CHAPITRE V. — AVRIL
geon et Fleury, officiers d'ordonnance; en tout dix-neuf personnes. Il y avait abondance de lumières, le dfner très bien servi, avec luxe, un festin de prrfect gentleman. Le Président fait très bien les honneurs de chez lui. On dîne à sept heures. A neuf heures et demie, le Président s'est retiré, et chacun s'en est allé.
3 avril. — On a placé du chlore dans la salle de l'Assemblée. Deux nouveaux représentants sont atteints du choléra : l'abbé Fayet et un autre. Pour peu que cela continue, on verra bientôt les représentants déserter les séances; ce sera le meilleur moyen d'arriver à une prorogation. L'Assemblée a supprimé, par 361 voix contre 304, les cinquante mille francs de traitement du général Changarnier comme commandant de la garde nationale; c'est la guerre au pouvoir. Les Montagnards auraient voulu par là se débarrasser du général Changarnier. qu'ils redoutent, et cela sous le prétexte que le cumul du commandement des troupes et de la garde nationale est inconstitutionnel. Il n'en restera pas moins à son poste; seulement ce sera une réparation de plus qu'aura à faire la nouvelle Chambre, et en attendant le général Changarnier ne pourra plus nourrir les officiers de service; ils iront manger où ils pourront.
5. — L'Assemblée nationale a perdu de nouveau trois de ses membres : Mgr Fayet, évêque d'Orléans : M. le colonel Calmann. M. Ballot (de l'Orne). Cela fait en tout cinq emportés par le choléra. Si cela pouvait les engager à détaler! On ne peut pas trop leur dire que leur salle est malsaine, en dépit du chlore répandu à profusion par le président. En attendant, ils chargent chaque jour l'ordre du jour de lois dont, grâce à Dieu. ils n'auront pas le temps de s'occuper. Je ne sais s'ils croient par là montrer leur courage et leur indifférence pour le choléra, dont beaucoup sont cependant effrayés.
6'. — Le général Changarnier a refusé une souscription qu'on voulait ouvrir pour remplacer le traitement (pie lui a refusé TAssemblée. On a affiché dans les cercles ou clubs, où différentes sociétés se réunissent pour autre chose que la politique, ce mot du général Changarnier au montagnard lui annonçant à la Chambre le retranchement de ses cinquante
mille francs : « Eh bien I si vous descendez dans la rue, je vous étrillerai gratis. »
C'en est fait de Longchamps; cette année, il n'y a pas eu plus de voitures qu'à l'ordinaire les mercredi, jeudi et vendredi saints aux Champs-Elysées, et point de garde républicaine remplaçant la garde municipale pour faire la police. C'était à cette force armée seule qu'on s'apercevait de Longchamps depuis plusieurs années.
8. — Le général Changarnier a été nommé grand officier de la Légion d'honneur; on applaudit à cette promotion. Le Président de la République et le ministre Falloux ont insisté pour qu'elle eût lieu. Les autres membres du cabinet ne s'en souciaient pas, dans la crainte de déplaire à l'Assemblée.
9. — Le prince Napoléon Bonaparte, depuis quelque temps, fait de l'opposition àson cousin le Président de la République; il voudrait le supplanter. On l'a nommé ambassadeur à Madrid pour s'en débarrasser. Retenu à Paris par ses intrigues et par les charmes de Mlle Rachel, cela a été toute une affaire de lui faire prendre la route d'Espagne. Sur son chemin il a été le plus ridicule du monde dans ses propos, prêchant la non-élection des modérés, disant qu'il valait mieux élire des rouges que des orléanistes et des légitimistes. On a tellement été indigné de sa conduite à Bordeaux que le comité électoral a envoyé un délégué à celui de la rue de Poitiers pour l'instruire de ces faits. J'ai demandé au ministre de l'intérieur, Léon Faucher, que j'ai rencontré le soir chez ma fille llatzfeldt, qui reçoit les lundis, ce que le ministère comptait faire dudit Napoléon. Il m'a répondu : « Agir comme s'il n'était pas parent du Président. » M. Léon Faucher a du caractère, mais la masse de ses collègues en manque; on se bornera, j'en suis persuadé, à envoyer pour le moment audit ambassadeur une lettre de blâme. S'il se lie avec les révolutionnaires espagnols, il ne pourra pas rester à Madrid, où sa position en qualité de Bonaparte, ambassadeur près des Bourbons, est délicate, le duc de Montpensier étant par-dessus le marché en Espagne et beaufrère de la reine régnante.