donnant les titres avec un soin particulier. Le contraire, au reste, ne serait pas conséquent, le Président se faisant appeler « prince ». Il a raison, car on lui obéit avec plus de plaisir que s'il ne l'était pas. Le monde est ainsi fait; les républicains de la veille ne le changeront pas.
Cela a été vraiment une magnifique" fête; le souper en buffet a été très bien servi : abondance de valets de chambre en noir. Le prince Louis-Napoléon a longtemps habité l'Angleterre; on voit qu'il se connaît en confortable.
Il y avait, en hommes surtout, beaucoup de gens du faubourg Saint-Germain, des légitimistes, cela a été remarqué; en femmes, les duchesses de Poix, de Gramont, etc.
M. Mole, sa fille la marquise de La Ferté, M. et Mme Thiers, Mme Dosne.sa belle-mère, et autres notabilités, s'y trouvaient. Ce bal avait l'aspect princier et pas le moins du monde républicain. J'ai demandé qu'on me montrât des républicains de la veille; sauf cette chauve-souris de Marrast, on ne m'en a point désigné. Ce misérable lilliputien était dans l'isolement le plus complet; personne ne lui parlait, il était mal à son aise.
18. — Mes deux deuils d'abord, mon peu de goût pour le spectacle, font que depuis deux ans je n'avais pas mis le pied à aucun théâtre; on m'avait fait de si grands éloges de la Foire aux idées et de La propriété, c'est le vol, que je me suis lancé au Vaudeville.
Dans la seconde pièce, la figure et le costume du socialiste Proudhon sont fort bien représentés. Ces deux pièces fourmillent d'allusions contre la République; elles sont accueillies avec enthousiasme par le parterre.
23. — L'Assemblée s'occupe de la discussion sur les incapacités électorales; sur la proposition du montagnard Gent, elle a décidé que le commandant supérieur des gardes nationales de la Seine ne pourrait être élu à Paris; c'est une gentillesse de l'Assemblée contre le général Changarnier.
Un escadron du 2» régiment de chasseurs, en garnison à Niort, avait ordre de partir de cette ville, le 18 février, pour
aller tenir garnison à Saintes. Le colonel de Cotte passait la revue de son régiment, des émeutiers se sont avancés en criant : « A bas le 2« chasseurs! A bas le colonel! Les chasseurs ne partiront pas! » Dans un groupe, le représentant Maichain criait : « Vive la République démocratique et sociale! Vive la Montagne ! »
Au moment où le colonel de Cotte se plaçait pour le défilé, la foule l'entoura; le conducteur des ponts et chaussées Bernard s'avança jusque sous le nez de son cheval, en menaçant le colonel du geste. Celui-ci le frappa du plat de son sabre sur la tête; le commissaire de police s'avança et lui dit : « Je vous arrête au nom du peuple. » Sans répondre à cette intimidation, le colonel ordonna de faire défiler au trot.
Une barricade commençait à être élevée au bas de la rue des Douves, qui conduit au quartier. Pour arrêter la construction de cette barricade, le colonel fît rompre par quatre au trot, se mit à la tête de la colonne et s'avança résolument sur la barricade. Son cheval fut renversé par une charrette poussée sur lui; plusieurs cavaliers furent blessés ou démontés. M. de Cotte remonta à cheval, la colonne entière passa la barricade, et le régiment rentra au quartier en bon ordre. La foule l'y suivit en criant : « A bas le 2« chasseurs! A bas le colonel ! 11 faut le fusiller ! »
Le commissaire de police, ladjoint du maire et le préfet, M. Degouve-Denuncques, arrivèrent. Le commissaire dit au colonel de se constituer prisonnier, pour calmer l'émeute, le peuple n'en voulant qu'à lui seul; le colonel refusa formellement et très énergiqucment: les olïiciers entourèrent alors M. de Cotte et lui exprimèrent leur dévouement unanime. Le préfet demanda au colonel de lui donner par écrit son refus de se constituer prisonnier. Le colonel déclara qu'il ne donnerait aucun écrit, qu'il n'obéirait qu'au ministre de la guerre, et que le départ de l'escadron pour Saintes s'efi'ectuerait, si M. Giraud, maire de la ville, ne rapportait de Paris le contreordre du départ qu'il était allé solliciter du ministre. Les choses en étaient là, quand le maire arriva, rapportant le contre-ordre.
CHAPITRI- IV — FPWriKR 1849. 137
M. Degouve-Denuncqiies, rédacteur du Nationril, préfet improvisé après le 24 février, s'est rendu complice de l'outrecuidance du commissaire, qui a osé, au nom du peuple, vouloir arrêter un colonel à la tête de son régiment.
M. de Cotte est un excellent ofticier qui a montré dans cette circonstance caractère et fermeté. Il faut que l'armée ne soit plus à la merci de l'émeute et que les fonctionnaires, par suite de leur faiblesse ou de leur conviction, ne pactisent pas avec les émeutiers. Le représentant Maichain, en quittant les groupes, s'est rendu à Paris pour excuser l'émeute dont il faisait partie.
