CHAPITRE V
Bal chez la princesse Demidolf, chez le Président de la République, etc. — Je vois le général Le Flô, de retour de Saint-Pétersbourg. — Il est pai-tisan du général Cavaignac. — Le prince Jérôme-Napoléon fait de l'opposition à son cousin. — Le choléra à Paris. — Fermeté et belle conduite du général Changarnier. — L'indiscipline fait de grands progrès dans l'armée. — Le prince Jérôme-Napoléon est révoqué de son ambassade de Madrid. — Progrès du socialisme dans les environs de Paris. — Mauvaise tenue des soldats. — Affaire du sergent Boichot. — L'agitation orléaniste au mois de mai 1849. — J'ai une audience du président Louis-Napoléon, le 19 mai. — Dernières séances de l'Assemblée constituante. — Mon gendre le comte de Hatzfeldt est nommé ministre plénipotentiaire de Prusse à Paris. — Émeute du 28 mai. — Second ministère Odilon Barrot; détails sur les ministres. — Recrudescence du choléra.
— Mort du maréchal Bugeaud, le 10 juin 1849. — Journées dos 12, 13 et 14 juin 1849. — J'accompagne, en uniforme, le général Changarnier, pour assister à la répression des troubles. — Arrestation de plusieurs représentants. — Le général Le Flô me donne des détails à ce sujet. — Jalousie du ministère contre le général Changarnier. — Obsèques du maréchal Bugeaud aux Invalides. — Mort do Mme Cavaignao. — Le comte de Sannois. — Le cercle de la Constitution et M. de Lamoricière
— Le général Changarnier refuse d'être nommé maréchal de France. — Il s'emploie pour me faire remettre en activilé. — La Foire aux xdéts.
— Le tiers parti. — Dîner chez le prinoe Louis-Napoléon. — Ambition de MM. Dufaure et de Lamoricière. — Sotte réflexion de M. Victor Hugo.
27 février. — J'ai causé chez le comte Mole avec le ministr* du commerce Buffet. Il est courageux et capable; je lui en ai fait mon compliment, l'engageant à persévérer et lui répétant qu'on n'a de pouvoir que quand on en use. M. Mole parlait à plusieurs députés de la nécessité de citer à la tribune rinfj\me discours de M. Ledru-Rollin, qui avait, dans un banquet, osé avancer que l'armée était socialiste. Rien n'est plus faux: mais comme les départements pourraient le croire, il faut qu'un démenti public lui soit donné.
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28. — J'ai été tout cet hiver dans ht monde, sans prendre ni fiacre ni voiture de remise, en faisant usage d'omnibus et de galoches. Je ne me doutais pas, dans ma jeunesse, que j'en serais réduit là dans ma vieillesse. Il a fallu pour cela la révolution de Février, ma mise à la retraite avant l'âge, et des complications d'affaires de famille. J'approche de soixante et un ans, ma santé est bonne; je marche mieux que je ne pensais pouvoir le faire dans le temps où je n'étais pas obligé d'aller à pied.
Avec du courage, de la résignation, dans une position comme la mienne, avec mes deux filles, Mme de Ilatzfeldt, dont un père doit être fier, et Mme de Gontades, fort tendre pour moi, je dois me trouver heureux.
3 mars. — Voici la réponse du président Louis-Napoléon à ma lettre du 24 février :
« Paris, le 2 mars 1849.
« Général,
« Personne n'a été plus affligé que moi de la mesure qui est venue vous frapper et qui, en môme temps, a enlevé à l'armée un grand nombre d'officiers supérieurs. J'en ai entretenu le conseil des ministres, mais il n'a pas trouvé le moment opportun de s'en occuper. Lorsqu'il arrivera, veuillez bien croire que je prendrai en très sérieuse considération, et les services qui honorent votre carrière, et les raisons qui appuient votre requête.
a Agréez, général, l'assurance de mes sentiments les plus distingués.
