CHAPITRE V. — MAI
se donner à des officiers généraux des armes spéciales. Le général de division Rostolan a reçu l'ordre de se rendre à cette armée. Le général iMagnan s'embarque avec sa division; le corps expéditionnaire est porté à vingt mille hommes.
14. — M. Laurent Franconi, le Nestor de Féquitation parisienne, a succombé à une attaque de choléra; cette épidémie augmente beaucoup depuis quelques jours, surtout dans les 4% 5* et 10» arrondissements et dans l'armée.
16. — M. OdilonBarrot, voyantàpeu près pour lui la nécessité de s'en aller, se plaint de ne pas avoir eu la confiance du l*résident, qui l'a accordée au général Ghangarnier et à M. Léon Faucher. Ce dernier ne va plus à l'Assemblée, a donné sa démission; mais, en attendant son remplacement, il signe l'expédition des affaires courantes. Le Président de la République ne veut pas nommer un nouveau ministère avant de connaître les élections, et il a raison.
19. — J'ai vu le prince Louis-Napoléon en audience particulière; j'étais bien aise d'expliquer au Président de la République mes services, ce que j'ai fait en lui donnant simplement la date et les lieux de mes brevets. Je lui ai dit quelques mots de ma mise illégale à la retraite, des moyens qui auraient dû être pris, le lendemain de son avènement au pouvoir, pour remettre en activité les officiers généraux frappés, en annulant les décrets du gouvernement provisoire des 11 et 17 avril 1848. Le prince m'a accueilli avec beaucoup de bienveillance, a dit quelques mots de la nouvelle Chambre, annonçant que la question lui serait soumise, et ne s'est, du reste, point départi de son système de réserve, qui lui réussit bien depuis sa nomination de Président. Je suis sorti content. Je ne lui demandais positivement rien, il n'avait donc rien à me refuser; il a été parfaitement poli.
La plus grande partie des élections est connue, on compte sur cent cinquante rouges à la nouvelle Chambre, sui- une (•pposition totale de deux cent cinquante. La Chambre comprenant sept cent cinquante membres, il y aura environ cim] cents conservateurs do toutes nuances. L'opposition sera néanmoins violente et active. L'inquiétude que cela cause, l'absurde sup-
pression de cent millions sur les boissons qui fait craindre la banqueroute, ont été cause d'une baisse de quatre francs sur le cinq pour cent, en tout huit francs depuis cinq jours.
Pour satisfaire au décret de l'Assemblée, le général Perrot, | chef d'état-major du général Changarnier, a été nommé commandant en chef par intérim de la garde nationale. Le général Changarnier conserve le commandement en chef des troupes de ligne. En fait, cela ne change rien à sa position; le général de brigade Perrot, quoique non officiellement sous ses ordres, lui obéira de fait comme commandant de la garde nationale, de la même manière que lorsqu'il était son chef d'état-major.
On a ordonné pour demain une grande revue des troupes ; celles qui sont à Versailles et dans la banlieue y viendront. L Président a désiré passer la revue des troupes, à cause debruits qu'on fait courir sur le peu d'affection qu'on aurait pour sa personne.
Nous avons une recrudescence de choléra, mais aussi une recrudescence de peur politique, et cela dans to\ites les opinions; chacun s'aborde avec inquiétude, comme si on était à la veille de sinistres événements.
21. — Le général Changarnier, avant la revue, a réuni leofficiers généraux et chefs de corps; il leur a dit : « Je ne suipas partisan, vous le savez, des cris sous les armes ; je les ai défendus. Mais on accuse l'armée d'être socialiste; il convient donc aujourd'hui de crier : « Vive Napoléon, symbole cl' « l'ordre ? »
L'infanterie, moins le 3« bataillon de chasseurs à pied, a crié « Vive Napoléon! » Le génie n'a pas crié, l'artillerie peu; la cavalerie a crié en élevant en Tair ses sabres; la garde républicaine à pied et à cheval a crié : t Vive Napoléon! » un certain nombre d'entre eux : « Vive l'empereur Napoléon! »
La revue, commandée par le général Changarnier, a été très belle; il y a eu beaucoup d'ordre pendant le défilé, et pas de temps d'arrêt. Il a commencé à midi; à trois heures, tout était fini. Les tribunes qui avaient servi la veille pour les courses étaient remplies de femmes bien mises; le temps était couvert, mais il n'y a pas eu de pluie.
