‹ Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862 (volume 2)Chapitre 60 sur 206 · CHAPITRE V. — MAI · texte numérisé non relu

CHAPITRE V. — MAI

tance de lui. Us étaient en bleu, couleur de leur veste d'écurie. II les reconnut pour ôtre ceux du 2* régiment de la garde. Il fit appeler le général Golbert, qui les connmandait, lui en fit des reproches et lui dit : « Croyez-vous que je mette aux lanciers de ma garde des habits rouges pour qu'ils les conservent pour se pavaner au Palais-Royal? Veuillez les leur faire porter. »

3 mai. — Il n'y aura pas de revue de la garde nationale et de la ligne à la fête de demain. Un bataillon par légion est seulement commandé pour la police, et des troupes de ligne en nombre suffisant pour le môme objet. On a craint des manifestations d'une mauvaise portion de la garde nationale, qui prétend que le Président de la République est seulement chef de l'État et qu'il ne peut la passer en revue. On s'attend toujours à un mouvement, particulièrement la nuit, et les troupes ont ordre de se tenir prêtes à tout événement à cet égard.

J'ai, en me promenant, regardé faire l'exercice de détail au 42« de ligne. Gela m'a fait peine à voir. Les soldats avaient l'air de porter leurs armes et d'exécuter les difi'érents mouvements de l'exercice par complaisance, avec une mollesse remarquable. Pas la moindre immobilité. Les officiers les regardaient et ne disaient mot. se contentant de fair^ les commandements et de voir tranquillement les fautes sans les reprendre, tolérant des inattentions de soldats que le moindre caporal n'eût pas soufi'crtes il y a quinze mois.

4. — Dans la nuit du 2 au 3 mai, à deux heures du matin, les officiers généraux et chefs de corps ont reçu l'ordre d'être prêts à marcher. On craignait un mouvement, les émeutiers voulant procéder par voie d'incendie en mettant le feu dans cent quarante endroits de Paris à la fois. Chaque brigade, chaque corps a sa place désignée et a ordre d'agir avec vigueur.

Le général Changarnier a rassemblé, le 3 à dix heures du matin, les officiers généraux et supérieurs. Son langage a été à la fois militaire, laconique, ferme et énergique. Il a dit à chacun qu'il n'accueillerait point l'excuse de dillicultés, ni de

n'avoir pas d'ordre; qu'il ne reconnaissait pas le mot dtiwpossibilité, qu'il fallait avant tout agir vigoureusement, qui! ne trouverait jamais qu'on en eût fait trop, mais plutôt pas assez. Il a ajouté qu'il prenait la responsabilité de tout, qu'il donnerait des récompenses et son appui à ceux qui en feraient trop, qu'il ne craignait pas que le nombre en fût trop grand, et que. quant à ceux qui n'en feraient pas assez, il ne les ménagerait pas, qu'il s'en prendrait aux officiers généraux et chefs de corps. On craint un mouvement avant l'arrivée de la nouvelle Assemblée. Les Montagnards, voyant le pouvoir leur échapper, veulent jouir de leur reste. Ils se flattent d'avoir avec eux le tiers de la garde nationale. Si les incendies éclatent, les troupes de ligne les laisseront éteindre aux pompiers et aux habitants. On parle aussi du projet des insurgé? de faire sauter les gazomètres pour plonger la ville dans l'obscurité. Nous sommes sur un volcan.

Le singulier est que les fonds montent, ce qui est propre à tromper les provinces sur la situation de Paris. On dit que les jours du Président de la République sont menacés; aussi est-il bien gardé. A dix heures du matin, il s'est rendu sur la plac de la Concorde, où l'archevêque de Paris a chanté le Te Deum. L'Assemblée nationale y a assisté. Il y avait un bataillon do chaque légion. En s'en retournant, ceux de la 2* et de la 3* légion ont chanté sur le boulevard la Marseillaise et k- Girondins. Quelques hommes des 5* et 6* légions ont crié ; « Vive la République démocratique et sociale ! »

Le Président a assisté à un dîner de deux cents personneà l'Hôtel de ville. Le feu d'artifice de l'Étoile a été médiocre. L'illumination des Champs-Elysées, de la place de la Concorde, a été remarquable. Les bâtiments publics seuls ont él illuminés. Les particuliers, à quelques exceptions près, s'en sont abstenus. Il y avait, le soir, aux Champs-Elysées, une foule énorme, abondance de petites boutiques, de saltimbanques, de tentes où Ton dansait. La journée s'est passée tranquillement. Depuis 1789, il n'y a pas eu d'exemple d'une émeute un jour de fête. Le gamin de Paris veut d'abord s'amuser, sauf à se révolter un autre jour.