« Signé : Louis-Napoléon Bonaparte. »
La princesse Demidoff a donné un beau bal à son cousin le Président de la République. On avait construit une galerie en bois dans le jardin, on y descendait par deux escaliers trop étroits à chaque extrémité de la maison. Les fenêtres bien ornées, comme la salle, servaient de loges pour regarder danser. Les appartements étaient bien éclairés; cela avait fort
bon air. La princesse Demidoff fait très bien les honneurs de chez elle; elle est au fond très bonne femme et a un grand désir qu'on sorte content de chez elle.
Le prince Louis-Napoléon y est venu et y est resté très longtemps. Il était en frac, avec son grand cordon rouge pardessus un gilet blanc. Je lui ai dit : « Monseigneur, je vous suis très reconnaissant de votre lettre très aimable et fort polie, toute espèce de fin de non-recevoir qu'elle est. » Il m'a serré la main, me disant qu'à présent il était impossible de rien faire, et qu'il fallait attendre la nouvelle Chambre.
Le duc de Rohan était à ce bal. Je l'ai présenté au général Rulhière à cause de son fils, Fernand de Chabot, maréchal des logis. Il y avait pas mal de légitimistes, entre autres M. de Pastoret, chargé des affaires de M. le duc de Bordeaux. Nous ne nous étions pas vus depuis longtemps; nous nous sommes dit bonjour. Il y avait aussi beaucoup de membres du corps diplomatique : lord et lady Normanby particulièrement empressés auprès de la princesse Demidoff et du Président.
M. Faucher a paru satisfait des compliments que je lui ai faits sur sa fermeté. Les ministres Buffet, Tracy, Lacrosse, Odilon Barrot, étaient aussi à ce bal, où je n'ai pas vu M. Drouyn de Lhuys.
Le prince Louis-Napoléon a longtemps causé avec M. Thiers qui était arrivé avec sa femme, Mme et Mlle Dosne.
6*. — Il y a maintenant beaucoup de bals et de réunions. Le commerce ne reprend pas néanmoins, mais les rentes montent d'une manière extraordinaire.
8. — Il y avait du monde à la réception du jeudi du Président de la République; il y a eu un concert où chantait un talent : Mme Alboni.
iO. — Magnifique bal chez M. Drouyn de Lhuys, ministre des affaires étrangères, dans la.magnifique galerie que j'ai vu inaugurer en 1810, si je m'en souviens bien, pour le mariage de l'Empereur avec l'impératrice Marie-Louise. On avait en outre construit une petite galerie. 11 y avait dix-huit cents personnes. Les femmes étaient très parées, les salles bien éclairées, l'orchestre bon.
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il. -- II y a depuis quelque temps des cas de choléra dans la Seine-Inférieure, à Rouen même; mais il est beaucoup moins dangereux qu'en i832. Il y a eu plusieurs cas depuis deux jours au dépôt de Saint-Denis et à Paris.
14. — Le second bal du Président de la République a eu lieu aujourd'hui. Il y avait presque le double de monde qu'au premier, peut-être trois mille personnes. Il y a eu un moment où l'on était littéralement presque obligé de se battre, ou au moins de se pousser considérablement pour passer dans les portes. Les salons des appartements d'en haut étaient ouverts comme ceux d'en bas, mais presque personne n'y allait; on l'ignorait. On avait fait construire une immense galerie dans le jardin pour le souper. Le buffet tenait tout le centre; il y avait tout autour une table étroite, et une autre en arrière contre la muraille, sur lesquelles on mangeait debout. Cela ne vaut pas les soupers en petites tables où Ton s'assoit. En résumé, ce bal, plus nombreux que le premier, était magnifique, mais il a été moins agréable.
15. — La loi électorale a été définitivement votée aujourd'hui. Les élections pour la nouvelle Chambre législative auront lieu le 13 mai; celle-ci s'assemblera le 28 mai. Nous voilà débarrassés de cette infernale Assemblée, ou du moins nous avons la certitude de l'être dans deux mois. D'ici là, elle pourra encore faire du mal, mais on se flatte que ce mal passager l'arrêtera dans son amour de la désorganisation.