Le Moniteur contient l'article suivant :
« Le gouvernement, après s'être fait rendre compte des troubles de Niort, a pris le parti que lui commandaient les circonstances. Le 2» régiment de chasseurs cessera de tenir garnison dans cette ville et sera dirigé sur Tours. Ce n'est pas une disgrâce pour le colonel et pour ses braves soldats; c'est un exemple à l'adresse des perturbateurs, une leçon donnée à l'esprit de désordre. »
Cet article officiel du Moniteur a fait hausser les rentes.
24. — Le service funèbre pour l'anniversaire de Février a eu lieu à la Madeleine; on a ensuite chanté un Te Deum. Le Président s'y est rendu en voiture, accompagné du vice-président de la République, Boulay (de la Meurthe). La garde nationale et la ligne bordaient la haie. Un certain nombre de députés ont crié : « Vive la République! » comme des énergumènes et même auprès du Président, en ayant l'air de le défier. Ils ont, du reste, trouvé peu d'écho dans le peuple.
L'artillerie de la garde nationale, bordant la haie à la sortie du palais de l'Assemblée, a beaucoup crié : « Vive la République démocratique et sociale! » La 5« légion, dont l'esprit n'est pas bon, pas plus que la 6% qui garnissaient la rue du Faubourg-Saint-Honoré sur le passage de Louis-Napoléon, ont beaucoup crié : « Vive la République! » et pas du tout : « Vive le Président! » Le bataillon de la !'• légion criait :
Vive la France! » Il garnissait le pont de la Concorde. Vn représentant, furieux de ce qu'ils ne répondaient pas à leur
138 JOURNAL DU xMARÉCHAL DE CASTELLANE.
cri de : « Vive la République! » leur a dit : « A quelle sauce la voulez-vous? — A la sauce blanche, a répondu un garde national, et si vous ne vous conduisez pas bien, nous vous ferons goûter de celle-là. » Et il montrait la rivière. Le président Marrast a inventé, ce soir, de faire mettre des lampions sur les marches du palais de l'Assemblée; là s'est bornée l'illumination de Paris; il n'y en avait pas à TÉlysée, palais du Président.
J'ai adressé au Président de la République la lettre suivante :
4 Paris, 24 février 1849.
« MoNsiECR LE Président,
t Mis illégalement à la retraite avant l'âge, je viens vous demander de me faire passer devant un conseil d'enquête. L'avis de trois maréchaux de France et de deux généraux de division était nécessaire pour m'infliger la retraite. J'ai été. comme mes camarades qui sont dans le même cas, assassiné militairement.
« Ma mise à la retraite, après avoir conservé intact à Rouen l'honneur de mes soldats et préservé cette ville de grands désordres, a été une insulte à l'armée. J'ai une lettre du ministre de la guerre Subervie, mexprimant sa satisfaction de ce que je m'étais conduit en bon soldat et en bon citoyen.
« Toute ma vie a été consacrée au service de mon pays; me refuser un conseil d'enquête pour juger si j'ai, ou non, et ' justement renvoyé de l'armée par onze gouvernants non militaires, serait un déni de justice. Je n'ai pas cette crainte de 1* part du neveu de l'Empereur, dans les armées duquel jm'honore d'avoir servi.
< Recevez. Monsieur le Président, l'hommage de mon respect.
« Le général de division, grand-croix de la Légion d'honneui
t Signé : C.kstell.vne. »
20. — Raout chez l'ambassadeur d'Angleterre Normanby. Le président Louis-Napoléon y était, accompagné de deux
GHAIMTRI-: IV. — FÉVHIKR 1849. 139
officiers d'ordonnance en uniforme, M. Edgar Ney, en chef d'escadron du 1"" de housards, et M. Fleury, en chef d'escadron de spahis.
Lord Norinanby est maintenant aussi courtisan du prince Louis-Napoléon qu'il l'était naguère du général Cavaignac. Le président Marrast est venu; il reste, comme toujours, dans le plus complet isolement. Un autre citoyen d'environ cinq pieds trois pouces, d'une tournure et d'une figure fort communes, le suivait. C'était le sieur Bastide, ce marchand de bois transformé par la République en ministre des affaires étrangères.
Au dîner que le ministre des finances, Passy, a donné au Président de la République, il avait inventé d'y prier M. Léon de Malleville; après leurs dissentiments, c'était manquer de tact. Le prince Louis s'en est très bien tiré; il a été, après le dîner, auprès de M. de Malleville et lui a dit : t Nous avons passé des moments difficiles, depuis que nous nous sommes séparés. »
M. Thiers s'est, depuis quelques jours, entièrement rapproché du Président. Ce n'est plus le temps où il me disait : « C'est un paltoquet. » II racontait, à la réception de jeudi dernier du Président, et c'est la princesse Demidoff qui me l'a répété : « Ce n'est pas un César, c'est un Auguste. »