eu \v\T ni: V. — mai isio. 455

6. — Ce laisser aller dans la tenue, ces pipes à la bouche, ces habits débraillés, qu'on tolère depuis ravcnement de la République, sont un relâchement de nature à en amener d'autres bien plus graves dans la subordination. Aucun détail n'est sans importance dans notre métier. En tenant la main à nos excellents règlements, on a une troupe bien tenue et obéissante; depuis l'avènement de la République, les Africains Cavaignac, Lamoricière,Charras et C''(j'en excepte le général Changarnier qui a des idées différentes) ont voulu que l'armée de France ressemblât à celle d'Afrique. Ils ont, à l'Assemblée, employé leur temps, leurs connaissances, leur influence, ù saper notre organisation et notre discipline, tout cela pour satisfaire leur insatiable ambition. Je ne les aurais pas crus assez insensés pour penser qu'ils deviendraient, un jour, les ennemis acharnés de notre bonne organisation militaire.

Le général Changarnier avait ordonné de mettre à la salle de police le sergent-major Boichot, du ?• léger, candidat porté par les rouges à la députation; on l'y a conduit le 5. Sa compagnie de carabiniers s'est révoltée, s'est portée avec des pioches à la salle de police pour l'ouvrir. Ils ont enfoncé la porte ; le sergent-major Boichot s'est refusé à sortir, il a cédé enfin, puis est revenu plus tard se constituer prisonnier. Le reste du régiment a appuyé le mouvement. Le commandant Polhès a voulu interposer son autorité; il a été maltraité et conduit à la salle du rapport. Aujourd'hui les gendarmes se sont présentés avec des voitures de prison devant les baraques des Invalides, pour transporter le sergent-major Boichot. Le régiment s'est rassemblé sans armes et a méconnu l'autorité du colonel Lisleferme et des officiers; des soldats et des hommes en blouse ont coupé les traits des chevaux. Les mutins ont fini cependant par laisser partir le sergent-major Boichot, qui a été conduit à Vincennes.

Je ne suis pas étonné de cet événement; c'est la suite du droit de vote accordé à l'armée par la Constitution. Le sergent Boichot se portait comme candidat à la députation ; les soldats en étaient très flattés. « 11 ira à l'Assemblée, disaient-ils, avec ses deux galons. » Si l'on veut avoir une armée, les sol-

dats en congé peuvent seuls avoir le droit de voter. Le résultat du vote de ceux qui sont sous les drapeaux sera du désordre.

Les trois quarts votent sans connaissance de cause, prennent les bulletins dans les cabarets ou des mains des sousofliciers. Les officiers ne s'en mêlent pas; s'ils le tentaient, les soldats, pour montrer leur indépendance, voteraient contrairement à leurs indications. Il ne sera plus possible d'avoir une armée, si elle continue à voter: elle deviendra délibérante, et une armée délibérante n'en est plus une; elle fera continuellement des révolutions, renverra aujourd'hui les officiers nommés hier; l'épaulette n'étant plus respectée, le galon le sera encore moins. Les votes de l'armée sont socieilistes; cependant on conclurait faussement en pensant que les soldats ne se battront pas contre les gens de ce parti. S'il y a combat, la masse fera son devoir, mais il y aura des défections.

Le laisser aller qui règne depuis quinze mois dans letroupes doit amener ce résultat. Les officiers, les chefs d corps ont peur de se compromettre; les sous-officiers euxmêmes craignent de commander. Des ofûciers ambitieux (on peut en calculer le nombre à un dixième) et beaucoup de sousofficiers excitent les soldats. On verra probablement bientôt, si cela continue, des renvois d'officiers par les corps, comni en i830. Ce fut alors la faute des officiers généraux exhum» de la retraite; actuellement cela viendrait d'en bas.

Le sentiment de l'honneur, la gloire et la force des armées, est affaibli dans la nôtre depuis longtemps. Un lieutenant n désire plus, en général, être capitaine pour avoir l'honneu; de commander une compagnie, mais pour toucher des appointements plus forts. Le règne de Louis-Philippe a été funest sous ce rapport; il a encouragé l'amour de l'argent. Ceux qui en avaient parvenaient à tout; il leur accordait des récompenses qui auraient dû être réservées pour les véritables sei vices, il prodiguait les croix de la Légion d'honneur.