16. — M. Mathieu (de la Drôme) a cru, dans un discours, faire compliment à l'armée en disant qu'elle avait mis la crosse en l'air le 24 février. Le général Bedeau a essayé de justifier sa conduite à cette époque; elle est pour lui un véritable cauchemar. Il a dit qu'il avait eu ordre de ne pas agir.
17. — Daix et Lahr, meurtriers du général Bréa, condamnés à mort, ont été guillotinés de grand matin à la barrière de Fontainebleau, où le meurtre du général Bréa avait été commis, à la satisfaction des soldats, qui craignaient beaucoup qu'ils ne fussent fusillés, ayant été condamnés par un conseil de guerre. Un escadron de la gendarmerie de la Seine et la
brigade de cavalerie du général Reibeli avaient été prendre les condamnés au fort de Vanves. Le général Sauboul avec quatorze bataillons protégeait l'exécution. Il n'y a point eu de rassemblements; cela s'est passé tranquillement.
Le général Changarnier a réuni les officiers généraux de l'armée de Paris pour leur parler des menées des socialistes, qui veulent corrompre les soldats; il leur a recommandé une grande surveillance; il déploie énergie, capacité et tact dans son commandement.
M. de Lamartine envoie partout des circulaires pour demander qu'on souscrive à ses œuvres, dont il se fait éditeur. D'après toutes les lettres qu'il écrit pour avoir des souscripteurs, il faut qu'il ait un grand besoin d'argent. M. de Lamartine a mal déposé dans le procès de Bourges en faveur des accusés; il a dit que l'affaire du 15 mai était plutôt un attentat d'occasion que de préméditation; une étourderie populaire, cela ne remonte pas M. de Lamartine dans l'opinion.
19. — Tous les efforts des rouges se portent maintenant à corrompre l'armée. On jette des pamphlets et des journaux dans les casernes, on en distribue dans les cabarets hors barrière fréquentés par les soldats.
Sur différents points de la France, il y a eu de petites manifestations rouges. Le pouvoir exécutif n'est pas assez puissant; de plus, il n'use même pas assez vigoureusement de] celui qu'il possède.
25. — M. Blin de Bourdon, représentant du peuple, est] mort du choléra; il avait quatre-vingt-deux ans.
J'ai vu le général Le Flù revenant de Saint-Pétersbourg, oi il avait été envoyé par le général Cavaignac. Il est dans l'enchantement de l'empereur Nicolas, par lequel il dit avoir él traité à merveille, quoique celui-ci ne le reconnût pas comm chargé d'affaires de la République. Il prétend que Nicolas l'aurait reconnu si Cavaignac avait été nommé Président, ajoutant qu'il était opposé à la candidature du prince Louis-Napoléon. L'Empereur lui avait dit que, pour le moment, une républiqu honnête était la seule chose possible en France, quoique lui. Nicolas, n'aimât pas ce genre de gouvernement; qu'il connai>-
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sait le duc de Bordeaux, qu'il l'aimait, qu'il était Irè, capabl.. mais qu >1 ne savait pas s'il aurait assez de force pour triompher du désordre actuel.
Le général Le Flô a toujours été légitimiste; il me l'a encore répète h.er; mais il servait comme lieutenant-colonel sous Cavaignac, lorsque ce dernier était colonel des zouaves- il est hé avec lui, sa nomination de ministre de France en Uu'^sie a excite sa reconnaissance, et il se croit obligé d'être républicain. Les troupes russes sont magnifiques, leur discipline admirable. Le général Le Flô m'a dit que l'empereur Nicolas a la nouvelle des événements du 24 février 1848, les avait mises sur le pied de guerre; elles sont au complet et prêtes à marcher. Le général Le Flô n'a pas été chargé d'annoncer à 1 Empereur l'avènement du prince Louis-Napoléon à la présidence. M. Drouyn de Lhuys ne lui a fait part que de sa nomination comme ministre des affaires étrangères.
