‹ Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862 (volume 2)Chapitre 63 sur 206 · Les journaux rouges prêchaient aujourd'hui la · texte numérisé non relu

Les journaux rouges prêchaient aujourd'hui la

révolte armée; les ouvriers sont restés sourds aux provocations des députés montagnards et leur ont déclaré, en outre, que s'ils descendaient dans la rue^ il faudrait qu'ils fussent à leur tête. Gela n'est guère dans leur goût.

J'avais eu du faubourg Saint-Jacques un renseignement certain; le commissaire de police, qui est très intelligent, savait que, sous le poids des affreuses pertes causées par le choléra (il y a eu deux cents morts par jour dans ce seul quartier), les ouvriers se refuseraient à marcher. Le mouvement ne pouvait donc avoir lieu que de la part de six à sept mille sectionnaires. On croyait, à l'état-major, qu'il aurait lieu entre six et huit heures du soir; le général Changarnier en avait même fait prévenir le Président. Cela s'est borné au rassemblement de quelques groupes sur la place Louis XV.

Un détachement de la !'• légion qui revenait de l'enterrement du chef de bataillon d'Ormenans a été accueilli, rue de Bourgogne, par des groupes qui criaient : « Vive la République démocratique et sociale! » Il n'a pas répondu. Vers huit heures du soir, quatre cents émeutiers environ, après être passés devant l'Elysée en poussant des cris, se sont portés, rue d'Anjou, à la mairie, pour y prendre les armes du poste. On a eu le temps de fermer les portes; une vingtaine (le gardes nationaux qui s'y trouvaient ont pris les armes, et. conduits par M. de Nadaillac, ils ont fait ouvrir les portes de la mairie, sont sortis, la baïonnette en avant, et, renforcés d'une cinquantaine de gardes nationaux, ils ont repoussé le rassemblement jusqu'à la rue des Champs-Elysées, où il s'est dissipé.

Un piquet de douze cents hommes a été commandé dans les 1'% 2" et 10" légions, et point dans les autres, où l'on se méfie beaucoup de l'esprit des gardes nationaux.

13. — Le général Changarnier m'avait fait dire, en venant de la Présidence, de me trouver à cheval et en uniforme, à une heure et demie, aux Tuileries. A mon arrivée, il s'est mis en marche avec le bataillon de la gendarmerie mobile et le 2' de dragons. Nous avons pris par la rue de la Paix: en haut de la rue était un bataillon de chasseurs à pied.

CIIAIMTRK V — JUIN 1840. 167

Une colonne de trente mille personnes, suivant certains journaux, ayant à sa tôte M. Ktienne Arago, habillé en chef de bataillon de la garde nationale, et M. Forestier, colonel de la 6' légion, en petite tenue, se dirigeait du Chûteau d'Kau vers l'Assemblée par le boulevard.

Le général Changarnier a fait avancer le bataillon de gendarmerie mobile, celui de chasseurs à pied et quelques dragons; ils ont débarrassé le boulevard en face de la rue, jusqu'aux maisons; alors deux commissaires de police, l'un à droite, l'autre à gauche du boulevard, ont fait les sommations après les roulements. Cette formalité terminée du côté de la Madeleine, les chasseurs à pied ont ouvert leurs rangs pour laisser passer deux escadrons de dragons qui ont fait une charge à fond et dissipé environ deux mille hommes de la tête de la colonne; des chasseurs à pied sont descendus dans la rue Basse du Rempart et dans les rues adjacentes. Deux autres escadrons de dragons ont chargé vers le boulevard des Italiens, et en un instant le boulevard a été balayé.

Le général Changarnier s'est remis en marche de ce côté, le bataillon de la gendarmerie déblayant les contre-allées, et les dragons la chaussée. Arrivés à hauteur du café de Paris, nous avons trouvé toutes les chaises sur la chaussée, deux omnibus et deux jolies voitures renversés; il en était ainsi jusqu'au faubourg Poissonnière. Nous sommes passés au milieu des obstacles. Il y avait beaucoup de monde aux fenêtres des maisons.