7. — Des nouvelles particulières ont appris un échec du général Oudinot à Home. Au lieu d'attendre à Civita-Vecchia

CHAPITRK V. - MAI 1849. 157

la seconde portion de l'expédition, il s'est mis en marche vers Uome avec cinq mille hommes, croyant ne point trouver de résistance. Son avant-garde de quinze cents hommes a été repoussée avec perte à l'entrée de la ville. J'attendrai des détails officiels pour écrire un récit plus complet de ce combat. Le lieutenant-colonel Fezensac, fils du général, a écrit à son père qu'il a eu une balle à travers la cuisse et qu'elle a été extraite. Son cheval avait d'abord été tué.

Interpellations à l'Assemblée, grandes rumeurs de la Montagne. M. Flocon a lu une lettre; il ne voulait pas l'achever; on l'y a forcé. Il est résulté de cette lecture que les Romains ne voulaient pas se défendre, mais que les Français et d'autres étrangers moteurs des révolutions se sont chargés de la résistance; on assure que leur nombre se monte à trente mille. M. Jules Favre voulait qu'on envoyât à cette armée des représentants du peuple pour diriger les opérations, comme au commencement de la Révolution, et il oubliait que dans vingt jours les représentants actuels auront cessé d'exister.

9. — A l'espoir que montrent certains orléanistes, je ne serais pas étonné qu'il se méditât quelque mouvement en faveur du prince de Joinville, sur la popularité duquel ils fondent beaucoup d'espoir. Gela, suivant moi, ne pourrait aboutir qu'à une échauflourée sans portée. Que représente-t-il ? Rien. Henri V représente un principe : celui de la légitimité. Louis-Napoléon, avec ses six millions de voix, est l'élu de la nation; de quel droit le prince de Joinville viendrait-il lui disputer la présidence ?

Le grand mot de ses partisans est que les d'Orléans sont les représentants de la bourgeoisie, qui doit gouverner. Le prince de Joinville sera, dit-on, nommé député dans lallauteiMarne; on distribue des circulaires pour le faire nommera Paris. Le duc d'Aumaleest candidat à Alger.

10. — J'ai été à la réception du Président de la République. Il y avait assez de monde. M. de Tracy est une véritable poule mouillée; il avait l'air renversé. M. Lacrosse ne paraissait guère plus rassuré. Je les soupçonne l'un et l'autre de n'avoir pas un grand caractère. L'attitude de M. Bulfet et

celle de M. Odilon Barrot étaient beaucoup meilleures. Ce sont les seuls ministres que j'aie vus chez le Président. M. Odilon Barrot a dit devant moi qu'il défendait le général Oudinot parce que c'était son devoir, mais qu'il en était très mécontent.

a, __ Il y a une recrudescence de choléra marquée; on espère cependant que cette épidémie n'arrivera pas à la hauteur de celle de 1832. La célèbre Mme Récamier recevait encore hier à quatre heures de l'après-midi dans sa retraite de l'Abbaye-au-Bois. Il y avait eu des cholériques, et elle avait été habiter ailleurs quelques jours; elle venait d'y rentrer. A quatre heures et demie, le choléra Ta prise; à six heures, ce matin, elle n'existait plus.

Il y avait, à ce qu'on assure, une conspiration dans laquelle entrait M. Marrast. On voulait, dans une séance de nuit, déclarer les ministres en accusation, les enlever et prendre les rênes du gouvernement. Tout cela aurait nécessairement amené un conflit sanglant entre le Président de la République et le président de la Chambre. Le complot a échoué pour la séance de nuit du 9, puis on a trouvé les ouvriers peu disposés à descendre dans la rue. La nuit dernière, il a étt^ reconnu au comité des sociétés secrètes qu'on ne pouvait guère compter pour un coup de main que sur les affiliés. Ilont été mécontents aussi de ce que deux représentants seulement, Félix Pyat et Baune, s'y étaient rendus. On avait, c matin encore, de grandes inquiétudes.

Il y avait ces jours-ci des gens tout à fait démoraliséentre autre M. Mole, qui n'a jamais brillé par le courage. M. Thiers n'était pas non plus très rassuré. M. Berryer parlait de la société perdue. Le prince Louis-Napoléon a montré du caractère, et le général Ghangarnier sa détermination accoutumée.

13. — Le général de division Vaillant, président du comité du génie, est envoyé à Rome avec de grands pouvoirs et la faculté de prendre, s'il le juge convenable, le commandement de l'armée, en remplacement du général Oudinot. C'est contraire à toutes les règles, les commandements d'armée ne pouvant

Page 1