‹ Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862 (volume 2)Chapitre 64 sur 206 · CHAPITRE V — JUIN · texte numérisé non relu

CHAPITRE V — JUIN

demande contre M. Rolland, représentant de Saône-et-Loire. L'Assemblée a autorisé d'urgence des poursuites contre les représentants Ledru-Rollin, Considérant, Rattier et Boichot. Au nombre des pièces produites se trouve une affiche incendiaire appelant le peuple aux armes, signée des représentants montagnards. En voici le texte :

« Au peuple! à la garde nationale! à l'armée! « La Constitution est violée, le peuple se lève pour la défendre, la Montagne est à son poste. Aux armes!

« Signé : Ledru-Rollin (et environ soixante autres signatures).

t Au Conservatoire des arts et métiers. le 13 juin, à deux heures d'après midi. »

M. Grandin a demandé qu'on lût les signatures. Alors il y a eu un défilé burlesque et couard de représentants de la Montagne venant protester contre l'apposition de leurs signatures sur cette pièce. M. Dufaure a mis fm à ce défilé, demandant qu'on s'occupât immédiatement de la mise en accusation des représentants, que les réclamations arriveraient ensuite. MM. Mathé, Arnaud (du Var) ont aussi protesté.

Le sergent Rattier avait voulu engager le sergent du 18' léger de garde aux Arts et Métiers à se joindre à eux. Ce vieux sous-officier lui a dit qu'il portait depuis dix-huit ans son fusil et qu'il ne le lui rendrait pas. A ce môme instant du renfort est arrivé, et le sergent Rattier s'est enfui, laissant sa casquette aux mains du sergent de garde.

Le général Le Flô m'a dit qu'il ne vit jamais figure plus livide, un homme plus effrayé que le représentant Suchet lorsqu'on le lui a amené; il le tient pour une lourde bète. Il lui raconta qu'il arrivait de Toulon, qu'il n'avait pas su ce qu'il faisait lorsque, envoyé par d'autres, il s'était rendu à la mairie du VI* arrondissement, où le maire l'a fait arrêter: il venait requérir le colonel Forestier et la garde nationale pour se joindre à eux.

Le colonel Forestier, qui était dans la manifestation, n'a pas été arrêté. Le curieux est qu'il a écrit ce matin au général Changarnier lui demandant des renforts, craignant de n'avoir pas assez de monde pour maintenir l'ordre. A présent c'est un sauve-qui-peut général de la part des Montagnards et consorts. Le général Le Flô avait la fièvre, le soir, lorsqu'on lui a amené les autres représentants arrêtés. Il était souffrant, de sorte qu'il n'a pas causé avec eux. Us étaient renversés et dans un état pitoyable. Ils n'ont pas été non plus rassurés par les propos des soldats de garde qui, en les voyant passer, disaient : « Les gueux, il faut les fusiller, les jeter à la Seine. » Les Montagnards, en portant aux nues les brigands de toutes les nations renfermés à Rome qui ont tiré sur nos troupes, ont exaspéré l'armée contre eux. Le général Le Flô a reçu, à une heure du matin, la visite de M. Lagrange. Il n'avait pu voir ni le président, ni les vice-présidents. Le commandant de l'Assemblée l'introduisit chez lui ; Lagrange lui demanda à voir les représentants arrêtés. Le commandant lui répondit que cela n'était pas possible, qu'il les avait placés chacun dans un bureau différent, avec un agent de police pour les garder, et que, depuis la décision de l'Assemblée, il les avait remis au procureur général. Lagrange lui dit : « J'ai conspiré autrefois, mais depuis le suffrage universel je ne me crois pas en droit de le faire; je ne trouve pas la Constitution assez violée pour cela. J'ai de quoi vivre, je ne veux pas de place et je suis dégoûté de l'amour insatiable du pouvoir de tous ces gens qui veulent tout faire et tout risquer pour le rattraper. »

15. — Tout le monde rend justice à l'habileté des dispositions du général Changarnier. En un moment les troupes ont été sur tous les points importants, prêtes à agir; il a eu non seulement une grande vigueur, mais à propos partout. La séparation de la colonne en deux à la hauteur de la rue de la Paix a fort étonné et terrifié les agitateurs. Dans la marche sur les boulevards, la cavalerie allait sur la chaussée, tandis que l'infanterie s'avani^'ait en colonne sur l'asphalte des deux bas côtés. II y a quelques jours, M. Odilon Barrot et d'autres

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ministres, MM. Fassy, Tracy, tout en défendant le général Changarnier, en disaient le diable en descendant de la tribune. Ils ont été heureux de l'avoir au moment du danger. La peur pousse à l'enthousiasme; aussi des gens qui étaient disposés à dire le diable du général Changarnier et qui le trouvaient très embarrassant en font maintenant le plus grand éloge.