CIIAPITRr: V. MAI 1849. iCl
Cette revue fera bon elFet sur Paris, où on était mal à propos dans la crainte de voir l'armée se joindre auxrou-es; la discipline est relâchée, mais pas à ce point. La panique est surtout grande dans celles des provinces où les rouges ont été élu^. Beaucoup d'ordres de vente sont arrivés; cela a contribué à la baisse de six francs qui a eu lieu aujourd'hui. La situation politique a cet avantage de distraire du choléra, dont on ne s'occupe pas comme on le ferait, si nous étions dans une position normale.
Mme Howard, maîtresse du Président de la République, a assisté à la revue dans une tribune; sa beauté aété remarquée. Sa voiture est charmante; sur la portière, il n'y a pas d'armes, mais un cheval.
22. — Les séances deviennent de plus en plus orageuses à la Chambre, ou plutôt à la halle aux représentants. Cette Assemblée expirante veut léguer le plus d'embarras qu'elle pourra; elle oublie que la nouvelle Chambre pourra prendre des mesures contraires aux siennes, la semaine prochaine. Les montagnards voudraient amener un conflit avant l'expiration des pouvoirs de l'Assemblée constituante; ceux qui ne sont pas réélus veulent se cramponner au pouvoir.
24. — La séance de la Chambre des députés a été très violente. Je suis sorti, et je l'ai regretté en apprenant le magnifique discours de M. de Falloux. On ne parlait, le soir, chez le Président de la République, que de ce discours ; il a eu un immense succès, et chacun disait que M. de Falloux avait un grand avenir politique. C'était le jour du prince Louis- Napoléon : il y avait une musique militaire, et on a valsé.
L'Assemblée n'a plus que deux séances, ou trois, si elle siège le dimanche. Les montagnards voudraient faire encore beaucoup de mal.
26. — xMon gendre, le comte de Hatzfeldt, chargé d'affaires de Prusse à Paris, a été nommé ministre plénipotentiaire de son gouvernement. Premier secrétaire de la légation , lors de la révolution de Février, il fut nommé chargé d'affaires lors du départ du ministre plénipotentiaire. Depuis quinze mois, il s'est acquitté de ses fonctions à la satisfaction de
son gouvernement et de ceux qui se sont succédé ici, sans perdre rien de sa dignité, ni de son honorable caractère. M. de Hatzfeldt obtient là dans son pays un avancement incroyable; il saute deux ou trois échelons pour arriver à un des quatre premiers postes diplomatiques de son pays. C'est un grand bonheur pour moi. Ma fille, s'il n'avait pas été nommé, aurait dû nécessairement quitter Paris sous peu.
27. — La nouvelle Chambre a eu une assemblée préparatoire, le nouveau ministère n'est pas encore connu. M. Odilon Barrot installera demain l'Assemblée législative. Le Président ne s'y rend pas comme à une séance royale.
28. — A une heure de l'après-midi, des rassemblements d'ouvriers se sont portés vers l'Assemblée pour demander l'amnistie et faire proclamer la république démocratique et sociale. Les troupes ont fait évacuer immédiatement la place de la rue de Bourgogne et celle de la Concorde. Des ouvriers ayant crié à un peloton de dragons qui s'avançait : t Vive la République démocratique et sociale ! » les dragons ont répondu : « Non, jamais! » et ont pris le trot. Des détachements ont été placés pour tenir les ouvriers à distance de l'Assemblée. J"ai rencontré le général Reibell à cheval dans les Champs-Elysées avec quelques officiers. J'ai voulu voir ce qui se passait au delà de l'endroit où étaient les troupes; on lui criait : « Vive la République démocratique et sociale! » Il répondait : « Vive la République des honnêtes gens! » Comme je passais rue de Lille, des ouvriers repoussés de l'Assemblée ont crié à mon passage : « Unité des peuples! Unité de l'Allemagne! Mort aux rois ! » Je suis revenu vers six heures du soir; les troupes s'étaient retirées. J'ai vu déboucher sur le pont environ quinze cents ouvriers qui m'ont laissé passer. Les sergents de ville qui s'y trouvaient m'ont paru assez compromis. J'ai appris plus tard qu'un ouvrier avait tiré sur le quai des Tuileries un coup de pistolet à un sergent de ville. Il a été arrêté, et ses camarades l'ont laissé emmener sans la moindre résistance.
Au sortir de la séance, M. Thiers a été entouré par des groupes. On voulait lui faire crier : « Vive la République démocratique et sociale ! » Des cochers de fiacre sont venus à
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son secours; il a pu monter dans une voiture et s'esquiver.