Nous sommes arrivés à la porte Saint-Denis, où le général Changarnier a ordonné au 10' bataillon de chasseurs à pied de rester. Beaucoup de gens criaient : « Vive le général Changarnier! » mais d'autres criaient aussi : « A bas le général Changarnier! Vive la Constitution! Vive la République démocratique et sociale! » Il s'avançait alors vers eux; les sergents de ville et les gendarmes arrêtaient ceux qui poussaient ces cris, en les menant rudement. J'ai vu arrêter un sergent-major du IG» léger parmi ceux qui hurlaient. Des bourgeois se précipitaient aussi sur ces derniers et les remettaient aux troupes; je l'ai vu.

Sur les marches de Xotre-Dame de Bonne-Nouvelle, il y a eu un groupe très insolent pour le général Changarnier; il s'est approché avec un peloton de gendarmerie qui a dispersé ceux qui criaient, après échange de quelques coups de feu. Chose singulière, toutes les fenêtres étaientgarnies de femmes. C'est près de la rue Grange-Batelière qu'un de ceux qu'on arrêtait a sorti un pistolet, en menaçant le général Changarnier. On le lui a arraché de la main, et il a été fort bousculé. Je n'ai pas vu son mouvement, mais je l'ai vu entre les mains des soldats. A peu près au même instant, j'ai entendu un coup de feu; je ne sais s'il est parti par accident des rangs du 62* qui chargeait ses armes.

Le général Changarnier a été accueilli dans les régiments sur le boulevard par les cris de : t Vive le général Changarnier! » Les troupes étaient très animées contre les émeutiers. Nous sommes descendus jusqu'à la rue de Choiseul, puis jusqu'à la rue Vivienne.

Il y avait derrière les grilles des gens qui poussaient de mauvais cris. On a fait les sommations; des chasseurs à pied sont entrés dans le passage Jouffroy, et des sergents de ville sont montés au Cercle démocratique. Des chasseurs à pied ont occupé les maisons des coins de la rue Vivienne et des boulevards.

Le général Changarnier est revenu aux Tuileries par la rue Vivienne, la rue Neuve des Petits-Champs et la rue Richelieu. Sur la place de la Bourse, il y a eu beaucoup de cris de : • Vive le général Changarnier! » Rue Neuve des Petits-Champs, un jeune homme ayant une blessure à l'œil s'est approché de moi en me disant : t Je vous engage, général Castellane, à ne pas rester là >, et autre chose que je n'ai pas entendu. Si je ne me trompe, j'ai vu ce jeune homme arrêté dans la cour des Tuileries.

La gendarmerie mobile était très animée: elle a très bien marché, en suivant partout le général Changarnier; elle est presque entièrement composée de la garde municipale, si maltraitée en février 1848. (.\u reste, toutes les troupes étaient très animées et ne voulaient pas faire de quartier, i Ces soldats

