CHAPITRE V — AVRIL
tiers étaient hors d'état, en ce moment, d'amener plus de trois mille hommes dans la rue. Leurs projets d'incendie, d'assassinat, ont dégoûté la masse de la population, qui, certaine d'ailleurs d'une répression terrihle, ne les suivrait pas.
20. — L'Assemblée a adopté, par 328 voix contre 310, un article qui autorise l'aflichage, le colportage de tous les imprimés ayant trait aux élections, pendant quarante-cinq jours avant l'époque où elles ont lieu. Cela a donné lieu à une discussion très vive, et surtout à de grands cris. M. Charras s'est plaint de ce qu'on distribuait les journaux et pamphlets conservateurs de la rue de Poitiers dans les casernes, et de ce qu'on interdisait les autres. Le ministre de la guerre, Ruihière, ne pouvant, suivant son usage, dire un mot, c'est M. Léon Faucher, ministre de l'intérieur, qui a pris la parole. Cela a donné lieu à des observations auxquelles il a répondu que les ministres étaient solidairement responsables. Il a déclaré que les journaux de toutes les couleurs, comme le demandait M. Charras, étaient interdits dans toutes les casernes. Cela est vrai maintenant, mais ne l'était pas il y a quelques jours. On avait distribué dans les quartiers des journaux conservateurs, des pamphlets; on s'est bientôt aperçu, mais trop tard, que cela tendait à transformer les chambrées en clubs politiques, car si on y parlait des bons, on pouvait aussi y causer des mauvais journaux. Du moment qu'on laisse les soldats délibérer sur quelque chose, il n'y a plus de discipline possible; c'est certes un des dangers du moment.
Le général Changarnier a de l'activité, de la fermeté, mais il ne peut tout voir. Le ministre de la guerre est sans portée; il ne prend aucune mesure et laisse les choses sur le pied où les a mises le général Lamoricière.
On se tue de dire que les troupes sont excellentes; malgré cela, on les conduit avec de grands ménagements. Il n'y a pas un colonel de bonne foi qui ne vous réponde qu'il ne pourrait exiger les mêmes choses qu'il y a un an. La discipline, comme toute chose, est en décadence. Les journaux proclament qu'elle est en progrès, parce qu'il y a eu moins d'hommes condamnés par les conseils de guerre. Cela prouve
seulement qu'on a usé de plus d'indulgence et qu'on n'a pas traduit aux conseils de guerre tous ceux qui auraient dû l'être. Le nombre des fautes d'indiscipline est plus considérable; mais, au lieu de les réprimer, on en passe beaucoup sous silence. On tolère aux soldats quantité de choses qui étaient défendues précédemment. Tous les commandements actuellement sont difficiles à exercer. Il n'est pas facile en France, avec le mot République, de contenir longtemps une armée; ceux qui commandent le sentent bien. Cela n'a pas la même influence, ni le même poids, que le mot Roi. Celui de République, pour la plupart des paysans et des soldats, est le synonyme de liberté de mal faire. La société est malade. Il faut du temps pour détruire les habitudes de discipline d'une armée; aussi résiste-t-elle encore, mais le relâchement doit aller en augmentant si l'état des choses se prolonge. Les avancements fous accordés à la suite de la révolution de Février sont aussi un élément de désordre pour l'avenir.
21. — Il 3' a eu un commencement d'émeute rue Martel. Une section armée est môme descendue dans la rue. Pendant le bal du Président, vers onze heures, on est venu donner l'ordre à plusieurs officiers généraux commandant les brigades de se rendre à leur poste pour y attendre des instructions. Puis le contre-ordre est arrivé vers minuit. Le général Changarnier est venu et a dit à un officier général : t C'est fini pour ce soir, mais ce sera probablement pour demain matin. »
Le bal du Président de la République était moins nombreux que les derniers et fort beau. Le souper, au premier, en petites tables, était magnifique. Il en a. comme à l'ordinaire, très bien fait les honneurs.
22. — Il y a eu encore quelques rassemblements à la porte Saint-Denis, vers la soirée. Des troupes ont été dirigées vers ce point. On annonce pour trois ou quatre jours un mouvement sérieux, le club Martel voulant convoquer de nouveau les militaires socialistes. Quatre régiments quittent Paris: ce sont les 9* léger, 48% 52» et 74* de ligne. Ils vont à l'armée des Alpes et sont remplacés par des régiments de cette armée
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qui se trouvaient à Hourges et aux environs. Il est bien de ne pas laisser continuellennent à Paris les mêmes corps.