Il est résulté de la conversation que le général Le Flô est mécontent du gouvernement actuel, ce qui est tout simple puisqu'il est pour le général Cavaignac. Il m'a dit que ce dernier se tenait tout à fait à l'écart, et qu'il allait souvent causer chez lui le matin.
Le général Le Flô, qui a la tête vive, voulait faire, m'a-t-il di , une scène à M. Odilon Barrot, qui, l'autre jour, lorsqu'il lui a été présenté à l'Assemblée par le ministre de la guerre Ru- Ih.ere a continué à causer avec un autre représentant sans le regarder; il ne s'est pas levé. M. Le Flô l'attendait dans le couloir pour lui en demander raison. Le général Cavaignac le voyant très animé, a combattu son projet, qui ne pouvait amener qu'une scène ridicule pour M. Le Flô lui-même et l'a emmené. Il n'a vu qu'une seule fois le président Louis-'\apoieonpour lui dire qu'il était antipathique à l'empereur Nicolas qui lui aurait parlé de Strasbourg et de Bouloiine; ce que ne m'a pas dit M. Le Flô, et ce qui n'en est pas moins certain c est que M. Le Flô ayant mis sur ses cartes à Saint-Pétersbourg : . Ministre de la llépubli,,„« française ., l'empereur Nicolas lui a fait dire d'avoir à retrancher sur-le-champ cette dénomination, sans quoi il ne pourrait plus le recevoir
26. — Les journaux rouges ont fait une proclamation pour engager leurs adhérents à ne point descendre dans la rue. Le sort de la République, disent-ils, en dépend. Le fait est que les mesures sont si bien prises qu'ils eussent été écrasés ; ils ont eu peur. Dans la nuit du 23 au 24, des bandes de cent cinquante à deux cents ouvriers ont parcouru certains quartiers de Paris avec des torches. Je connais quelqu'un qui en a vu passer une bande, rue Saint-Lazare. Ouarante gardiens de Paris environ les suivaient à deux cents pas pour les observer. On les laissera commencer, pour ensuite les bien étriller. Le général Changarnier a dit à ses officiers généraux que, ne pouvant être partout, il ne pouvait donner des ordres, mais qu'il n'accepterait pas l'excuse de n'en avoir pas, que leur devoir était d'agir, et vigoureusement, qu'il en prenait toute la responsabilité. Ces dernières nuits, les patrouilles de compagnies entières parcouraient la ville avec ordre de faire feu sur tous les rassemblements qui se présenteraient et qui ne se dissiperaient pas à l'instant. Les sentinelles sont placées en avant de toutes les casernes pour ne pas être surprises.
28. — Sur la nouvelle des premiers succès des Autrichiens contre les Piémontais, une portion du comité des affaires étrangères avait décidé que le ministre des affaires étrangères serait entendu dès le soir. Il a répondu qu'il ne pouvait s'y rendre, attendu qu'il y avait conseil des ministres. Le prince Napoléon Bonaparte, qui devait partir pour son ambassade de Madrid, a été faire de l'opposition à ce comité. J'ai entendu sa sœur, la princesse pemidoff, l'en bh\mer, le soir, chez le prince Louis-Napoléon, où le roi Jérôme est venu. J'avais dîné chez le Président. Voici les noms des convives : la princesse Demidoff. la baronne sa dame d'honneur, fort brave Allemande ayant soixante-dix-huit ans, à ce qu'elle m'a raconté et ce dont on ne se douterait pas; le comte et la comtesse d'Argout, le prince Paul de Wurtemberg, la comtesse de Montessuy, dont le mari vient d'être nommé ministre en Hanovre; le représentant Vieillard, ancien précepteur du prince Louis: le prince et la princesse Charles de Beauvau. M. Clary. M. Bacciochi. le chef de bataillon de garde du 41*. Brachet; MM. de Toulon-