CIIAPITRK V. - JUIN 1849. U9

^ont tous gens forts et intelligents; ils ont beaucoup crié : t A bas ; ies rouges f . lorsqu'ils étaient en bataille derrière les grilles ! des Tuileries. Un lieutenant de la 4- légion de la garde natioj nale m'a dit qu'il apportait un procès-verbal, établi rue Mon- . tesquieu par un notaire et plusieurs babitants, constatant que I MM. Ledru-Uollin et Guinard avaient crié : « Aux armes ! . , Un capitaine du 7« léger m'a assuré avoir vu M. Ledru-Rollin I au Palais-Royal dans un fort mauvais costume avec M. Guinard, haranguant le peuple pour lui faire prendre les armes, ; la Constitution étant violée. M. Guinard s'est rendu avec î M. Ledru-Kollin et quelques artilleurs de la garde nationale au Conservatoire des arts et métiers. Le général Changarnier, revêtu depuis onze heures du matin, par un arrêté du Prési- ' dent, du commandement en chef de la garde nationale et de 1 la ligne, a fait partir des Tuileries le général Perrot avec le 24« de ligne, auquel se devaient joindre sur le boulevard ; le 62- et d'autres troupes. Elles avaient Tordre de ne pas faire de quartier. Avant leur arrivée, une partie de la 6^ légion, voulant éviter un combat dans la rue Saint-Martin, s'est rassemblée pour les expulser des Arts et Métiers. Ils étaient ' occupés à former un gouvernement provisoire. Le seri;ent Boichot était général en chef de la garde populaire. Préve^nus ; de la manifestation des habitants, Ledru-Rollin et plusieurs autres se sont sauvés par les derrières avant que les troupes . de ligne eussent cerné le Conservatoire des arts et métiers, où elles ont arrêté une cinquantaine d'artilleurs de la garde ■ nationale et quelques représentants de la Montagne.

J'ai ensuite été avec le général Changarnier^au-devant du Président, que nous avons trouvé rue du Faubourg Saint- Honoré. Il a parcouru tous les boulevards jusqu'à la Bastille, est revenu par les quais, la place du Carrousel, la rue de Rivoli,' la place de la Concorde, les avenues des Champs-Elysées et ' de Marigny, puis il est rentré à l'Elysée à six heures du soir. Les boulevards et les places étaient garnis de troupes. Il était escorté par un régiment de cuirassiers et un détachement de dragons. Les troupes ont beaucoup crié : « Vive Napoléon! IVive le Président! » Il y a eu des cris de différents genres

dans la population, mais au passage du Président, on n'a arrêté personne.

L'Assemblée, convoquée extraordinairement, s'est déclaréej en permanence et a, sur la proposition du ministère, mil Paris et la !'• division en état de siège, ainsi que les villes oi" il éclaterait des révoltes.

A dix heures du soir, la plupart des troupes sont rentrées. On s'est contenté d'occuper les points principaux. Le générall Perrot. resté à la porte Saint-Denis avec quelques bataillons, a rendu compte à onze heures du soir qu'il y avait des groupi dans la rue Rambuteau. J'ai vu arriver au quartier général lieutenant-colonel de la 11- légion, Pascal, escorté par quati sous-ofliciers de la ligne; il avait insulté, à la tète de so| bataillon, le général Sauboul, qui l'avait fait arrêter apH avoir entouré le bataillon.

Les quatre journaux la Vraie République, la Tribune des peuples^ la Démocratie pacifique et le Peuple ont été suspendus et leui papiers saisis dans la nuit. Trois rédacteurs de la Vraie Ri blique qui ont protesté ont été arrêtés. On dit que les press( du Peuple et de la Démocratie pacifique ont été brisées par 1^' légion de la garde nationale. Un de ceux qui ont été à l'e: pédition de la Démocratie dit qu'on a seulement brouillé 1<

caractères.

i4 Dès le matin, les maisons des rues Transnonain environnantes ont été occupées par les troupes, qui se sonr opposées à la formation des barricades. A cinq heures du soir, j'ai parcouru les boulevards Saint-Denis et Saint-Martin; il n'y avait aucun rassemblement. Dans la rue Saint-Martin, vis-à-vis des Arts et Métiers, il y avait un peu plus de foui et en descendant plus bas elle se grossissait. Un homme m'a prévenu de ne pas prolonger ma promenade rue de Montm rency, car je pouvais y être insulté, étant à cheval; n'y ayant rien à faire, je suis revenu sur mes pas. J'ai vu ramener une douzaine de prisonniers par des sergents de ville et un dét*'chemcnt de soldats du 48» léger.

La séance de l'Assemblée s'est passée en demandes d'autorisation de poursuites. Le procureur général de Dijon en

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