23. — On s'attend dun instant à l'autre à une collision; cela commencera dans quelque club. La Cour de cassation ayant décidé que le commissaire de police avait droit d'assister aux assemblées électorales, le préfet de police Rébillot leur a donné l'ordre de s'y rendre. Déjà on leur a refusé l'entrée; ils y ont pénétré à l'aide de soldats, la baïonnette en avant. Les troupes ont ordre d'agir vigoureusement. Il arrivera un de ces soirs quelque conflit; quelque clubiste sera tué, on promènera le cadavre, et alors commencera le combat. Le préfet llébillot évaluait à six mille, tout au plus, le nombre de ceux qui sont disposés à descendre dans la rue. Les placards incendiaires ont commencé, d'après la loi du 21 avril, qui le permet. Les rouges ont adopté la liste de vingt-six de leurs candidats sur vingt-huit. Pierre Leroux est en tête; d'Alton-Shée en fait partie. Il y a en blanc deux noms pour les candidats militaires. Ils ont annoncé une convocation des militaires socialistes pour les désigner, en ayant été empêchés ces jours derniers. Ils n'ont pas pris un seul des candidats du National, ce qui prouve qu'à Paris ils ne se sont pas mis d'accord avec le parti Cavaignac.
25. — J'ai été chez le ministre de l'intérieur, Léon Faucher. Il y avait bien peu de monde. Avec quarante-huit mille francs, ils ne peuvent pas donner à diner comme leurs prédécesseurs; il n'y a donc pas de visite de digestion à leur rendre. Chez M. de Falloux, au contraire, il y avait beaucoup de monde. Là, les légitimistes abondent.
26. — Le Moniteur contient la révocation du prince Napoléon Bonaparte de son ambassade de Madrid, parce qu'il avait quitté son poste pour venir à Paris, sans autorisation, intriguer pour les élections. Le gouvernement et le Président ont donné une preuve de fermeté en sévissant contre lui. Il y a scission dans cette famille; on voudrait exclure maintenant le prince Louis du parti bonapartiste. Il est fort heureux pour la France que ce soit lui, et non un de ses cousins, qui ait été élu.
27 . — Le socialisme fait des progrès dans les environs des campagnes de Paris. Les pamphlets répandus par les instituteurs sont plus habiles et moins violents. Ils disent maintenant qu'ils n'en veulent pas à la propriété, que seulement les petits propriétaires payeront moins, que par exemple le paysan imposé à quinze francs sera dégrevé des deux tiers et sa quote-part réduite à cinq francs, que celui qui paye mille francs sera tenu d'en donner quinze au Trésor. Ils disent que les curés seront payés de façon à ne plus avoir besoin du casuel, à baptiser, marier, enterrer pour rien. Le garde champêtre ne sera plus payé par la commune, mais par l'État. Il y aura des hôpitaux pour recevoir tous les malades. L'instruction sera donnée aux enfants gratuitement. C'est avec de pareils leurres que le socialisme fait des prosélytes.
Tous les Bonaparte sont divisés; ils sont maintenant en hostilité contre le Président. Pierre, le fils de Lucien, est avec les rouges. Son frère était à la tête de l'insurrection de Rome. Lucien a donné beaucoup d'ennui à l'Empereur; ses fils suivront son exemple. Le fils de Jérôme-Napoléon est d'une ambition excessive, parce qu'il a dans la tournure de la ressemblance avec l'Empereur. Il a de l'esprit, mais pas la moindre raison. Il a une grande influence sur son père, le roi Jérôme, qui se laisse entraîner par lui. Il a quitté fambassade de Madrid.
Il y a eu encore hier au soir des rassemblements aux portes Saint-Denis et Saint-Martin. Du sein d'une masse compacte sortaient des sifflets, le Chant du départ et la Marseillaise. Des sergents de ville, sur deux rangs, dissipaient les rassemblements, qui se reformaient aussitôt. On a fait monter à cheval le 2" régiment de dragons, qui s'est porté sur le boulevard. 28. — La tenue de nos soldats dans les rues fait vraiment de la peine. On en voit en bonnet de police, débraillés, la pipe à la bouche.
L'Empereur savait bien l'inlluence du costume sur l'esprit des troupes. Sous les murs de Moscou, il regarda avec sa lorgnet un légiment de lanciers passant à une certaine dis-