M. le comte d'AgouIt m'a prié, en qualité de Provençal, et
comme tel un peu son parent, d'être le témoin du mariage' de
sa ûlle, qui épouse M. Guy de Charnacé. M. d'Agouitest séparé
de sa femme, née Flavigny. A mon grand étonnement, elle
était à la municipalité; son mari, en arrivant, lui a fait une
grande révérence, puis ils se sont assis à côté l'un de l'autre.
2 juin. — Le nouveau ministère nommé aujourd'hui est
ainsi composé ; M. Odilon Barrot, président du conseil, ministre
de la justice; le général Ruihiùre, ministre de la guerre; M. de
Falloux, ministre de l'instruction publique; M. Passy, ministre
desfmances; M. de Tracy, ministre de la marine; M. Lacrosse,
ministre des travaux publics, qui conservent leurs portefeuilles.
M. Dufaure est nommé à l'intérieur; M. de Tocqueville, aux
affaires étrangères, et M. Lanjuinais, au commerce.
Ce n'est pas dans les rangs de la majorité qu'on a été chercher les nouveaux ministres; c'est dans la gauche de l'ancienne Chambre que M. Odilon Barrot aime à se recruter exclusivement. On a conservé tout ce qui s'était montré faible et sans caractère sous le précédent ministère. M. de Falloux n'était pas de ces derniers. On l'a beaucoup prié de ne pas s'en aller; M. Berryer lui a conseillé de rester. Je ne pense pas qu'il tienne longtemps. On n'a pas même voulu lui accorder M. Buffet, qui l'avait toujours soutenu dans toutes les circonstances.
On garde le général Rulhière comme une médiocrité soumise à la majorité. C'est M. de Lamoricière que MM. Dufaure et C*« auraient voulu avoir; mais là s'est trouvée une difficulté insurmontable : le Président ne voulait pas se séparer du général Changarnier, et lui voulait s'en aller, si le général Lamoricière entrait au conseil.
iM. Dufaure a un talent de parole incontestable, mais il n'en est pas de même de son caractère; il est envieux, faux, dominateur, mauvais coucheur au dernier degré. Il était ministre de l'intérieur de Cavaignac; on croit plus à son ambition pour règle de conduite qu'à ses principes. Cette nomination de ministère, pour être inattendue, n'en
164 JOURNAL DU MARÉCHAL DE CASTELLANE. est pas moins absurde. M. Beuret, gendre de M. de Tracy, me disait, il y a quelques jours, qu'il ne fallait pas tant combattre le socialisme que le diriger; comme si les factions étaient dirigeables! M. Ledru-Rollin avoue lui-même qu'il
est dépassé. . • - -,
Le prince Louis-Napoléon a trouvé dans la majorité des obstacles pour faire un ministère de droite. M. Mole ne se refusait pas à y entrer, mais il voulait M. Thiers avec lui. car il le regarde, en dehors du ministère, comme un terrible dissolvant^ M. Thiers n'y a pas consenti; on dit qu'il est effrayé, et que Mme Dosne, sa belle-mère, Test encore plus.
4 —Le choléra prend des développements effrayants. La princesse douairière de Wagram, née princesse Elisabeth de Bavière, est morte hier du choléra: elle était très bienfaisante; elle avait épousé secrètement depuis plusieurs années le lieutenant-colonel d'état-major Lherminier.
Le marquis de Forbin-Janson, beau-frère du duc de Mortemart, Mme Visconti, femme de l'architecte du gouvernement. ladyBlessington, ont été comme foudroyés. Huit cents soldats de l'armée de Paris sont déjà morts du choléra. On s occuperait beaucoup plus du choléra, si on n'avait pas de grandes inquiétudes politiques.
6. — J'ai adressé à l'Assemblée législative une pétition pour me faire replacer sur le cadre d'activité.
7 Le manifeste du Président n'a aucun succès; il est sans couleur. Il y avait peu de monde à la réception du Président; on est fort mécontent de son ministère.
8 -L'Assemblée législative n'a pas tenu de séance; elle a été bien aise de se donner un jour de repos par cette énorme chaleur. On étouffe dans cette salle; plusieurs membres ont été atteints du choléra.
Le maréchal Bugeaud va mal; après avoir, il y a deux jours, beaucoup parlé dans son bureau, il a bu, ayant très chaud, un verre d'eau. Un moment après, il a eu des vomissements, les premiers symptômes du choléra; il lui a fallu
sortir de la salle.
Aujourdhui est survenu l'orage qu'on attendait avec impa-