M. Bastide, l'ancien ministre des affaires étrangères, a écrit une lettre stupide dans les journaux. Il y raconte qu'il a fait partie de la manifestation, mais qu'il n'a pas donné le bras à M. Etienne Arago, qu'il ne s'est pas sauvé rue Caumartin. mais bien au ministère des affaires étrangères. Qu'est-ce que cela fait au public qu'il ait ou non donné marque d'amitié à M. Etienne Arago en lui prenant le bras? Le fait est que la lettre môme constate sa présence dans le rassemblement. Cette pièce donne idée du beau ministre des affaires étrangères que la France a eu pendant un an.

L'Assemblée a voté des remerciements à l'armée, à la garde nationale et au général Changarnier.

10. — Les événements ne sont quelque chose que par leurs conséquences; nous n'avons pas un ministère de taille à en profiter. Tous les triomphes de l'ordre, depuis Février, et cela est remarquable, ont été marqués par des concessions au parti du désordre. Ainsi, après le 16 avril, le 17 paraissait un décret mettant illégalement en retraite les officiers généraux et un autre attaquant l'inamovibilité des juges. Ce que veulent avant tout MM. Odilon Barrot et Dufaure, c'est se maintenir au pouvoir et ne pas prendre trop fortement le parti de l'ordre, nager entre deux eaux, user de ménagements dans la crainte de n'être plus trouvés suffisants. Si le parti du désordre eiU triomphé, il n'eût pas, lui, balancé à agir dans le sens révolutionnaire. M. Dufaure s'occupe, dit-on, de replacer un ancien chef de la police sous M. Ledru-Uollin, M. Panis. La majorité de la Chambre est très disposée à faire les réparations ; c'est le ministère qui veut l'arrêter, sous prétexte de ne pas faire de réaction. MM. Odilon liarrot, Dufaure, Passy, Trac}^ etc., jaloux de la puissance du général Changarnier, voudraient bien s'en débarrasser; mais, comme ce n'est pas

avec des discours qu'on contient un pays en révolution, ils auront le dessous, et je ne suppose pas au ministère actuel une longue durée. K^

17. — Le général Changarnier est le réel maître de la position: il sera certainement bientôt maréchal de France^ i et on ne peut rien faire en ce moment de mieux dans l'intérêt du pays que de lui donner de la force. Le ministère avait eu soin, en réunissant de nouveau les commandements de la ligne et de la garde nationale entre les mains du général Changarnier, de mettre que ce n'était que pour quelques jours. M. de Montalembert a sur-le-champ, en réponse à cet arrêté, fait une proposition à la Chambre pour abolir l'article de la loi qui ne permettait pas de réunir le commandement de la garde nationale à celui de la ligne. On ne met pas en doute que, malgré le ministère, qui probablement n'osera pas s'y opposer patemment, l'Assemblée n'adopte cette proposition.

19. — Le choléra a baissé des trois quarts. On a été loin d'avouer le nombre des morts; il a été au minimum de mille à douze cents par jour pendant huit jours. Les convois des pompes funèbres ne suffisaient pas; le soir, on rangeait de« tapissières sur le boulevard extérieur près de la rue de Miromesnil; elles allaient ensuite recueillir les morts, la nuit, pour moins effrayer le public. Cela n'empêchait pas les chars ordinaires de l'établissement de travailler toute la journée, jusqu'à neuf heures du soir, en emportantdeux ou trois cercueils à la fois.

La grande raison qu'on donne pour laisser au pouvoir MM. Odilon Barrot, Dufaure etC'% est que MM. Mole, Thiers et autres chefs du parti modéré ne veulent pas du pouvoir. Ce n'est pas une raison pour ne pas prendre des ministres de la même couleur; les révolutionnaires, quand ils sont au pouvoii ne sont pas, eux, embarrassés; ils ne vont pas chercher si tel ou tel est en position d'être ministre, ils prennent MM. Trélat et 0\ Il n'est pas difficile à la droite de trouver dans son sein des ministres de la valeur de ceux du gouvernement provisoire.

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